Chapitre 27
Week-end (1)
Le programme d’Elise Petra était chargé, même le samedi.
Entraînement complémentaire intensif à l’académie Selenacio, cours particuliers sur le Corps magique, les sorts et le Latinel, sans oublier des leçons sur place pour préparer ses futurs cours de magie.
Elle se levait à quatre heures du matin et travaillait jusqu’à vingt-deux heures. Après ces journées éreintantes de dix-huit heures, elle rentrait tard à sa villa.
« … Elise ! On croyait que tu ne viendrais pas~ C’est toi, la vedette, ici. »
« Oh~ La meilleure élève de Selenacio ! »
« Hé, tu es de plus en plus belle… »
La fête battait son plein.
La musique tonnait dans les haut-parleurs, les lumières clignotaient et le parking était rempli de voitures de luxe.
Les élèves plus âgés d’Endex n’étaient pas les seuls à s’être rassemblés pour cette « fête des anciens » : des diplômés qui avaient déjà intégré de prestigieuses universités étaient aussi de la partie.
« Elise. J’ai entendu dire que tu avais eu la note maximale à tous tes devoirs ? »
« Le Conseil universitaire ne vous fait pas de cadeau cette année. Il paraît même que quelques personnes pourraient y laisser la vie. Cela devrait jouer en ta faveur, cela dit. »
« … C’est vrai ? »
Elise leur répondit avec une chaleur mesurée. Un léger sourire aux lèvres, elle dégageait aussi une froideur qui signifiait : ne m’embêtez pas trop.
Après avoir salué tout le monde brièvement, elle monta sur le balcon du deuxième étage.
Kain et Layla s’y trouvaient déjà.
« Ah, tu es là, Elise ? Merde, mes notes n’ont pas été réajustées. »
Kain parlait en serrant une bouteille de whisky.
« Un enfoiré a dû me piquer mes réponses et s’en servir. J’ai eu de la chance de pouvoir me rattraper à la mine, mais c’est passé à un cheveu. »
Elise acquiesça et s’assit sur une chaise. Elle ferma légèrement les yeux, laissant la brise fraîche apaiser son corps fatigué.
« Oh ! »
Layla poussa soudain un cri. Elise sursauta.
Pas moyen de me laisser souffler.
« Le nombre est tombé à quatre-vingt-dix ! »
Le nombre d’élèves éliminés du Conseil universitaire venait apparemment d’être annoncé.
Seule l’« Association des universités » connaissait le nombre de points de chaque élève, mais l’école avait communiqué à l’avance le nombre total d’élèves.
« Ah~ enfin. Cet enfoiré de Shion a échoué deux fois de suite, pas vrai ? »
Kain s’étira.
« J’en avais marre de voir sa gueule. C’est comme si on m’avait enlevé une épine du pied. »
Il vida ensuite sa bouteille de whisky d’une longue gorgée. Parfois, Kain disait tout haut ce qu’Elise avait envie de dire.
« C’est dans l’ordre des choses. »
Elise, pourtant, ne voulait rien ressentir pour Shion Ascal.
« Les talents inutiles doivent être éliminés. Rien que d’avoir osé se présenter au Conseil universitaire, c’était déjà de la présomption. »
Son mépris lui venait aussi naturellement que sa respiration, et la nouvelle de sa disparition lui fit le plus grand bien.
« Mais… Shion va me manquer… »
Layla gonfla les joues, et Kain ricana.
« Hé. C’est toi qui le détestais le plus. Tu as même dit que tu lui couperais les doigts. »
« À l’époque, il était moche. Il avait une cicatrice dégoûtante sur son crâne chauve. »
« … T’es obsédée par le physique. Il est toujours chauve, non ? »
Alors que Kain marmonnait, incrédule…
♬♪♩♪—
Le téléphone d’Elise sonna sur une sonnerie classique.
Le nom qui s’afficha sur l’écran à cristaux liquides avait de quoi surprendre.
