Chapitre 28
Week-end (2)
L’odeur de la viande qui grille sur la plaque chauffante, les rires des familles, le cliquetis de la vaisselle… c’était ça, La Viande vagabonde.
« Shion ! Les grils sont là ! »
Même le week-end, le soir, je travaillais à temps partiel en cuisine.
Je comptais continuer encore au moins un ou deux mois. Ça me prenait beaucoup de temps, mais je ne risquais ni de me blesser ni de mourir au travail. En plus, je touchais un salaire hebdomadaire de 600 Ren et on me donnait de la viande pour remplir mon estomac sans fond. Pourquoi aurais-je démissionné ?
« Les grils et la vaisselle sont là ! »
Mon objectif immédiat était de réussir les examens du Conseil scolaire avec de très bonnes notes. J’aurais pu gagner plus en faisant des livraisons, du ménage et du rangement comme avant, mais si je me blessais et que ça nuisait à mes examens, tous ces efforts ne serviraient à rien.
« Ah, mais c’est putain de difficile à nettoyer. »
Plouf ! Je jetai rageusement le gril dans l’évier.
Je commençais à m’énerver. La graisse ne partait pas de l’éponge et le détergent n’y faisait rien. Après en avoir nettoyé environ deux cents, j’avais atteint les limites de mes astuces habituelles.
« Il va m’en falloir une dizaine d’autres… »
Soudain, une idée me traversa l’esprit.
Et si j’utilisais le « Périon » sur le détergent ?
Je ne l’avais jamais utilisé sur des produits consommables. Ça m’intriguait.
« … »
Je jetai un coup d’œil autour de moi. Tout le monde était trop occupé pour me remarquer.
Furtivement, je posai la main sur la bouteille de détergent.
« Charge. »
Je murmurai l’incantation et activai la magie. Je la guidai jusqu’au bout de mes doigts, puis invoquai le souvenir du « Périon » et le laissai s’infiltrer dans le liquide de la bouteille.
Frouuu…
Un courant sourd jaillit de ma paume. La magie incolore s’écoula comme de la fumée dans la bouteille de détergent.
« … Ça a marché ? »
Je n’avais utilisé qu’environ vingt pour cent de mon mana. Mais quel était le résultat ?
Je trempai l’éponge dans le détergent et frottai le gril.
Un gril impeccable, en un clin d’œil.
« Waouh ? »
L’éponge élimina toute la graisse et les restes de viande carbonisée. Comme par magie, en un instant.
« … C’est bizarre. »
Le résultat dépassait mes attentes, ce qui le rendait d’autant plus suspect.
Non, réfléchissons-y un instant.
Qu’est-ce que ça signifie, que l’efficacité du détergent ait été amplifiée ? Son acidité a augmenté ? Ou son alcalinité ?
Ce n’était pas une question de confusion ou de doute, mais de cause et d’effet.
« Améliorer les ingrédients » n’entraînait pas forcément une « amplification de l’efficacité ».
Si c’était le principe, l’acide chlorhydrique serait le meilleur détergent au monde.
« Les grils sont là ! »
Au milieu de la vaisselle, entre l’eau, les grils et le détergent, une pensée limpide me vint.
—— Quelle est la fonction essentielle recherchée par le futur artefact appelé « Périon » ?
Il amplifiait la magie et le corps. Il n’agissait pas seulement sur des organes comme le circuit de mana et le cœur, mais sur le corps humain tout entier, muscles et sang compris. Son fonctionnement était à la fois magique et chimique.
—— Mais le Périon inventé par Libra et celui dont mon « Bloc-notes » avait gardé le souvenir étaient-ils vraiment la même substance ?
Je devais y réfléchir plus sérieusement.
« La vaisselle est là… Quoi ? Tu as déjà fini les grils ? Enfin bref, voilà la vaisselle ! »
En voyant la pile d’assiettes qui s’accumulait de nouveau dans l’évier, je formulai une hypothèse.
Pour commencer, le « Bloc-notes » fonctionnait selon ma volonté. C’était mon Spectre, donc c’était normal.
Alors…
Peut-être que le Périon conservé dans le « Bloc-notes » fonctionnait lui aussi selon ma volonté.
Autrement dit, il amplifiait peut-être la cible que je choisissais, selon le « but » que je lui attribuais.
La preuve, c’était ce détergent.
Je l’avais considéré comme une « substance nettoyante », et c’était cette propriété qui avait été amplifiée.
« … Modifier. »
Ce mot me vint soudain à l’esprit.
