Chapitre 30
Preuve de compétences (2)
« Voilà. J’en ai fini avec l’évaluation. »
Kain plia sa fiche d’évaluation en deux. Elise hocha également la tête en consultant sa montre.
« Il est 12 h 45, ça devrait bientôt se terminer. Échangeons nos fiches. »
« Ça marche. »
Kain et Elise échangèrent leurs fiches. Elise se contenta de la parcourir, mais les yeux de Kain s’écarquillèrent.
« Waouh… »
C’était d’une minutie incroyable. Les appréciations d’une ligne, mais aussi les graphiques et les schémas, tout était parfaitement organisé.
« Elise, tu veux bien échanger ta fiche avec la mienne ? On dirait le travail d’un expert. »
« De toute façon, chaque chef d’équipe ne peut en voir que seize. Mieux vaut en examiner le plus possible sans faire de doublons que d’avoir des données de qualité. »
La plupart des chefs d’équipe avaient effectué deux séries de huit personnes. Autrement dit, ils avaient évalué seize personnes au total.
À l’exception de Soliette.
Soliette n’avait fait qu’une seule série, et uniquement dans la zone de mana.
« … Elly, Shion dort ? »
C’est alors que Layla désigna un endroit du doigt en gloussant.
« … »
Shion Ascal, étalé sur le tapis, dormait à poings fermés.
Elise jeta un coup d’œil sans répondre, tandis que Kain ricana avec mépris.
« Cet idiot croit qu’il est en train de gagner. Comment a-t-il fait pour ne pas se faire virer ? »
« Je le plains. Oh, j’aurais peut-être dû l’appeler ? Mais il est vraiment nul… »
Layla marmonna. Elise demanda d’un ton indifférent :
« Il s’est passé quelque chose ? »
« Hein ? Ah, Soliette a choisi Shion pour le test combiné, pas vrai ? J’ai vu comment il s’en sortait. Il était vraiment nul. »
« … Vraiment ? »
Elise sourit intérieurement. Voilà pourquoi Soliette avait choisi ce type en premier : pour pouvoir lui passer un bon savon.
« Oh, au fait. Hé, vous autres. »
Asher intervint alors avec un sourire, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose.
« Ça vous dit d’essayer, entre chefs d’équipe ? Ça avait l’air plutôt amusant, quand les élèves s’y sont mis. »
Il désigna un côté du gymnase.
Il y avait là une piste de dix mètres. À son extrémité se dressait un mur de même hauteur, avec un matelas gonflable pour amortir la réception.
C’était le « saut en hauteur », l’épreuve reine de la zone sans mana.
Le principe était simple : courir à pleine vitesse et toucher le point le plus haut possible. Le tableau d’affichage, là-haut, indiquait ensuite le résultat.
C’était l’une des épreuves les plus impressionnantes de l’évaluation physique, et elle avait du succès. Mais elle ne mesurait que la « hauteur » : les personnes de grande taille ou aux longs bras étaient donc avantagées.
Mais bon, les aptitudes physiques comptaient aussi comme un talent dans ce domaine.
« … Ça a l’air amusant ? »
C’était Kain qui parlait. Avec ses 192 centimètres pieds nus et une envergure de deux mètres, il ne pouvait que se sentir en confiance.
Kain brandit sa fiche et proposa :
« Voilà ce qu’on va faire : celui qui saute le plus haut pourra échanger sa fiche avec les autres. »
« Alors, je participe aussi. »
À cet instant, quelqu’un leva la main.
Tous les regards se tournèrent dans sa direction.
« Soliette ? »
C’était bien Soliette. Elle se tenait sur la ligne de départ de la piste.
« J’y vais tout de suite. »
À peine eut-elle fini de parler qu’elle s’élança.
Un pas, deux pas, trois pas, quatre pas, cinq pas. Elle courut juste assez pour prendre un maximum d’élan, puis bondit au bout de la piste.
Ffffffouuuuu—
Son envol était gracieux, comme celui d’un aigle quittant une falaise.
Sous les regards ébahis des élèves plus âgés, elle frappa le mur de la paume, au point le plus haut qu’elle put atteindre.
Bam— !
Dans un grondement de tonnerre, le chiffre sur le tableau changea.
[578 cm]
« Putain ! »
Asher en eut le souffle coupé. Les autres chefs d’équipe poussèrent eux aussi des exclamations stupéfaites.
« Soliette, c’est du sérieux ? C’est une sorte de championne de la force, chez les femmes ? »
« … »
À ces mots admiratifs, Elise se contenta de se mordiller la lèvre.
