Chapitre 296
Elise s’arrêta en me voyant. Elle se hâta de me rejoindre, puis resta plantée là, l’air absent. Je pris donc la parole le premier.
« Qu’est-ce qui t’arrive ? »
Elle mit un moment à répondre.
« … Bon sang, tu m’as fait peur. »
« C’est moi qui ai eu peur. »
Elise me lança un regard noir tout en caressant Bianca.
« … Pourquoi tu la touches sans permission ? »
« Elle a l’air d’aimer ça. »
« Mouais. J’en doute. »
Elise me jeta un regard en coin. J’étais ravi de la voir, mais malheureusement, nous n’avions pas le temps de bavarder.
« Tu es là pour le séminaire ? »
« Ouais. J’ai entendu dire qu’ils avaient créé une intelligence artificielle. Et toi ? »
Elise me désigna du doigt.
« Je l’escorte. Je suis avec Libra, tu te souviens ? »
« Ah ! »
À cet instant, une autre voix s’éleva.
C’était Layla, cette fois.
« C’est Shion ! »
Layla s’approcha, un grand sourire aux lèvres, un toast dans chaque main.
Je souris en coin.
« On dirait que vous êtes venues ensemble. »
« Ouais. Je suis venue avec Elly. Shion, tu en veux un ? »
Layla me tendit un toast.
« Non, ça ira. »
« Vraiment ? C’est délicieux. Cet endroit est une vraie pépite. »
Croque ! Elle en mordit un morceau.
« Toi aussi, tu es là pour l’IA ? »
« Ouais. »
La réponse de Layla me donna une idée.
« Alors… venez. Je vais vous montrer la meilleure place. »
« Vraiment ? »
« … C’est seulement possible ? »
Elise plissa les yeux, méfiante. Je lui répondis avec assurance :
« Ouais. J’ai bien plus progressé que tu ne le crois. Suivez-moi. »
Nous parcourûmes ensemble le couloir du hall de séminaire.
Croque, croque… Layla dévorait son toast avec avidité, tandis qu’Elise picorait comme un oiseau, en faisant semblant d’être timide.
Je lui demandai :
« Au fait, les nouvelles recrues de la Tour de magie ne quittent généralement pas l’établissement pour venir sur le continent, non ? »
« … C’est vrai. Les premières années ont déjà du mal à suivre le programme de la Tour de magie. Mais je ne suis pas comme elles. »
« Ah bon ? »
« J’ai aussi une affaire à régler. »
« Laquelle ? »
Layla répondit à sa place :
« Raquel Dra. Tu es au courant, pas vrai, Shion ? »
« … Ouais. Je sais. »
Je demandai d’un ton détaché :
« Et alors ? Vous avez trouvé des preuves ? »
« Non. Pas la moindre. On ne peut même pas émettre d’hypothèse. Mais… des mages descendent pour arrêter Raquel Dra. »
« Ah bon ? »
Des mages qui descendaient.
Les mages de la Tour de magie… J’étais convaincu que celui ou celle qui viendrait ne ferait pas le poids face à moi. Mon corps était particulier : la plupart des sorts n’avaient aucun effet sur lui.
« Qui vient ? »
« Elly. Tu la connais ? »
« … Lermont, c’est ça ? »
Lermont. J’hésitai un instant, puis hochai la tête.
« C’est une mage célèbre. »
Était-ce une coïncidence ? Ou bien la main invisible de Libra — Sherlock, peut-être — tirait-elle les ficelles dans l’ombre ?
Lermont était une mage de Libra.
Autrement dit, elle faisait partie de ces nombreux membres de Libra qui occupaient des postes de haut rang dans presque tous les domaines.
« Ouais. Elle vient avec une équipe, alors Raquel Dra devrait bientôt se faire arrêter. C’est rare que la Tour de magie se mêle des affaires du monde. »
« … Nous y voilà. »
Je les conduisis aux places réservées aux VIP, juste devant l’estrade.
« Waouh ! Shion, tu as vraiment réussi ! »
Layla parut surprise, tandis qu’Elise hocha la tête avec satisfaction en laissant échapper un petit « hum ».
