Chapitre 298
À sept mille mètres d’altitude.
On aurait dit que le soleil ne se couchait jamais ici. La nuit était incroyablement courte et le matin, interminable.
« … Il fait froid. »
Le froid magique qui s’en était pris à Gerkhen s’était maintenant dissipé, mais le froid naturel n’était pas plus clément. Sans Soliette, j’aurais à peine tenu le coup.
Il ne rigolait pas, cet Examen de qualification de chevalier.
Pas étonnant que les étudiants de première année n’y participent pas.
« … Shion. On dirait qu’il y a un ennemi, là-bas, non ? »
Soliette dégaina son épée.
« Un instant. Laisse-moi vérifier. »
Je braquai mes SZX-9500 de l’autre côté. Sur un étroit sentier menant au sommet de la chaîne de montagnes, un homme était adossé à une tour de pierre.
Il mâchonnait une branche.
« On dirait qu’il y a quelqu’un. »
Probablement un autre étudiant.
« Shion. On y va ? »
« Oui. C’est le seul chemin. »
Nous nous dirigeâmes vers lui.
Crac. Crac.
À mesure que nous approchions, l’homme se tourna vers nous. Il eut un sourire en coin et ramassa la longue lance qu’il avait plantée dans le sol.
« Vous êtes en quelle année ? »
Sa voix débordait d’arrogance et d’assurance.
Je répondis :
« En première année. »
« Quoi ? »
Il fronça les sourcils, les lèvres et les sourcils plissés par l’incrédulité.
« Waouh ! Des premières années qui se présentent à l’Examen de qualification ? Vous avez du cran. »
« … C’est interdit ? »
demanda Soliette. L’homme fit tournoyer sa lance.
« Bien sûr que non. Oh, vous êtes juste venus vous faire un peu d’expérience ? »
La pointe de sa lance se tourna vers nous.
J’expliquai à Soliette :
« C’est toujours comme ça. Le nombre de candidats reçus à l’Examen de qualification de chevalier est limité. Alors les premières années se font généralement passer un sale quart d’heure. »
« Ah, je vois. C’est logique. »
Quel état d’esprit pourri.
« Comment osez-vous essayer de décrocher le titre de chevalier après seulement un an ? » Voilà ce qu’ils se disaient.
À cet examen, peu importait qu’on soit issu d’une famille prestigieuse ou non : les nobles s’y présentaient généralement en deuxième ou troisième année.
« Vous vous en prenez aux premières années ? Ha, elle est bien bonne. Hé ! Vous croyez qu’on s’en prend aux premières années ? C’est juste que vous manquez de compétences et d’expérience. »
L’homme jeta son drapeau sur le côté, par-dessus son épaule, sans perdre contenance.
« C’est la loi du plus fort. Les faibles se font dévorer les premiers, puis les forts s’affrontent. C’est une règle tacite. »
Je regardai Soliette. Elle me demanda :
« Qui commence ? »
« Eh bien… Tu veux commencer ? »
Un duel en un contre un était un peu plus équitable qu’un combat où tout le monde se ruait sur tout le monde.
« … Pfft ! »
L’homme éclata de rire en nous voyant décider de l’ordre. Il activa son Corps magique et fit tournoyer sa lance.
Fouuush !
La bourrasque ébouriffa nos vêtements et nos cheveux.
« Hé, les gamins, arrêtez vos conneries et venez-y tous les deux. »
« … »
« Si vous ne venez pas, je peux faire le premier pas, moi. Vous le regretterez. »
Soliette me regarda. Je soutins son regard.
« … Il l’aura voulu, Shion. »
« On dirait bien. »
Nous acquiesçâmes et dégainâmes nos épées. L’homme afficha un large sourire.
« Hé, bande de morveux insolents. Vous pourrez pleurer et supplier tant que vous voudrez pour revoir le drapeau, ça ne vous servira à rien. »
« Tu parles beaucoup. »
J’avançai à pas mesurés. À deux contre un, rien ne pressait.
