Chapitre 286
J’emmenai Theia au camp de base. C’était un module d’habitation installé à la lisière du Champ de glace.
« Une vingtaine de personnes, je dirais. »
Theia compta les survivants. Comme même une journée ne s’était pas encore écoulée, peu de gens avaient été secourus, et la plupart étaient mal en point.
Ils avaient dû passer un sale moment.
« Bon. Professeure, je vous laisse vous en occuper. »
Je désignai la porte du pouce.
« Je m’en vais. »
L’évaluation était toujours en cours. J’ignorais combien valaient les dix points bonus pour avoir sauvé la professeure, mais j’avais l’intention d’en marquer autant que possible.
« …… »
Theia me regarda en silence. Je haussai les épaules.
« Ne vous inquiétez pas pour Tei. Enfin… ah, j’ai mal à la tête. Laissez tomber. »
Elle semblait savoir quelque chose au sujet de Tei, mais je n’avais pas envie de creuser.
Après tout, nous ne devions pas trop nous rapprocher. Elle deviendrait bientôt la plus grande ennemie de Libra.
« Venez me voir quand vous aurez le temps. »
Elle me tendit sa carte de visite. On y trouvait son nom, [Theia Esil], et ses coordonnées.
Je souris faiblement.
« D’accord. »
Theia Esil, avant ma régression.
Libra l’avait tuée.
J’ignorais toujours les détails, mais je ne la perdrais pas dans cette vie. Je ne laisserais pas mes bienfaiteurs mourir.
Même si cela signifiait choisir le moindre de deux maux…
« Je viendrai quand j’aurai le temps. »
Je veillerais à ce que Theia Esil, dans cette vie, jouisse d’une longue existence.
……
La période d’évaluation de quatre-vingt-seize heures prit fin. J’avais secouru sept personnes et obtenu un classement plutôt élevé.
« …… C’était incroyablement éprouvant. »
Soliette arracha les algues qui lui collaient aux cheveux.
« Ah bon ? »
« Oui. Apparemment, si les survivants ne lancent pas de signal pendant qu’ils luttent pour survivre, l’équipe de secours ne peut jamais les retrouver. Je dérivais sur une plaque de glace, une plaque de glace. Des phoques se moquaient de moi ! »
Elle explosa de frustration. Je la suivis distraitement dans son élan tout en consultant les scores sur mon téléphone.
« …… Waouh. Gerkhen a secouru dix-huit personnes ? »
« Hmm. »
Un toussotement retentit alors sur ma droite. Gerkhen se tenait juste à côté de moi.
« Tu es arrivé quand ? »
Il me lança un regard en coin.
« Shion Ascal. »
« Quoi ? Pourquoi tu m’appelles par mon nom ? »
Il ne l’avait sans doute jamais fait auparavant.
« …… Hmm. »
Gerkhen toussota de nouveau, mal à l’aise. Puis…
« Les neurosciences t’intéressent, par hasard ? »
Il me posa une question pour le moins étrange.
« …… Qu’est-ce qui te prend, tout à coup ? »
« Hmm. »
Gerkhen toussota une troisième fois. Il semblait réticent à poser la question, comme s’il n’en avait aucune envie, mais n’avait pas le choix.
« Si jamais tu as l’impression d’avoir oublié quelque chose, quelque chose dont tu ne parviens pas à te souvenir, va voir la professeure Theia. Elle s’y connaît plutôt bien en neurosciences. »
Ses paroles semblaient répétées d’avance, comme s’il lisait un manuel.
« …… Ah. »
Alors Theia lui avait demandé de me dire ça. Grâce à lui, j’en étais presque certain, maintenant. Il y avait forcément un lien entre « Tei » et « Theia ».
Étaient-elles parentes, en réalité ?
« Compris. J’y réfléchirai. »
« …… Hmm. »
Gerkhen hocha la tête, satisfait. Je souris en coin en vérifiant combien de personnes me surveillaient.
Il y en avait exactement cinquante-sept qui me surveillaient, moi.
Johanna devait en faire partie.