« Ils proposeront probablement des abonnements à l’IA selon le principe du premier arrivé, premier servi après la présentation. Vous devriez pouvoir en obtenir un. »
Layla et Elise étaient intelligentes. Elles découvriraient les secrets que cachait cette IA.
Après tout, révéler la réécriture des âmes en me contentant de dénoncer l’affaire sous l’identité de Killian ne suffirait pas. Il nous fallait aussi le concours d’autres « consciences » notoires.
Avant même mon retour dans le passé, plusieurs sages, dont Theia, avaient déjà pris les devants.
« Hé, Shion. Tu sais quelque chose sur cette IA ? »
Elise me posa la question en s’asseyant.
« Tu veux dire des informations confidentielles ? »
Je posai la main sur sa tête. Elise me repoussa la main et fronça les sourcils.
« Non. »
« Tu sais que c’est un délit, ça ? Un délit d’initié. »
Je posai de nouveau la main sur sa tête. Elise essaya d’y échapper en secouant la tête de droite à gauche, mais je la suivis obstinément.
« Ah, ça suffit. Arrête. Sérieusement, arrête ! »
Elise se tortilla dans tous les sens.
« Qu’est-ce qui se passe, là ? »
Layla nous regarda tour à tour, une lueur malicieuse dans les yeux.
« Ça suffit. »
Je cessai de l’embêter. Quand je retirai ma main, les cheveux d’Elise étaient en bataille. Elle me fusilla du regard.
« Moi non plus, je n’en sais pas grand-chose. Sur le fonctionnement de cette IA. C’est un service hautement confidentiel. »
« … M’ouais. Je vois. »
Elise ricana et sortit son smartphone. Elle semblait s’apprêter à faire quelque chose, tapotant sèchement l’écran.
« Ne pense même pas à acheter des actions. »
Tu y laisserais beaucoup d’argent.
Sa main s’immobilisa en plein geste. Elle me jeta un coup d’œil, puis reposa discrètement son smartphone.
À cet instant, l’heure de la présentation arriva.
La salle s’assombrit comme il se devait, tandis que les gens affluaient jusqu’à ce qu’elle soit pleine.
« J’y vais. »
Je rejoignis mon poste de garde du corps.
Derek fit un exposé sur l’intelligence artificielle.
Son vocabulaire pompeux donnait l’impression qu’il était plus grisé par son rôle d’innovateur que préoccupé par le produit lui-même.
— Cette IA, la ZR1, affiche des performances exceptionnelles dans presque tous les domaines. Connectée à Internet, elle apprend d’elle-même en fonction des instructions de son propriétaire…
J’écoutai Derek en silence. Le contenu de sa présentation suffisait effectivement à stupéfier l’auditoire.
Il faut dire que l’utilisation de véritables âmes réécrites lui donnait un côté technologie venue d’un autre âge.
« Regardez-la. Mais regardez-la donc. »
Je zoomai discrètement sur Elise avec le SZX-9500. Elle pianotait sur son smartphone, occupée à acheter des actions en temps réel.
L’affaire serait révélée au grand jour d’ici quelques mois à un an. Les vendre avant ça serait effectivement rentable.
On dirait que sa famille ne lui apporte vraiment plus aucun soutien.
« … Et c’est ainsi que s’achève notre présentation. »
L’exposé de Derek sur son produit prit fin, et un tonnerre d’applaudissements retentit. Je frappai moi aussi dans mes mains, en y insufflant du mana.
Bam ! Bam ! Bam !
Le bruit de mes applaudissements fit sourire Derek.
« Alors… »
À cet instant, une personne dans l’assistance se leva brusquement. « Elle » posa une question à Derek avant que quiconque ait pu prendre la parole.
« Quelle est la source de cette intelligence artificielle ? A-t-elle vraiment été créée uniquement à partir de magie ? »
Elle tentait de dissimuler son identité grâce à un masque infimian, mais je la reconnus aussitôt.
Theia Esil.
Derek sourit en coin et agita la main avec dédain, faisant signe aux agents de sécurité.
