Chapitre 299
Le coucher de soleil qui s’étalait sur la cime de la montagne avait quelque chose d’irréel. Le ciel s’était teinté de couleurs mystiques.
Enveloppé comme dans une aurore boréale, je contemplai Soliette.
Son apparence extérieure était restée la même…
Non, même son physique avait changé.
Son âme avait fait resurgir des habitudes toutes simples, qui avaient façonné des expressions à la fois familières et étrangères, lui donnant l’air d’une autre personne.
« …Toi. »
J’interpellai Soliette. Elle hocha la tête en me regardant.
« Qu’y a-t-il ? »
Sa réponse laconique me laissa perplexe. On aurait dit que sa bouche était gelée.
Était-ce vraiment un problème d’oxygène ?
Avais-je perdu connaissance et rêvais-je ?
« Ce n’est pas un rêve. »
Soliette avait même été la première à parler de rêves. Je pressai mes tempes douloureuses.
Je décidai de détendre mon corps pour rester conscient.
Je finis par m’affaisser au sol.
Soliette baissa les yeux vers moi et demanda :
« Tu as toujours mal ? »
Je laissai échapper un rire creux.
« …Comment veux-tu que je n’aie pas mal ? C’est dans ma tête, maintenant. »
« En effet. Il y a quelque chose qui cloche. »
« Comment… Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Soliette se tourna vers l’horizon. Entre les crêtes, des gerbes de lumière jaillissaient comme des fontaines.
« Je ne connais pas les détails. Mais à cette altitude, l’énergie magique elle-même devient étrange. Tout peut arriver. »
« “Étrange”, c’est tout ce que tu as à dire ? »
Soliette pencha la tête.
« Oui. C’est étrange, non ? Toi comme moi. »
« … »
Je passai les doigts dans mes cheveux. Soliette poursuivit d’une voix douce :
« Pendant tout ce temps, j’ai cru que je rêvais. »
« Un rêve. »
« Oui. Dans ce rêve, il y avait une autre moi, qui n’était pas moi, avec le Shion que je connais. »
À présent, c’était clair.
C’était Soliette d’avant sa régression. Mais je ne savais ni pourquoi elle était ici, ni comment elle avait « atterri » là.
L’hypothèse la plus probable était celle d’hallucinations provoquées par le manque d’oxygène.
Un fantasme suscité par les désirs enfouis de mon subconscient.
« Shion vivait des choses avec une version de moi qui n’était pas moi. »
« …Vraiment ? »
« Oui. À vrai dire, ça ressemble toujours à un rêve. J’ai l’impression que je retournerai là-bas à mon réveil. »
Je me relevai.
Si c’était bel et bien la Soliette d’avant sa régression, peu importaient les principes ou les raisons : si c’était vraiment la Soliette d’avant sa régression…
« Alors, tu connais ton avenir ? »
J’avais l’impression de ne pas pouvoir la laisser mourir.
« Les spoilers gâchent tout. »
Soliette plissa les yeux, le regard acéré.
« … »
Elle était on ne peut plus sérieuse. Et ce n’était même pas une plaisanterie. Cette Soliette ne plaisantait jamais, de toute façon.
Je me plaçai à côté d’elle.
« Alors, devine, merde. Pourquoi es-tu ici ? »
« C’est peut-être à cause de l’Épée Tranchante. »
L’Épée Tranchante…
En effet, même l’Épée Tranchante était suspecte.
Cette « épée tranchante » aurait-elle pu couper les liens entre l’avant et l’après de sa régression ?
« Je ne connais pas les détails, mais une chose est sûre. »
Soliette contemplait le paysage à perte de vue. Les couleurs mystiques s’étaient dissipées, ne laissant que des images rémanentes, et un bleu nuit profond commençait à remplir le vide.
« Quelque chose m’attire. »
« Quelque chose ? Quoi donc ? »
« Si je le savais, je serais une déesse. »
« …Pour l’instant, tu m’en as tout l’air. »
En tant que simple régresseuse, elle était la première à avoir surmonté la régression.
« Ne déconne pas. »
« …Oui, bien sûr. »
Soliette haussa les épaules.