578 centimètres, cela signifiait qu’elle avait sauté au moins quatre mètres avec son élan. Et on aurait même dit qu’elle n’avait pas donné toute sa puissance.
Une force véritablement incroyable, un monstre de la nature, digne du sang des « Arkne ».
« Quelqu’un d’autre veut essayer ? »
demanda calmement Soliette en quittant le matelas gonflable.
« … »
« … »
Asher et Kain détournèrent discrètement les yeux. Ce serait la honte s’ils sautaient moins haut que Soliette. Gerkhen Kal Doon aurait peut-être pu tenter sa chance, mais il évaluait les membres de son équipe dans la zone de mana.
——♬♪♩♬.
Heureusement, la cloche de midi sonna juste à temps.
« … Ah. C’est l’heure du déjeuner. On fera ça plus tard. Mais je vais te montrer mon résultat. »
Kain tendit sa fiche à Soliette.
« D’accord. »
Soliette s’éloigna en la lisant, et Elise la suivit discrètement du regard.
« Soliette est impressionnante… Elly, tu veux manger quoi ? »
demanda Layla, les yeux brillants.
« Comme tu veux. »
Elise répondit vaguement, le regard perdu au loin.
« Alors, allons manger des sushis~ »
Grrrr…
Malgré tout ce remue-ménage, un cinglé ronflait encore en dormant sur le tapis.
« … »
Quand j’ouvris les yeux, il n’y avait personne autour. Je me frottai les yeux et regardai l’horloge dans la zone sans mana déserte.
13 h 20.
L’heure du déjeuner.
Grouik—.
J’étais affamé à en mourir. Pourtant, je mangeais six fois par jour.
« Je meurs de faim. »
Je me levai d’un bond.
Je m’apprêtais à partir lorsque je remarquai le grand chiffre sur le tableau d’affichage.
[571 cm]
C’était le saut en hauteur.
« C’est plutôt haut. »
Dans la zone sans mana, 5 mètres 70 signifiaient qu’on pouvait atteindre « au moins » le double dans la zone de mana.
« Et si j’essayais ? »
Le saut en hauteur. J’avais toujours voulu essayer.
Enfin, je n’avais encore jamais tenté le coup.
« Hmm. »
Je m’avançai jusqu’à la ligne de départ de la piste.
Grouiiiiiik—
J’essayai d’ignorer les gargouillis de mon ventre.
« Ouf… »
Une profonde inspiration.
Rien de spectaculaire.
Je relâchai simplement mon corps et préparai mes muscles à courir.
Une fois en position—
« Hop ! »
Je fis un grand pas.
Un pas.
Deux pas.
Trois pas.
Et j’atteignis le bout de la piste. J’avais parcouru dix mètres en seulement trois pas.
« Oh. »
J’étais allé plus vite que prévu. Surpris, je pris mon impulsion.
Vroooom—
Je sentis mon corps s’élever.
Mes sensations étaient détraquées.
Le sol sous mes pieds était beaucoup trop mou, et la résistance de l’air qui filait autour de moi, bien trop faible.
Pour une raison ou une autre, j’avais l’impression de monter sans fin.
Je baissai les yeux vers mes pieds.
La tête me tourna.
Le matelas gonflable au sol n’était pas plus grand qu’un mouchoir, et le tableau d’affichage semblait à portée de main.
J’avais bondi aussi haut avec mes deux jambes, tout simplement.
« … Ah. »
Pendant un instant, j’oubliai mon objectif. Je devais toucher le mur.
Alors que j’entamais ma descente depuis le sommet, je frappai le mur de la paume.
Boum— !
L’empreinte de ma main resta gravée dans le mur, et mon corps continua de descendre un bon moment.
Trois secondes environ, à vue de nez ?
Fouuush—
Mon dos toucha le matelas gonflable en premier. Toujours dans cette position, je levai les yeux vers le tableau fixé au mur.
[687 cm]
Ma paume avait atteint le point le plus haut.
Le tableau indiquait un record de 6 mètres 87.
J’étais plus perplexe qu’étonné.
À vrai dire, j’étais complètement déboussolé.
« … Pourquoi ? »
6 mètres 87, c’était presque pareil que le nouveau record du brouillon. C’était d’autant plus étrange. Je ne devrais pas être aussi doué pour le sport.
« C’est quoi, ce bordel… »
Même si le Cancer du Cœur magique m’avait conféré une constitution naturelle, ça ne devait arriver que plus tard. À ce stade, alors que ma troisième poussée de croissance venait à peine de commencer…
« Ce serait… »
Mes yeux s’écarquillèrent. Une idée me traversa l’esprit comme une aiguille.
« L’Incarnation ? »
Je posai la main sur mon ventre.