Si, comme le « Bloc-notes » qui écrit et efface, je pouvais aussi modifier et altérer à volonté les effets du Périon…
« Les grils sont là ! »
Les grils affluèrent de nouveau.
Je pressai fermement le détergent imprégné de Périon et le versai dans l’évier. Des bulles moussèrent à la surface. Elles avaient l’air différentes, et elles l’étaient effectivement.
« … C’est fini ! Merci à tous pour vos efforts ! »
Fermeture : 23 h 20.
« Beau travail aujourd’hui. Tu es vraiment notre as. Grâce à toi, Shion, je crois qu’on a servi plus de tables. »
Le patron me tendit mon salaire hebdomadaire et un sac de viande.
« Prends soin de ta famille. »
« … »
Ma famille.
Ce n’était pas une blague : depuis quelque temps, ce type s’imaginait que j’avais une grande famille à nourrir. Peut-être parce que je rapportais chaque jour des kilos de viande.
Je mangeais tout tout seul.
« Merci. »
Ce n’était pas si mal. Grâce à lui, j’emportais un peu plus de provisions à chaque fois que je venais travailler.
Je quittai le restaurant et pris la direction d’Endex. Le couvre-feu était déjà passé ; le portail principal était donc évidemment fermé.
J’escaladai le mur sans me poser de questions.
Vrrrr…
À peine avais-je franchi l’enceinte d’Endex que mon téléphone vibra.
[Résultats du Conseil scolaire]
Les notes de cette épreuve à la mine étaient sorties, apparemment.
À vrai dire, j’étais confiant.
Bien sûr, je n’avais rendu que 23 pierres magiques, exactement. Si l’on ne tenait compte que de la quantité, j’étais évidemment dernier.
Mais tout ne se résumait pas à la quantité.
Chedric avait clairement précisé que les critères d’évaluation étaient la « quantité » et la « qualité ».
J’avais misé sur la qualité.
« Voyons voir… »
Identifier les pierres magiques était déjà une tâche difficile en soi. Impossible d’en déterminer le « grade » à leur taille ou à leur apparence : même un caillou ordinaire à l’œil nu pouvait être une pierre magique de grade A.
Ce n’était pas pour rien qu’il existait un métier d’évaluateur de pierres magiques.
Mais j’avais le « SZX-9500 ». Je m’en étais donc servi à fond pour ne rendre que les meilleures.
Le résultat ?
[Shion Ascal : relevé des CP obtenus]
1. Désassemblage du prisme : [Réussi (1 CP)]
1. Observation des oiseaux de papier : [0 CP / 2,5 CP], [3,5 CP / 3 CP]
1. Mine : [4,3 CP / 5 CP]
Total : 8,8 / 11,5 CP
4,3 CP pour la mine.
8,8 CP au total jusqu’ici.
Content de ce résultat convenable, je poursuivis mon chemin quand…
« … ? »
Mes jambes se figèrent. Mon regard resta accroché à une scène.
Je fixais sans bouger un coin du parc d’Endex.
Dans le paysage à peine visible, un homme courait sur la piste.
Un homme qui s’entraînait en transpirant, avec l’allure d’une statue. Il avait un physique et un talent si parfaits qu’on en venait à maudire le monde sans même s’en rendre compte.
Gerkhen Kal Doon.
Beaucoup d’autres le regardaient.
Surtout du côté du dortoir des filles. Elles étaient collées aux fenêtres comme des bernacles. Attends… ce ne serait pas une lunette d’approche ?
« … Il n’a pas changé. »
J’avais connu Gerkhen avant ma régression.
Avant comme aujourd’hui, il était le mâle alpha, et moi, la hyène tout en bas de l’échelle.
Il était le meilleur épéiste du continent ; j’étais un fantôme atteint d’un cancer.
Il avait des ambitions que personne d’autre n’aurait pu nourrir et, à la fin, il était devenu le premier député roturier d’Edsilla.
Il avait reçu le soutien de tous les roturiers, mais je le détestais.
Ce n’était pas qu’un simple sentiment d’infériorité.
Peut-être parce que nous avions le même maître ?
Parce qu’il semblait que notre maître le préférait à moi ?
Ou parce qu’il avait fini par trahir notre maître ?
Je n’en savais rien.
Je ne le comprenais pas, et il ne me comprenait pas.
Dès le départ, il s’était très peu intéressé à moi.
Les gens qui vivent pour se dépasser et ceux qui vivent pour faire tomber quelqu’un sont tout simplement trop différents.