« Plus important, est-ce que Shion va bien ? »
« …Comme d’habitude. Je ne fais que tout recommencer depuis le début. »
« Ah bon ? Alors, ta vengeance avance bien ? »
Soliette semblait curieuse de ma maladie et de ma vengeance.
« Ça avance bien. »
Elle hocha silencieusement la tête.
Le monde s’était désormais complètement assombri, et Soliette ferma doucement les yeux, comme si elle cherchait à ressentir cette « chose ».
« On risque de se revoir souvent. »
« …Quoi ? »
Frouf—
Elle s’effondra sans un bruit. Je la rattrapai.
Elle ne cessait de vaciller dangereusement vers le bord de la falaise.
« …Euh. »
Soliette rouvrit les yeux. Je scrutai son visage.
« Soliette, ça va ? »
« Hum… Oui. »
Cette expression innocente, semblable à celle d’une grenouille, n’était pas celle de la Soliette qui se trouvait là juste avant.
C’était la Soliette actuelle, pas celle d’avant la régression.
« On dirait que je me suis évanouie un instant… »
Soliette se débattit légèrement, presque comme si je la serrais dans mes bras.
« Oh, pardon. »
Je la lâchai aussitôt. Soliette recula de quelques pas et s’éclaircit la gorge.
« Bon. On monte jusqu’au sommet, maintenant ? »
« Non. Plantons le drapeau ici. Ici ou au sommet, ça revient au même : on est tout en haut. »
« …D’accord. »
Boum ! Boum !
Nous plantâmes le drapeau.
Puis nous nous assîmes côte à côte par terre.
« C’est dur de respirer, ici. »
« Ouais. Vraiment. »
Cette rencontre inattendue s’acheva aussi brusquement qu’elle avait commencé.
Pourtant, j’attendis, me demandant si « elle » allait réapparaître, puis bâillai à m’en décrocher la mâchoire…
Soliette posa la tête sur mon épaule et s’endormit.
Environ trois heures plus tard, la première épreuve prit fin.
L’ordre de descendre la montagne fut donné.
Redescendre était aussi difficile que monter. Nous dévalâmes la pente tant bien que mal, mais la Soliette d’avant la régression ne réapparut pas.
Pourtant, elle avait bien dit que nous nous reverrions souvent.
Ce n’était pas son genre de manquer à sa parole. Elle reviendrait sûrement un jour…
… La régression.
Je me surpris soudain à réfléchir longuement. Tout ça, c’était à cause de cette apparition inattendue.
Quelle était donc, au juste, la raison de ma régression ?
Ou plutôt, que signifiait la régression ?
Tous les événements qui se déroulaient en ligne droite revenaient à « un point » du passé, puis recommençaient depuis là.
C’est ce que je pensais de la régression.
Mais dans ce cas, la Soliette d’avant la régression ne devrait pas exister. La Soliette actuelle et celle d’avant la régression ne devraient pas être liées.
La régression était un événement qui effaçait tout ce qui s’était passé et permettait de repartir à zéro.
« Shion, à quoi penses-tu si intensément ? »
« Euh, hein ? Ah… à rien. »
Quoi qu’il en soit,
nous redescendîmes la montagne sans encombre.
Inutile de retourner jusqu’au pied de la montagne que nous avions gravie : un camp de base avait été installé à mi-pente, réservé aux candidats ayant réussi.
Un bon nombre de candidats et d’instructeurs s’y étaient déjà rassemblés.
« Beau travail ! »
Un instructeur cria à pleins poumons.
« Les candidats ayant réussi la première épreuve sont les trois cents meilleurs ! Voici la liste des admis ! »
L’instructeur lut à haute voix les noms des candidats reçus. Seuls Gerkhen, Soliette et moi étions en première année.
« Shion, regarde là-bas. »
Soliette désigna un endroit.
Bethon, qui avait toujours le visage enflé. Après s’être fait tabasser par nous, il affichait un grand sourire, ravi d’avoir réussi.
« La deuxième épreuve aura lieu la semaine prochaine. Rentrez chez vous, remettez-vous du voyage et revenez en pleine forme ! »
« Ouais ! »
Les aspirants chevaliers répondirent à grands cris.