——.
Mon pouls, faible mais bien réel. Mon noyau palpitait toujours comme un cœur, diffusant la magie dans tout mon corps.
Mais ce simple « battement » pouvait difficilement expliquer un phénomène aussi surnaturel.
Après tout, la zone sans mana évaluait la force physique, pas le Corps magique.
« … Ah. »
Alors me revint l’un des principes de fonctionnement du « Bloc-notes ».
L’« harmonisation ».
Le processus qui consistait à maîtriser, en les répétant avec mon corps, les choses mémorisées par le « Bloc-notes ». Une technique harmonisée ne devait sans doute jamais s’oublier et n’était pas limitée par la capacité du Bloc-notes.
Et si ça ne se limitait pas aux techniques ?
Ce n’était qu’une hypothèse, mais si…
Et si…
Et si le Périon du « Bloc-notes » s’intégrait naturellement à mon corps ?
Et si ce Périon, au rythme des pulsations de mon noyau, s’infiltrait dans mes vaisseaux sanguins, mes muscles, mes os et mes autres organes, sublimant peu à peu sa propriété d’amélioration pour l’inscrire dans ma « charpente » ?
« … Ce n’est pas impossible. »
L’hypothèse se tenait.
Le « Bloc-notes » était un produit du noyau ; au sens large, le Périon était donc lui aussi mémorisé dans le noyau.
« … »
J’ouvris la main en silence.
Puis la refermai.
Je l’ouvris de nouveau.
Puis la refermai encore.
Soudain, les paroles de mon maître résonnèrent à mes oreilles.
… Je sais. Toi et moi, nous le savons. Cette Incarnation ne te servira probablement à rien. Mais malgré tout, mieux vaut la tenter que ne rien faire.
« Ne servira à rien… »
Un léger sourire se dessina sur mes lèvres.
« Peut-être que si. »
13 h 40.
Soliette Arkne retourna dans la zone sans mana avant la fin de la pause déjeuner.
Elle revenait chercher quelque chose qu’elle avait oublié.
« … Ah. »
Heureusement, l’objet était toujours à sa place.
Dans un coin du hall, un sac de sport. Soliette le passa sur son épaule.
« … »
Elle s’arrêta au moment de se retourner pour partir.
Elle ne se faisait pas confiance. Elle inspecta donc les alentours, qu’elle venait de traverser, et bien sûr…
Son téléphone était posé là où se trouvait le sac de sport. Elle l’avait oublié en ramassant celui-ci.
« J’aurais dû m’en douter. »
Elle se maudit.
Soliette secoua la tête en ramassant son téléphone.
C’est alors que cela se produisit.
Du coin de l’œil, elle remarqua soudain le tableau d’affichage.
Quelque chose clochait.
Non, ça en avait l’air.
Elle s’immobilisa. Puis tourna lentement la tête vers le tableau.
« … ? »
Soliette était rarement surprise. Ses yeux s’écarquillèrent comme ceux d’un chat.
Le record avait changé.
Le problème, c’était le chiffre affiché.
« 687 cm ? »
[687 cm]
Dans la zone sans mana, les bons sauteurs atteignaient généralement entre cinq mètres et cinq mètres trente. C’était déjà un niveau incroyable par rapport à celui d’une personne ordinaire.
Or, un résultat proche de sept mètres venait d’être inscrit.
Ce n’était pas une erreur.
L’« empreinte de paume » imprimée à un endroit qu’il fallait longuement contempler la tête levée le prouvait.
Sept mètres, cela signifiait que quelqu’un avait bondi au-dessus d’un immeuble de deux ou trois étages en ne comptant que sur sa force physique.
« Gerkhen Kal Doon ? »
Ce nom vint naturellement à l’esprit de Soliette. Elle ne voyait personne d’autre que Gerkhen Kal Doon capable d’un tel exploit. En tout cas, pas parmi les élèves d’Endex.
« … »
Soliette examina minutieusement la piste de saut et le matelas gonflable. À force de poursuivre Knightmare depuis près d’un an, elle avait fait de la déduction une sorte de passe-temps, voire une spécialité.
« Hein ?! »
Alors qu’elle menait son enquête avec application, elle remarqua effectivement…
Un éclat brillant sur le matelas gonflable. Soliette s’approcha à quatre pattes et le ramassa entre deux doigts.
Un objet qui n’était pas là quand elle avait fait son saut.
Un tout petit bouton rond.
À en juger par sa taille, il semblait s’être détaché de la manche d’un uniforme d’Endex.
Il appartenait sans doute à la personne qui avait atteint 687 cm. Soliette glissa le bouton dans sa poche.