« Hmm… »
Je levai les yeux au ciel et soupirai.
Les graines étaient semées.
Ce n’était plus qu’une question de temps.
……
Dans le manoir de Johanna, elle était allongée sur son lit, les yeux rivés à sa tablette. Elle ne l’avait pas lâchée du week-end.
Elle regardait Shion Ascal sourire, déchiqueter une bête à coups d’épée et secourir des survivants d’une avalanche… Elle repassait les scènes en boucle, encore et encore.
Mais chaque fois qu’elle le voyait en compagnie d’une autre femme, son sang semblait bouillir et une envie meurtrière de tuer cette dernière montait en elle.
Johanna savait ce qu’elle ressentait.
De la jalousie.
Une émotion dont elle n’avait nul besoin. Une émotion parfaitement inutile.
Et pourtant, c’était comme une épine plantée dans son cœur, qu’elle pouvait simplement retirer si elle le décidait.
Peut-être parce qu’elle découvrait ce sentiment pour la première fois, Johanna ne pouvait s’empêcher de l’éprouver. Inéluctablement, inévitablement.
« …… »
Elle finit par sortir les bêtabloquants que Yu Hains lui avait prescrits et en avala un.
« Haa… »
À l’instant même, elle se sentit soulagée.
Elle reprit sa tablette. Même en regardant Shion à l’écran, elle ne ressentait plus rien.
« …… Je vais enfin pouvoir travailler. »
Mais était-ce vraiment la bonne façon de régler le problème ?
Ne faisait-elle que fuir ?
Johanna de Libra, qui n’avait jamais fui quoi que ce soit de sa vie, devait-elle battre en retraite à cause de cet homme, et de lui seul ?
La question la plus importante… une affaire de fierté.
Johanna prit le deuxième billet.
[Déclaration d’amour]
« …… C’est im-pos-si-ble. »
Johanna secoua la tête. Elle n’était pas ce genre de personne. Pas une fille qui avouait timidement ses sentiments, simplement emportée par ses émotions.
Johanna de Libra. Toute une vie de fierté, le chemin d’une gagnante à la hauteur de cette fierté, une membre de l’élite qui dirigerait le continent.
La joueuse au sang-froid qui hériterait du patrimoine familial.
Elle ne devait pas se laisser emporter par de simples émotions.
Elle ne le devait absolument pas.
Et donc…
Johanna éteignit la tablette. Elle chassa Shion de ses pensées.
Elle avait choisi le premier remède.
Le temps s’écoule. Pour moi, il vaut plus de trois fois celui des gens ordinaires ; il me file entre les doigts sans que je puisse le retenir.
Les feuilles d’automne avaient séché et s’étaient recroquevillées depuis longtemps ; les vents mordants de l’hiver étaient arrivés.
Entre-temps, j’avais été très occupé à agir.
Tantôt en tant que Killian, tantôt en tant que Raquel Dra, tantôt en tant que Shion Ascal.
Killian était devenu le sauveur de l’Abîme nucléaire de Vito, Raquel Dra était devenue synonyme de méchanceté, et Shion Ascal…
… avait posé les fondations au sein du Service de renseignement.
J’avais réussi à recruter un informateur supplémentaire, un gros morceau du nom de « Rockendel ».
Chloe, Sia, Jeff, Rockendel, Luin.
Avec ces cinq-là, j’avais désormais tout ce qu’il me fallait. Après tout, une force opérationnelle ne fonctionnait pas correctement si elle était trop grande.
Je leur avais donné des indices sur leur avenir, sur les « talents » qu’ils acquerraient plus tard, afin d’accélérer leur progression.
[Mission R199 terminée.]
[Mission C103 interrompue.]
Grâce au savoir de Grawl et de Luin, ainsi qu’à une étroite coopération avec les équipes extérieures, notre équipe avait acquis de l’expérience sur le terrain en obtenant de bons résultats. En près de trois mois, nous avions accompli des centaines de missions.
Nous devenions une force digne du nom d’élite.
[R2B2 : Gedley a terminé les préparatifs de l’opération.]
C’est alors que je reçus un message de Luin.