« Des sans-abri disparaissent les uns après les autres dans tout Edsilla. Et, chose étonnante, le nombre approximatif de personnes disparues au cours du dernier mois correspond à celui des intelligences artificielles mises en vente. »
Les agents la saisirent. Ils lui couvrirent la bouche et l’entraînèrent presque de force vers la sortie.
« Il y a parfois des gens jaloux des nouvelles technologies. »
Derek balaya l’accusation d’un geste. Le public rit.
Je suivis les agents à l’extérieur. Alors qu’ils s’apprêtaient à entraver les membres de Theia avec de la magie, je les arrêtai.
« Laissez-la. »
« Bien, monsieur. »
Les agents reculèrent. Je regardai Theia, qui était agenouillée. Son visage ne ressemblait en rien à celui de Theia Esil.
Le niveau de son masque infimian était impressionnant, même s’il restait inférieur au mien.
« … Theia. »
« … »
Ses épaules tremblèrent légèrement.
« Tu ne vas pas un peu loin ? »
« … Ha. Tu le découvriras bien assez tôt. »
Elle ricana et se releva. Je la regardai s’éloigner en silence.
« Euh… On devrait vraiment la laisser partir comme ça ? »
Un agent de sécurité m’interrogea.
« Nous n’avons pas le choix. »
C’est alors que Smith, l’équilibreur de Derek, apparut. Il sortit de la salle de séminaire, vint se placer à côté de moi et demanda :
« Qui était-ce ? »
« … C’était Theia Esil. »
Les agents de sécurité furent visiblement choqués, et les sourcils de Smith tressaillirent.
« C’était un masque infimian ? »
« Oui. »
« On ne pouvait donc rien faire. Je vais en informer Derek. »
« Merci. »
Je hochai doucement la tête.
Désormais, l’affrontement entre Theia Esil et Libra était inévitable. La meilleure chose à faire était donc déjà évidente.
L’enfermer avant qu’elle ne meure.
Ça me semblait être le moindre de deux maux.
Je retournai dans la salle de séminaire. Adossé au mur, je surveillai les places réservées aux VIP.
Elise et Layla, ainsi que plusieurs familles nobles, signaient leurs contrats d’adhésion.
… Fffouuu.
Un vent blanc balaya les lieux. Au-delà s’étendait une chaîne de montagnes nimbée de neige et de nuages, à perte de vue comme un paysage peint ; à ses pieds se tenaient d’innombrables aspirants chevaliers.
[Examen de qualification de chevalier]
« L’objectif de la première épreuve est simple. Gravissez le plus haut possible cette chaîne de montagnes dans les cent vingt prochaines heures. Le “sac à dos” fourni comme équipement est le même pour tous. »
J’avais une impression de déjà-vu.
Cette épreuve… J’avais le sentiment de l’avoir déjà passée avec quelqu’un.
« Oh. Ça devrait être intéressant. »
Soliette prit la parole à côté de moi. Elle venait tout juste de remplir les conditions en participant à la session d’été.
« Exactement. C’est juste une randonnée. »
« Oui. »
Je regardai devant moi. La chevelure rousse de Gerkhen se détachait du lot.
« Si vous voulez abandonner, plantez ce drapeau et redescendez. Avec le froid intense et les nombreux monstres qui apparaissent, ne prenez pas le risque d’y laisser votre vie. Vous pourriez réellement mourir. »
Le formateur des chevaliers prit la parole.
Apparemment, plusieurs candidats avaient perdu la vie au cours des examens de qualification de chevalier.
« Vous pouvez former des équipes ou partir seuls. Les deux options ont leurs avantages. Êtes-vous prêts ? »
Les candidats répondirent d’une seule voix au cri du formateur.
« Bien. Que l’épreuve commence ! »
Il tira l’épée de son fourreau et la brandit vers le ciel. Au signal du départ, des milliers de candidats à la qualification de « chevalier » s’élancèrent tous en même temps vers la montagne.
Le spectacle était saisissant.
« Shion. On y va ? »
Soliette m’adressa un sourire.
« J’y vais seul. »
« … Quoi ? »
Elle avait l’air de croire que le monde entier l’avait trahie. Je gloussai et rectifiai :
« Je plaisante. Allons-y. »
« … Tu m’as vraiment fait peur. »
Nous gravîmes la montagne. Les premiers mille mètres furent faciles, mais le sommet de cette chaîne culminait à neuf mille mètres d’altitude.