« Bon entraînement. »
Je m’adressai à son dos qui s’éloignait en courant. Mais il s’arrêta brusquement, puis se retourna, le visage en sueur. Il me regarda droit dans les yeux. Je ne détournai pas le regard de ses pupilles bleues. Au contraire, je lui lançai :
« Hein. Quoi ? »
Il détourna alors les yeux et se remit à courir dans le parc.
« … Il a vraiment l’ouïe fine. »
Gerkhen Kal Doon.
Je détestais aussi ce type.
Le lundi revint, à la Salle Clemen.
Comme d’habitude, Elise, arrivée à l’école trente minutes en avance, s’immobilisa au moment de s’asseoir.
Soliette se trouvait dans un coin de la rangée du fond. Cette place, ombragée par un arbre de l’autre côté de la fenêtre, était pour ainsi dire la sienne.
« Tss. »
Elise claqua la langue et s’avança vers elle.
« Bonjour. »
« Ah. Bonjour. »
Soliette hocha la tête d’un air détaché. Elle n’avait ni l’air gêné ni hésitant, contrairement à ce qu’Elise avait imaginé. Elise s’assit sur son bureau et lui demanda à voix basse :
« Pourquoi m’as-tu interrogée hier sur l’étudiant qui a été renvoyé ? »
En fait, elle connaissait déjà la raison.
C’était parce qu’il avait mentionné « Cauchemar chevaleresque ».
« Son renvoi est confirmé ? »
Soliette posa la question. Elise croisa les jambes.
« Tu l’as vu. Il n’a même pas pu rendre l’oiseau de papier et n’a ramassé qu’une poignée de pierres dans la mine. »
Deux échecs au Conseil scolaire entraînaient un renvoi obligatoire.
« S’il est renvoyé, alors c’est réglé. »
Soliette hocha tristement la tête. Elise n’ajouta rien.
Peut-être que ce renvoi serait une bénédiction déguisée pour Shion Ascal.
S’il ne disparaissait pas de sa vue, Soliette risquait de le tuer.
« Prends soin de toi. »
« Oui. »
Elise retourna à sa place. À l’approche de neuf heures, les élèves de dernière année commencèrent à arriver au compte-gouttes.
« Elly~ Tu es en avance, comme toujours~ Aïe ! »
Elle repoussa Layla, qui tentait de s’accrocher à son épaule.
« Je suis crevée. Hé, Asher. Qu’est-ce que vous avez fait avec lui, hier ? Je ne vous ai pas vus au milieu. »
« Héhéhé. Je te laisse imaginer. Ah, j’ai mal au dos. »
Kain et Asher s’assirent en bavardant pour ne rien dire. L’horloge sonna neuf heures.
Drrr…
La porte de devant s’ouvrit et Chedric apparut. Debout à l’estrade, il consulta sa montre et attendit.
Il comptait les « secondes ».
Par curiosité, Elise regarda elle aussi sa montre.
9 h 00 min 57. 58. 59…
—— Dring !
La porte du fond s’ouvrit à la hâte, exactement une seconde avant.
Elise ne se retourna pas.
Un élève de dernière année qui arrivait tout juste à l’heure ? Rien qu’un type lamentable et incapable.
— … Hein ?
— Qu’est-ce qu’il a, lui ?
Mais les autres élèves réagirent autrement. Ils se retournèrent, intrigués, et affichèrent chacun une expression stupéfaite. Comme s’ils venaient de voir un fantôme.
« C-comment ce salaud a… ? »
Même Kain lâcha une phrase aussi banale.
« Mais qu’est-ce que… Non, euh… »
Chedric prit la parole à la place de Kain, qui bégayait.
« Shion Ascal. C’était moins une. »
« … ? »
Elise crut avoir mal entendu. Elle se retourna donc un peu tard.
À cet instant, ses pupilles se dilatèrent.
« Je ne l’ai pas ratée, au moins ? »
Celui que tout le monde croyait promis au renvoi.
L’homme, assis tout au fond, qui jouait avec ses cheveux légèrement humides.
Shion Ascal.
Elise le suivit du regard, abasourdie. Dans la Salle Clemen, tous les autres le fixaient de la même manière.
Face à tous ces regards, Shion Ascal retroussa les lèvres en un sourire moqueur.
« Les 90 membres sont présents. Puisque tout le monde est là, nous allons commencer le premier cours du Conseil scolaire de cette deuxième semaine. Suivez-moi. »