Notre principal ennemi, à présent, était Gedley. Nous devions le faire tomber pour que Bell Moore puisse prendre la tête du service.
[R2B2 : Devons-nous faire échouer l’opération ?]
Ce n’était pas nécessaire.
[Inutile. Laisse faire.]
Comme je l’avais dit, cette opération de vente à découvert contre [New Frontier] allait lamentablement échouer.
Je remis mon téléphone dans ma poche.
……
Au même moment, Gedley dirigeait l’opération depuis la salle de contrôle.
« Tout le monde devrait être prêt. »
Le volume des ventes à découvert avait suffisamment augmenté. Gedley avait même engagé ses propres fonds. L’opération était infaillible.
« À partir de maintenant… »
Cette opération financière allait porter un coup sévère à Vern, qui devrait s’inquiéter de finir derrière les barreaux pour détournement de fonds, sans parler de la disparition de sa caisse noire.
« Lancez-vous. »
Au signal de Gedley, les Chasers transmirent aussitôt à différents médias le début de l’opération.
Presque au même moment, des articles à la une fleurirent sur Internet, publiés par les médias les plus représentatifs du pays.
[New Frontier, entreprise pionnière créée grâce aux fonds détournés par Everett…]
[New Frontier, une société fantôme sans substance ?]
« Maintenant, tout de suite ! »
« Oui. »
Ils pouvaient désormais reprendre ouvertement les ventes à découvert. Ils vendaient à découvert, contractaient des emprunts en s’appuyant sur ces positions, puis relançaient les ventes à découvert : un cycle sans fin.
Clac-clac-clac…
La salle de contrôle résonnait du cliquetis des souris et des claviers.
Devant les écrans couverts de graphiques et les rédactions qui préparaient des reportages exclusifs, Gedley sourit.
……
[New Frontier, la cachette de la caisse noire du président d’Everett.]
[Des comptes sans résultats. Des prêts sans substance.]
[Vern, fleuron de l’industrie, soupçonné de détournement de fonds…]
Derek regarda les articles sur New Frontier illuminer le monde comme des feux d’artifice.
Le cours de l’action s’effondra en un instant, et toutes sortes d’experts économiques apparurent aux informations pour dénoncer Vern, d’Everett.
« Ha ha ha ha ha ! »
Il éclata d’un rire triomphant, emplissant son bureau de ses gloussements.
Ka ha ha ha…
Soudain, son sourire s’effaça.
À la place, quelque chose s’éveilla au fond de lui : une extase irrésistible le submergea.
Il s’appuya sur la table, le visage ruisselant de sueur.
« Ah… »
Il poussa un étrange gémissement, la poitrine secouée de tremblements.
Un souffle rauque lui échappa, comme s’il cherchait son air.
« Ah… »
C’était la sensation d’un orgasme.
Derek se mordit la lèvre. Les yeux toujours rivés aux articles qui explosaient, aux nouvelles qui critiquaient Vern, aux courbes boursières qui s’effondraient et au visage décomposé de Vern, capturé à l’écran, il s’enlaça lui-même.
« Kuh… Uh. »
Un sommet des dizaines de fois plus intense qu’un orgasme ordinaire.
……
Au même moment, dans la capitale Edsilla, au manoir de Johanna.
Johanna apprit elle aussi la nouvelle concernant Derek.
« Il préparait donc quelque chose. C’était ça. »
C’était une manœuvre économique plutôt astucieuse. Même à ses yeux, ils avaient bien visé l’entreprise de Vern, habilement dissimulée.
Devait-elle intervenir ?
Elle y réfléchit un instant, mais ne ressentit pas le besoin d’agir.
Autrefois, elle aurait fait publier des articles en contre-attaque pour que Derek subisse davantage de pertes et engrange moins de gains, mais…
« … Vraiment. »
Ces derniers temps, elle avait l’impression d’avoir perdu toute motivation.
Johanna soupira en fixant le plafond de son bureau.
Elle eut de nouveau la nausée. Son visage à lui allait bientôt lui revenir en tête.