« Ha, regardez-moi ce gamin. T’es vraiment pas impressionnant. »
Soliette et moi avançâmes vers le lancier qui jouait les gardiens du passage. Droit devant, pas à pas : boum, boum.
« Hahaha ! Je vais vous apprendre ce que c’est, une lance ! Vous ne pourrez même pas vous approcher ! »
Quand nous fûmes à portée, il abattit sa lance de toutes ses forces. Une rafale chargée de magie déferla sur nous.
Et puis…
« Je vous en prie, ne touchez pas au drapeau ! S’il vous plaît, laissez le drapeau tranquille ! »
Dix minutes plus tard.
Le visage tuméfié et roué de coups, il gisait pitoyablement par terre, cramponné à ma jambe.
Soliette ramassa son drapeau, tombé au sol.
« Aaaargh ! Je vous en prie, ne touchez pas au drapeau ! Aaaargh ! »
Il hurlait et suppliait, agitant même le corps de haut en bas.
Son visage était si enflé qu’on le reconnaissait à peine. C’en était presque pitoyable.
« Shion. Qu’est-ce qu’on fait ? »
demanda Soliette.
« Ne touchez pas au drapeau ! Je vous en prie, laissez-le tranquille ! »
« Ah, la ferme. »
« … »
L’homme se tut aussitôt.
« Comment tu t’appelles ? »
Je commençai par lui demander son nom.
Il était temps d’évaluer ce qu’il avait été dans sa vie antérieure.
« … Bethon. Je suis en dernière année à Althea. »
« Tu as perdu le goût des longues phrases, on dirait. »
« Je suis en dernière année ! Vraiment, si je ne réussis pas cet examen, je dois attendre encore un an… Vous savez, à mon âge, une année, c’est comme trois ans pour vous… »
Bethon sanglota et enfouit le visage contre le sol.
« … Bethon, hein. »
Un nom qui ne me disait rien, mais si je fouillais dans les souvenirs du Bloc-notes…
Son nom figurait sur plusieurs listes de participants à des manifestations importantes.
Enfin, il n’avait pas l’air si mauvais.
« D’accord. Je vais y réfléchir. »
À ces mots, Bethon releva vivement la tête.
« Vraiment ?! »
« On verra au deuxième examen. »
Je pris le drapeau des mains de Soliette et le rendis à Bethon.
« Ouf ! »
Bethon s’en empara aussitôt et le serra contre lui comme si sa vie en dépendait.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
lui demandai-je, pris de pitié devant son état. Bethon frissonna.
« Si vous comptez détruire le drapeau, il faudra d’abord me passer sur le corps. »
« On ne va pas le détruire. On s’en va. »
« Oui. Allons-y. »
« … Je ne vous crois pas ! »
Bethon resta agrippé au drapeau jusqu’au bout. Nous le dépassâmes et reprîmes notre ascension.
Pendant ce temps, dans la résidence de Derek, celui-ci recevait des informations sur Theia Esil de la part de l’Équilibreur Smith.
« On dirait que notre IA a éveillé certains soupçons. »
« … Hein. »
Derek serra les dents.
« Cette folle cherche les ennuis. »
Theia Esil, professeure à l’Université nationale, mage et chevalier, s’était attiré la confiance de ses pairs grâce à ses nombreux accomplissements.
Elle tentait de percer à jour son IA.
« … Et si elle s’arrêtait maintenant ? »
Theia était une adversaire redoutable, même pour Derek.
Il pouvait s’occuper d’elle seul, mais Vern posait problème.
Ouvrir deux fronts à la fois, c’était…
« Les préparatifs de la vente sont déjà terminés. »
dit le docteur Vito. Derek se tourna vers lui.