« Maintenant, récupérez vos téléphones ! »
Les instructeurs distribuèrent les téléphones qui avaient été confisqués avant l’épreuve. Dès que je reçus le mien, j’ouvris la messagerie.
J’avais reçu pas mal de messages de l’Agence du renseignement.
Au lieu de me reposer, j’allais devoir me remettre au travail sur-le-champ.
À l’aube, le lendemain matin.
Je n’avais fait qu’une petite sieste avant de partir directement travailler.
Mais mon lieu de travail n’était pas l’Agence du renseignement. C’était « la voiture ».
Plus précisément, la banquette arrière. J’étais plaqué contre le tapis de sol, à attendre quelqu’un qui n’allait pas tarder à monter dans cette voiture.
Bip—
Le bruit du déverrouillage.
Puis la portière s’ouvrit et « cette personne » prit place au volant.
À cet instant, je me redressai d’un bond.
« Directeur Gedley. »
« ! »
Tout le corps de Gedley tressaillit. Je posai la main sur son épaule.
« Calmez-vous. »
« …Toi. »
Gedley me regarda d’un air incertain.
« Vous manquez de prudence. On dirait que vous traversez une mauvaise passe, ces derniers temps. »
Ni gardes du corps, ni secrétaire. Gedley se trouvait donc dans une situation extrêmement précaire.
« … »
Il se mordit la lèvre. L’« affaire de l’assassinat du Chaser » devait défiler dans son esprit comme un diaporama à toute vitesse.
Il devait s’imaginer être l’une des prochaines victimes.
« Vous pensez être en sécurité comme ça ? »
demanda Gedley.
« Ne vous méprenez pas. Je ne suis pas là pour vous faire du mal, directeur. »
Je lui tapotai doucement l’épaule pour le calmer.
« Dans cette situation ? Vous croyez que je vais vous croire ? »
« Pardonnez cette intrusion. Nous n’avions tout simplement pas d’autre endroit où discuter. »
« Tu crois que j’ai envie de discuter avec toi ? »
« Je sais que ce n’est pas vous qui avez visé le chef d’équipe Bell. »
« …Quoi ? »
Gedley fronça les sourcils.
« Je ne crois pas que vous soyez derrière la tentative d’assassinat de Bell. »
Je souris légèrement en le regardant. Il me repoussa la main.
« C’est évident. Et tu oses quand même me manquer de respect ? »
« C’est justement parce que je le sais, directeur, que je suis venu vous trouver. »
Il était temps de semer la discorde.
Écarter Gedley ne garantirait pas que Bell Moore devienne directeur. Tant que les autres chefs d’équipe seraient en place, Derek pourrait parachuter son propre arbitre au poste.
« Nous soupçonnons vos subordonnés, directeur. »
« … »
Gedley écouta mon récit en silence.
« Ils nous ont attaqués et ont essayé de vous faire porter le chapeau. »
« Hmph. Des accusations gratuites, sans la moindre preuve. »
Je sortis de mon manteau un lecteur de cassettes portable et lançai l’enregistrement.
— Non, c’est tout le contraire. Pourquoi est-ce qu’on assassinerait Bell Moore, au juste ? On n’a aucune raison de le faire.
…Quoi ?
— Tout le monde le sait, mais personne ne dit rien. Soyons francs. C’est évidemment le genre de chose que ferait le directeur Gedley. Il a presque perdu toute sa fortune.
— Jensen. Tu spécules un peu trop…
— Pourtant, le directeur essaie de nous faire porter le chapeau. Il a lancé une enquête interne en affirmant que le coupable était l’un des chefs d’équipe. Il a même épluché les comptes bancaires de mes subordonnés et les miens. C’est encore de la spéculation ?
L’enregistrement d’une réunion ultraconfidentielle des chefs d’équipe.
L’expression de Gedley changea à mesure qu’il écoutait.
« …Ça pourrait être un montage. »
Gedley serra les dents. Je souris légèrement.
« Vous faites vraiment confiance à vos subordonnés. Vous pourriez bien y laisser votre peau. »
« Espèce d’enfoiré… »
Je jetai la cassette sur le siège passager.