« Bon sang. »
Elle s’empressa de prendre un comprimé de Yu Hains.
— Glou.
Elle avala deux pilules d’un coup, mais leur effet n’était plus aussi puissant qu’avant.
C’était dû à l’accoutumance.
Le médicament ne pouvait pas l’empêcher de penser à Shion Ascal et, dès que son effet se dissipait, son visage réapparaissait dans son esprit.
Le tourbillon de ses émotions la rendait impuissante.
Elle avait envie de le voir.
« Ça va pas… »
Johanna voulait garder ses distances avec lui. Elle tentait de l’oublier de force.
À vrai dire, elle ne voulait pas se déclarer.
Sa fierté le lui interdisait.
Mais… deux mois s’étaient déjà écoulés.
Pendant ce temps, Johanna avait compris qu’elle ne pouvait pas lutter contre ses sentiments. Elle avait reconnu qu’elle était condamnée à tomber amoureuse.
En même temps, la curiosité la rongeait.
Shion Ascal.
Ressentait-il quelque chose de semblable à ce qu’elle éprouvait ?
Il ne l’avait pas vue, pas plus qu’elle ne l’avait vu.
Aspirait-il lui aussi à la revoir, à la rencontrer, brûlant de ce désir ardent ?
« Une déclaration… »
Si possible, je pourrais le faire.
Mais une déclaration ne marque pas le début d’une relation. C’est le sceau qui la scelle.
Surtout, Johanna n’avait jamais connu d’amour qui l’ait poussée à se déclarer la première.
Elle était presque certaine qu’il l’aimait, mais si, par hasard, elle se trompait complètement ?
Quelle humiliation ce serait !
Si elle essuyait un rejet dans son état actuel, il ne lui resterait qu’à le tuer ou à se tuer elle-même.
Il lui fallait donc une « situation ».
Une situation où elle pourrait être certaine qu’il l’aimait, et où lui pourrait être certain qu’elle l’aimait.
Johanna se refroidit. Elle se leva brusquement et s’assit à son bureau. Grâce aux bêtabloquants, elle retrouva son calme, ne serait-ce qu’un instant, et se mit à élaborer un plan.
« … Ça devrait faire l’affaire. »
Elle y réfléchissait depuis un moment ; il lui fut donc facile de mettre son idée au clair.
« Vitro. »
Elle appela Vitro.
— Oui.
« Venez dans mon bureau. J’ai une opération à discuter avec vous. »
— Compris.
Johanna repoussa ses cheveux en arrière.
Elle préparait un attentat.
Un détournement d’avion. Ou de train.
Dans un cas comme dans l’autre, Johanna serait enlevée avec Zia pendant l’événement. Shion Ascal serait alors envoyé sur place et devrait choisir entre les deux.
Johanna ou Zia.
S’il venait la rejoindre, ce serait l’équivalent d’une déclaration d’amour, et elle lui avouerait à son tour ses sentiments.
Mais s’il choisissait Zia…
« Je devrai la tuer. »
Johanna devrait assassiner Zia.
Miaou…
« ? »
Un cri de bête retentit sur le côté. Johanna se retourna. Un chat était assis sur le rebord de fenêtre fraîchement installé.
« Qu’est-ce que tu es ? »
Johanna ouvrit la fenêtre et saisit l’animal d’une main.
Elle s’apprêtait à l’écrabouiller quand…
Miaou…
Le chat miaula et frotta son pelage contre sa main. Étonnamment propre et plutôt joli, il n’avait pas l’air d’un animal que des espions auraient utilisé pour faire du repérage.
« … Tss. »
Ça ressemblait à un chat errant, mais était-ce une raison pour lui ôter la vie sans nécessité ?
Johanna le reposa simplement. L’animal fixa alors attentivement le bureau, comme s’il lisait les plans de l’opération qu’elle avait rédigés.
« Descends. »
Miaou…
Le chat obéit et sauta à terre.
« … Quel animal intelligent. »
Toc, toc…
Vitro frappa alors à la porte. Johanna, qui rangeait ses papiers, dit :
« Entrez. »