« Les IA seront bientôt emballées et livrées. Mille personnes au total. Les seuls frais d’inscription s’élèvent à trois cents millions de Ren. »
Rien que les frais d’inscription : trois cents millions de Ren. Les abonnements rapporteraient un million de Ren par mois. La respiration de Derek s’accéléra.
« Bien sûr, les avis seront bons, et nous gagnerons ensuite mille nouveaux abonnés chaque mois. Au moins dix mille personnes sur le continent posséderont cet assistant personnel. »
Dix mille personnes, cela représentait trente milliards de Ren en frais d’inscription.
Et dix millions de Ren par mois en abonnements.
Ces chiffres étaient grisants. Impossible de laisser filer une telle vache à lait.
Le seul problème, c’était cette foutue « éthique ».
« Et si cette femme trouvait des preuves ? »
« … Peu probable, mais d’ici là, de nombreuses entreprises, de riches particuliers et des familles utiliseront notre IA. »
La réponse de Vito avait plusieurs sous-entendus. Derek sourit largement.
« Les rendre complices ? »
« Oui. Les entreprises n’y renonceront jamais. Elles pourront économiser l’équivalent du salaire d’au moins mille employés. »
« … »
Derek se tourna vers Smith, qui s’empressa de demander :
« Dois-je activer les services de renseignement ? »
« … Non. Ce directeur… »
Tss… Derek claqua la langue et secoua la tête.
« Gedley n’est plus digne de confiance. Il est pratiquement bon à jeter. »
Gedley avait perdu toute crédibilité après le dernier incident de New Frontier.
« Dans ce cas… »
« Ce type. Le nouveau. Celui qui a empêché Theia d’assister à la séance parlementaire, la dernière fois. »
Derek claqua des doigts en parlant. Le nom ne lui revint pas tout de suite.
« Vous parlez de Shion Ascal ? »
« Oui, lui. »
Il désigna Smith du doigt, comme pour confirmer qu’il avait donné la bonne réponse.
« Laisse-lui ça. »
« Bien compris. »
Smith hocha la tête. Derek se tourna alors vers Vito.
« Et toi, Vito. Tu as apporté les données que je t’ai demandées ? »
Vito se passa la main dans les cheveux et sortit une clé USB de sa poche.
« Les voilà. »
« Il n’y aura aucune donnée corrompue, pas vrai ? Johanna finira par tout découvrir. »
« Oui. Tout est exact, jusqu’aux données du registre. »
Derek ne manquait jamais à sa parole en affaires. C’était l’un de ses principes.
Il pouvait user de stratagèmes pendant les négociations, mais une fois un accord conclu, il ne recourait pas à des tromperies de débutant.
« C’est étrange que Johanna se lance dans l’industrie pharmaceutique. »
Vito eut un petit rire. Derek esquissa un sourire et glissa la clé USB dans sa poche.
« C’est de l’argent jeté par les fenêtres. Elle ignore tout le mal que je me suis donné pour développer l’industrie pharmaceutique. »
« En effet. Seigneur Derek, vous avez brillamment perpétué l’héritage du Seigneur Sherlock. »
Vito le complimenta à voix basse. Derek marqua une pause, puis sourit avec satisfaction.
« Oui. Après tout, je serai le successeur. »
Un sourire rusé se dessina sur les lèvres de Vito.
À plus de onze mille mètres d’altitude, au sommet de la chaîne, l’oxygène se faisait rare. Je m’étais quelque peu habitué au froid, mais respirer restait presque impossible.
D’ici, l’espace n’était-il pas plus proche que le sol ?
« … La vue est belle. »
La chaîne de montagnes, entièrement blanche, se détachait sur le ciel bleu : un spectacle grandiose.
À bout de souffle, je marmonnai distraitement :
« En effet. »
Soliette avait toujours l’air en pleine forme.
« Plus que vingt-quatre heures. Maintenant, il s’agit vraiment d’endurance. »
Je comprenais pourquoi Bethon faisait le gardien du passage. Mieux valait se chamailler avec les gamins en contrebas que souffrir ici.