[Soliette Arkne]
« Pourquoi Soliette… »
« Waouh ! Soliette ?! »
Layla s’agitait. Kain, lui aussi, tendit l’oreille.
« Elle ne vient pas à la fête ? Je lui ai envoyé un message privé. Elle m’a laissé en vu, par contre. »
« Chut. »
Elise posa un doigt sur ses lèvres. Kain se tut aussitôt, et Layla fit mine de fermer sa bouche à clé.
Elise appuya sur le bouton de réponse à l’écran.
« Allô. »
— Hé. C’est Soliette.
« Oui, je sais. Qu’est-ce qu’il y a ? »
Soliette l’avait appelée la première. C’était assez surprenant : depuis « cet incident », elle ne l’avait encore jamais fait.
Est-ce qu’il nous reste encore un lien à ce point-là ?
— …
Mais Soliette ne disait rien. Elle avait l’air de vouloir demander quelque chose, mais elle hésitait sans cesse.
« Si tu as quelque chose à dire, dis-le. »
— Euh… En fait…
« Demande. Ça ne fait rien. »
Elise gloussa en examinant ses ongles. Ils étaient bien taillés, mais la mine les avait abîmés.
Il faut que je m’en occupe tout de suite.
— Tu connais Shion Ascal ?
« … ? »
Soliette lui posa une question inattendue.
« Présium », le complexe résidentiel le plus luxueux d’Edsilla. Un penthouse de près de cinq cents mètres carrés, doté d’une salle d’entraînement à la magie, d’une salle de musculation et d’une armurerie.
Soliette y était seule.
Aucun domestique, aucun personnel d’entretien, aucun cuisinier. Personne n’avait le droit d’entrer.
Elle ne laissait personne pénétrer dans son espace personnel.
Parce qu’elle ne supportait pas de ne pas être seule. Parce qu’elle ne voulait pas avoir à se soucier des autres, pas même un peu.
Et surtout, parce qu’ils interféraient avec son « travail ».
— Je ne te l’ai pas dit, la dernière fois ? C’est un dingue.
La voix d’Elise s’éleva du smartphone.
Soliette acquiesça.
« Je vois. »
— … Oui. Je vais ajouter une chose : c’est un dingue complètement tordu et égocentrique.
Pour une raison ou une autre, Elise semblait détester Shion au plus haut point.
« Je vois. »
— Ne t’en fais pas. Il a déjà été déclaré éliminé après deux échecs…
— Clic.
Elle raccrocha, puis balaya sa chambre du regard.
Dans cette « chambre », aussi grande qu’une maison ordinaire, il y avait une foule de photos. Et tout autant d’articles de journaux découpés.
Tout était accroché aux murs. La pièce entière en était couverte.
Chacun de ces éléments témoignait des efforts de Soliette pour découvrir une certaine « vérité ».
« … »
Dans cette affaire, il y avait trop de questions, trop d’événements et trop de personnes impliquées.
Le temps, la douleur et la mort de ce jour-là s’étaient plantés dans son cœur comme un pieu.
Soliette leva les yeux vers le mur.
[Où est-il ? ? ?]
Une phrase écrite au stylo rouge.
Elle aussi avait eu des amis. Des êtres chers avec qui elle avait passé plus de douze ans.
Ils étaient tous morts.
Non. Ils avaient été assassinés.
Soliette regarda un coin du mur, où était affiché le titre d’un journal.
[Le tueur en série sans précédent « Cauchemar chevaleresque ».]
Cauchemar chevaleresque.
Un jeu de mots remplaçant « Night » par « Knight ».
Un surnom désignant le monstre qui avait assassiné trente chevaliers ou aspirants chevaliers, les uns après les autres.
[Le tueur en série « Cauchemar chevaleresque » enfin arrêté !]
[Un exploit remarquable de l’enquête conjointe de l’Ordre des chevaliers et de la police !]