« Si vous pensez que c’est un montage, écoutez l’enregistrement en entier, pas seulement quelques passages. »
« …Hé. C’est encore Bell Moore qui a manigancé ça ? »
Alors que je m’apprêtais à sortir de la voiture, Gedley m’attrapa par le bras. Je me tournai vers lui, prenant soin de choisir mes mots.
« Ce n’est pas une “manœuvre”, c’est une “occasion” que vous offre le chef d’équipe Bell. »
« Ha… »
Un rire creux s’étira sur le visage de Gedley. Se moquait-il de lui-même, vu la situation où il se trouvait, ou bouillait-il de rage ?
« Réfléchissez-y et faites-moi connaître votre décision, directeur Gedley. »
Je lui adressai un sourire en coin et quittai le parking.
« …Hmm. »
Je savais exactement comment Gedley allait réagir.
Ayant déjà perdu la confiance de Derek et sachant que les chefs d’équipe risquaient de le trahir, l’opportuniste qu’était Gedley s’accrocherait à Bell Moore — ou plutôt à moi — pour tenter de survivre.
Bell Moore deviendrait alors tout naturellement le prochain directeur, soutenu par son prédécesseur…
Drrring—
Mon téléphone sonna au moment même où j’y pensais.
Quand on parle du loup.
C’était Bell Moore qui m’appelait.
« Allô ? »
— Hé ! Hé !
Bell Moore cria dès que je décrochai.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
— Merde, t’es où ? On est dans la merde.
Il jurait déjà. Ce dingue s’était encore attiré des ennuis ?
Je soupirai.
« Qu’est-ce qui s’est passé, cette fois ? »
— Ramène-toi tout de suite au bureau du chef d’équipe ! On nous a refilé une mission de merde.
« Une mission ? »
Heureusement, il n’avait causé aucun incident, cette fois.
— Ouais ! Dépêche-toi ! Je t’attends !
Clic—
« … »
Bell Moore avait raccroché sans attendre.
« C’est vraiment un chef d’équipe, ce gamin… »
Je marmonnai en hélant un taxi à proximité.
« Regarde ça. Voilà la mission de mise en scène qu’on nous a confiée. »
Dans le bureau de Bell Moore,
il se rongeait les ongles en me tendant les documents. Je parcourus rapidement leur contenu.
« …C’est clair. C’est du sérieux. »
Je compris tout de suite pourquoi Bell Moore était dans tous ses états.
Je sortis du dossier la photo de la [cible de l’opération].
Des cheveux aussi noirs que l’obsidienne. Des pupilles profondes et insondables, comme les ténèbres elles-mêmes.
Theia Esil, la femme au carré, avait vraiment fière allure.
« Ouais. L’ordre est venu directement d’en haut : on doit prendre cette femme pour cible. Directement ! »
« Directement » signifiait que l’ordre venait de Derek.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« C’est pour quand, la mission ? »
« …Je ne l’ai pas encore acceptée. »
Je regardai Bell Moore.
« Pourquoi tu ne l’as pas acceptée ? »
« Hé. Tu crois qu’on peut s’occuper de Theia Esil ? C’est une vraie tarée. »
« Si tu refuses, Derek sera déçu. »
« … »
« On ne peut pas accepter une opération pareille à la légère. »
« Putain… »
Bell Moore lança alors le dossier en l’air, comme un enfant qui piquait une crise parce qu’on lui refusait à manger.
Il ne lui manquait plus qu’à taper du pied.
« Alors, tu veux que je fasse quoi ? Que je l’affronte ? Comment ? Même si on ramenait cent Chasers, ils se feraient tous massacrer. T’as jamais vu Theia Esil se battre, hein ? »
« On n’a pas besoin de se battre. »
Je reposai le rapport.
« …Pas se battre ? »
« Oui. Laisse-moi faire. »
Je connaissais les scandales autour de Theia Esil. À vrai dire, il n’y avait pas grand-chose à leur sujet, mais on pouvait les monter en épingle.
Comme avant ma régression.
« Ça prendra peut-être du temps, mais… je peux sans aucun doute la faire emprisonner. »
La prison valait sûrement mieux que la mort.