« … Oui. »
La réponse de Soliette était étonnamment faible. Elle se tenait simplement au bord de la falaise, le regard perdu au loin.
La vue était-elle si émouvante ?
Je traînai mon corps épuisé jusqu’à elle.
À cet instant, le soleil commença à se coucher.
La lumière du crépuscule teinta de rose les crêtes et l’horizon. Cette couleur irréelle baignait le monde entier.
On aurait dit que nous étions tombés dans un espace magique et, l’espace d’un instant, je fus moi aussi ébloui.
« … C’est plus que beau. »
C’était à couper le souffle.
J’ignorais qui avait inventé une formule aussi fleurie, mais elle convenait parfaitement à ce paysage.
On se serait cru dans un monde fantastique.
« … »
Soliette gardait le silence.
Peut-être émue par ce paysage magnifique, elle demeurait immobile, au même endroit.
« Ça te plaît à ce point ? »
Je posai la main sur son épaule.
Et soudain…
« Ah ! »
Le corps de Soliette bascula brusquement vers la falaise. Je la rattrapai de justesse.
Elle avait les yeux fermés et le corps inerte.
« Hé ! Soliette ! »
Je l’éloignai du bord et l’allongeai par terre.
« … Hé, hé. Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Soliette ne répondit pas. La lumière rose du soleil effleurait son visage, mais son état d’inconscience ne changeait pas.
« Ouvre les yeux, merde ! »
Serait-ce l’hypoxie ? Devais-je lui faire du bouche-à-bouche ?
Je posai la main sur ses lèvres, évaluant la quantité d’oxygène que mon corps pouvait lui fournir.
« … Hein. »
J’essayai de calmer les battements affolés de mon cœur.
« … »
Soliette ouvrit faiblement les yeux.
Je retirai lentement ma main de ses lèvres.
« Tu m’as fait peur. Ça va ? »
« … »
Elle se contenta de me regarder en silence. Je lui tapotai doucement la joue.
« Quoi ? Tu rêves ? Reprends-toi. »
« … »
Tap-tap. Tap-tap.
Après lui avoir tapoté la joue encore deux ou trois fois, Soliette repoussa ma main et se redressa. Puis elle se mit à agir bizarrement.
Elle fit tourner ses mains, se pinça les joues, puis tendit et replia les jambes à plusieurs reprises…
Je ne savais pas ce qu’elle fabriquait, mais elle finit soudain par lever les yeux vers moi.
« Shion. »
Elle prononça mon nom.
« … »
Elle prononça mon nom.
Elle prononça mon nom.
Tout mon corps se raidit en l’entendant prononcer mon nom.
Sa voix avait quelque chose d’étrangement singulier.
Les poils de ma nuque se hérissèrent et un frisson inexplicable me parcourut jusqu’aux os.
« TOI… »
Je m’efforçai de calmer ma main tremblante et lui demandai :
« Qui es-tu ? »
Soliette avait toujours le même visage, mais ses traits et son expression étaient subtilement différents.
Bien trop différents.
« … Qui es-tu ? »
Soliette répéta mes mots en haussant légèrement les sourcils.
Elle effleura le coin de son œil — intact, sans la moindre cicatrice — puis répondit :
« C’est moi. »
Sa voix résonnait profondément. On aurait dit que son âme avait changé de corps, et sa voix portait la trace de blessures à vif.
À l’instant où j’entendis ces mots, je compris.
Mon cœur fut soudain secoué. Ma respiration semblait se déchirer en lambeaux.
J’avais du mal à respirer.
« Shion. »
Soliette m’appela de nouveau. Mais ce n’était pas la Soliette de maintenant.
« … Soliette. »
Celle d’avant ma régression.
Elle, celle de cette époque, se tenait là, devant moi, en cet instant…
Je vais maintenant prendre un mois de congé.