Autrement dit, nous pouvions vraiment mourir si nous ne faisions pas attention.
« … S h i o n. »
Soliette me parla tout en gravissant le sentier.
« Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je restai tout près de Soliette.
« Tu ne serais pas un peu trop près ? »
Apparemment, cette proximité la mettait quelque peu mal à l’aise.
« Tu dégages beaucoup de chaleur. »
Les gens d’Arkne produisaient naturellement de la chaleur grâce à leur énergie magique, et en grande quantité. Je me servais donc d’elle comme d’un radiateur humain. Même si j’étais plutôt robuste, je ne pouvais pas ignorer complètement le froid comme Soliette.
« … Hmm. »
Soliette avait l’air contrariée.
« Quoi ? »
« Ça a toujours été comme ça. Depuis que je suis petite, les jours de grand froid, les animaux et les gens viennent se coller à moi. »
« … Dis-toi que c’est le destin. »
« C’est quoi, cette réponse ? »
« C’est une bonne chose. Dépêchons-nous. »
… [Trois mille mètres d’altitude], indiquait un panneau. À moitié enfoui sous la neige, le repère portait un petit avertissement en dessous.
« Attention au froid et aux tempêtes de neige. »
Le froid était devenu glacial. Il ne faisait pas juste un peu froid. Je finis par m’agripper au dos de Soliette, qui pinça les lèvres.
« Soliette. Augmente un peu. »
« De quoi tu parles ? »
« De la température. »
« … »
Soliette me jeta un regard acéré, puis augmenta encore un peu la puissance de sa magie.
« Ah, ça réchauffe. C’est agréable. »
« … Franchement. »
Elle fronça les sourcils, comme si elle trouvait ça ridicule, mais semblait aussi un peu gênée.
« Non, Soliette. Tu ne trouves pas ça anormal ? »
« Quoi donc ? »
« Il fait trop froid, même pour un temps froid. »
Ce froid était bizarre. On aurait dit qu’il faisait moins quatre-vingts degrés. S’il faisait aussi froid à trois mille mètres d’altitude, que se passerait-il en montant encore ?
Fffffou !
Le vent se leva brusquement, mêlé de flocons. C’était une tempête de neige. Le moindre contact sur la peau donnait l’impression de geler sur place.
« Chauffage ! »
« … Ah, merde. Je ne peux pas faire ça ! »
Soliette libéra une puissante décharge de mana. À l’intérieur de la barrière circulaire qu’elle avait créée, je repris mon souffle.
« Non, Shion. Mais pourquoi “chauffage” ? Appelle-moi par mon nom. »
Soliette me lança un regard noir, mais, pour être honnête, je trouvais ça un peu injuste.
« Ce n’est pas le sujet. C’est vraiment bizarre. »
Cette vague de froid était suspecte.
Bien sûr, les effets magiques directs ne pouvaient pas me faire de mal.
En revanche, si la magie abaissait indirectement et considérablement la température naturelle, elle m’affectait aussi.
On dirait que c’était précisément le genre de magie à l’œuvre dans cette chaîne de montagnes.
Pourquoi ?
Quelqu’un s’en prenait-il à moi ?
Ou bien la nature était-elle simplement en train de dérailler ?
« … Enfin. Ce n’est pas grave. Bref… »
Soliette s’interrompit soudain. Elle fixait la chaîne de montagnes, pétrifiée.
« Qu’est-ce que… »
Je regardai au même endroit et me tus à mon tour.
Grrrr, grrr, grrr !
Une avalanche… Non.
« Hé, hé ! Attention ! »
Une boule de neige grosse comme la moitié de la montagne dévalait la pente droit sur nous.
Il était trop tard pour l’éviter.
« Soliette, lance-flammes ! »
« … Ah, merde. Je ne peux pas faire ça ! »
Soliette dégaina rapidement son épée, et je fis de même.
« En plein centre ! On va la fendre ! »
« Compris. »
En un instant, nous prîmes la même posture.
C’était l’Épée Tranchante.