Pourtant, les articles parus ensuite étaient franchement joyeux et optimistes. Les points d’exclamation abondaient, et toutes les personnes sur les photos affichaient un grand sourire.
Thump—
Soliette, qui fixait les articles, serra le poing. Elle grinça des dents.
[Le tueur en série « Cauchemar chevaleresque » se suicide en prison…]
L’affaire s’était conclue par un suicide.
Pourtant, Soliette avait rencontré l’homme avant qu’il ne se suicide. Elle avait vu celui que les médias présentaient comme le « Cauchemar chevaleresque ».
En plongeant les yeux dans les siens, Soliette l’avait su instinctivement. Son intuition le lui avait soufflé.
Ce n’était pas le véritable coupable.
C’était un fantôme façonné par les médias, un bouc émissaire livré par le vrai coupable.
[L’affaire est close après le suicide. La famille de la victime est-elle soulagée ou accablée ?]
Elle n’avait donc aucune raison d’être soulagée ou accablée.
Car elle poursuivait toujours sa traque. Celle de l’homme qui devait se trouver quelque part, respirer, se fondre dans la masse comme un simple citoyen…
Mais ces derniers temps, l’enquête n’avançait plus. Elle avait douloureusement conscience de ses limites.
Elle n’espérait même pas obtenir l’aide de sa famille.
Elle avait beau expliquer, encore et encore, on la traitait comme une folle souffrant de stress post-traumatique.
Ce dont elle avait besoin, c’était simplement d’une personne.
Une personne qu’elle pourrait utiliser puis jeter, selon ses besoins, pour un prix raisonnable.
Un outil humain.
Froufrou—
Soliette sortit un prospectus de sa poche.
[Services proposés]
Elle le contempla et repassa dans son esprit les événements de la journée. Ceux concernant « quelqu’un » qui avait parlé du Cauchemar chevaleresque.
Elle se remémora ses paroles, qui avaient depuis longtemps dépassé les bornes.
— Ta famille, c’est de la merde.
Une voix terne et méprisante.
Il prétendait tout savoir d’elle alors qu’il n’en savait rien.
— En fait, si. Pourquoi tu essaies toujours de prendre tes distances avec ta famille ?
Rien que ça suffisait à lui faire serrer les dents et lui retourner les entrailles.
Ce putain d’enfoiré avait osé toucher là où ça faisait mal.
— C’est à cause du Cauchemar chevaleresque, pas vrai ?
Le Cauchemar chevaleresque.
Ce monstre était déjà devenu son cauchemar.
Pas un seul jour ne s’était écoulé sans qu’elle rêve de cette journée.
Dès qu’elle s’endormait, elle sombrait dans le marécage des souvenirs. Des lames brisées, des bras arrachés, des yeux crevés. Leurs morceaux horriblement mutilés, abandonnés à la morgue.
Elle ne pouvait ni avancer au-delà de cet instant, ni revenir en arrière.
Voilà où le rêve s’arrêtait.
Quand elle sortait de son cauchemar, tout était vide et silencieux. Elle ne savait plus si elle était vivante ou morte.
Seule dans cet espace, elle parvenait à peine à confirmer qu’elle était « en vie », en rassemblant les fragments de la réalité brisée…
« … Putain. »
Soliette se pressa le front. Le vertige secoua son corps. Mais elle ne devait pas se laisser ébranler par un type pareil.
Une profonde inspiration.
Les yeux fermés, elle régula sa respiration. Une fois calmée peu à peu, elle rouvrit les yeux.
Elle reporta son regard sur l’écran de son ordinateur portable.
[Enregistrement d’escrime : Shion Ascal]
Un enregistrement de Shion Ascal maniant l’épée en cours. Le devoir de Soliette, qu’elle observait et analysait depuis une heure.
Son évaluation en un mot : médiocre.
Si médiocre que c’en était mauvais.
Les chevaliers qualifiaient ce genre d’escrime de « bas de gamme ». Un assemblage décousu de techniques glanées ici et là, bâclé à la va-vite, souvent pratiqué par les chevaliers de bas rang.
Son niveau semblait élevé, mais, dans l’ensemble, son escrime n’avait rien d’impressionnant. Et même ce niveau, il l’avait atteint grâce à des techniques faciles ; il n’y avait donc pas de quoi le féliciter.
Un demi-point sur cinq.
Bang— !
Son rapport terminé, Soliette referma son ordinateur d’un geste agacé.
Tap-tap-tap-tap—
La résidence provisoire, dans le vieux manoir, où brûlait un feu de cheminée. Un dimanche matin paresseux, où j’avais l’impression que mon corps rôtissait lentement.
De retour de Sanperu, je restais allongé dans mon lit, les yeux rivés sur le « noyau magique ».
C’était le noyau magique d’un fantôme que j’avais capturé dans la mine de Limto, et je réfléchissais à l’usage que je pourrais en faire.
« Hmm… »
Les sous-produits des fantômes servaient généralement de catalyseurs ou d’intermédiaires. Bien sûr, comme les autres noyaux magiques, celui-ci pouvait être transformé en accessoire, mais une superstition voulait que l’utilisation du noyau magique d’un « fantôme » porte malheur.
En fait, son apparence était assez inquiétante, comparée à celle des autres noyaux magiques. Comment dire… on aurait dit qu’il palpitait comme s’il était vivant.
« … Je vais le vendre trois mille Ren. »
Bien sûr, j’avais l’intention de le vendre. Je devais commencer mon traitement contre le cancer au plus tard en avril ou en mai.
J’ouvris l’application [Darkweb] sur mon smartphone.
──Enchères clandestines.
Les Enchères clandestines. Une maison de vente souterraine gérée sur le Darkweb. Mon compte était encore de bas niveau, alors on allait me plumer en frais d’expertise et en commissions, mais, pour un mineur comme moi, il n’y avait pas d’autre moyen.
[Veuillez d’abord prendre l’objet en photo et la téléverser.]
J’allais prendre une photo d’une main, le noyau magique dans l’autre, quand…
« … Hein ? »
Soudain, ma paume vira au bleu. Le noyau magique qui reposait dessus fondit en une substance blanche. Une dissolution inattendue. Le liquide s’infiltra dans le minuscule circuit de mana qui traversait ma paume.
« Putain de merde ! »
Je secouai vivement la main, mais il était déjà trop tard. Le liquide transparent avait rapidement pénétré ma peau.
« … »
Je contemplai ma paume, hébété. Une faible lueur bleue circula sous ma peau, puis s’évanouit.
« C’est quoi, ce bordel ? Mon fric. »
Je marmonnai, abasourdi.
Est-ce l’effet de mon Spectre ?
J’ouvris en hâte le [Bloc-notes].
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■ Journal
■ Souvenirs
Historique de capacité des dernières 24 heures : -1
« … Attends. »
J’écarquillai les yeux. Je fixai une partie précise du [Bloc-notes].
Pour info, ce -1 était le résultat d’un apprentissage. À force de travailler et de m’entraîner, la capacité diminuait régulièrement.
Le problème, ce n’était pas ce « -1 ».
« Ce n’était pas un pourcentage ? »
La capacité avait changé.
Avant comme après ma régression, elle était de « 100 » ; j’avais donc simplement supposé qu’il s’agissait de « 100 % ». Mais maintenant, elle avait augmenté de « 3 ».
Je me frottai le menton.
Trois mille Ren s’étaient envolés, mais grâce à ça, ma capacité avait augmenté et j’avais appris que je pouvais l’accroître.
« Non… Mais quand même, trois mille Ren, c’est beaucoup trop cher. »
J’avais tout de même l’impression d’y perdre.
Je le répète : bloc-notes, noyau magique, capacité ou quoi que ce soit d’autre, si je meurs, tout ça ne sert à rien, pas vrai ?