Chapitre 275
À la bibliothèque de l’Université nationale, je terminais un devoir avec Soliette.
« Pourquoi faut-il que je connaisse l’histoire de l’escrime ? »
Elle grommelait comme si elle allait dévorer sa feuille, le visage crispé de frustration d’avoir perdu son temps.
« … Fais-le, c’est tout. Tu ne veux pas obtenir ton diplôme ? »
« L’épée ne s’apprend pas par cœur. On la ressent avec son corps. »
« Alors écris ça sur ta copie. Montre-moi tes notes. »
« … Je les ai bien prises. »
Je vérifiai les notes de Soliette.
« Hmm… Pas mal. Tu as la moyenne. »
Ses notes étaient convenables et son écriture avait indéniablement quelque chose d’aristocratique, même si elle les avait prises sans y mettre beaucoup de soin.
« Tu sais que les examens de fin de semestre approchent, n’est-ce pas ? »
Le département de l’Académie des chevaliers était assez souple. On pouvait obtenir son diplôme en un an si on en était capable, ou suivre le cursus complet de quatre ans.
Au bout du compte, ce qui comptait, c’était le « permis de chevalier ».
« Je sais. »
« Alors, on va s’arrêter là pour aujourd’hui. »
« Hé hé. »
Soliette lâcha un rire étrange. Elle comptait probablement filer droit au Donjon de Bethune.
« Tu vas rejoindre Shion ? »
« Non, j’ai quelques affaires à régler… »
Alors que je répondais et me levais, j’aperçus soudain une silhouette.
« Shion ? »
« Un instant. »
Comme attiré par un sort, je me dirigeai vers elle à grands pas. Je me hâtai entre les rayonnages, apercevant la silhouette par intermittence.
Une coupe au carré noire.
Cette personne figurait forcément dans mes souvenirs…
« Tae ! »
Je lui saisis l’épaule et la fis pivoter.
« … Ah. »
Elle poussa un petit gémissement, puis me lança un regard féroce.
« Ah. »
Ce n’était pas Tae.
C’était Theia.
« … Professeure Theia, bonjour. »
Je m’empressai d’ajouter la suite.
« … »
Theia ne répondit pas. Une sueur froide me perla aux tempes.
Je jetai involontairement un coup d’œil derrière elle. Gerkhen se tenait là, clignant des yeux.
« Je suis désolé. Je vous ai prise pour quelqu’un d’autre. »
Je m’inclinai profondément. Theia me fixa un instant, puis agita la main d’un air las.
« DEHORS. »
« … Oui. »
Je fis volte-face et quittai rapidement la bibliothèque avec Soliette, qui m’avait attendu sans rien laisser paraître.
Soliette me demanda, les yeux ronds :
« Shion, qui est Tae ? »
Je me grattai la nuque.
« C’est bien ça, la question. »
Tae.
Une amie qui existait bel et bien dans mes souvenirs. Aussi précieuse que Yael, aussi précieuse que Soliette. Quelqu’un qui connaissait mon secret : j’étais condamné. Pourtant, à présent, j’ignorais où elle se trouvait… comme un fantôme.
« Ça me frustre tellement que je n’en sais rien moi-même. »
……
Theia observa attentivement Shion et Soliette s’éloigner.
Tae.
Il l’avait bel et bien appelée Tae. Ce lapsus inconscient s’était gravé dans son esprit.
Une affaire préoccupante.
Ses symptômes ne feraient qu’empirer avec le temps.
« Gerkhen. »
Theia se tourna vers Gerkhen.
« Oui. »
Il serait presque certainement bientôt sous ses ordres.
Il obtiendrait son permis de chevalier en moins d’un an et, à partir de là, serait officiellement sous sa tutelle.
« Un ami ? »
Theia l’interrogea au sujet de Shion.
« Un camarade de classe. »
Camarade de classe.
Un terme qui marquait une distance plus grande que celui d’ami.
« Celui qui t’a battu. »
« Oui, c’est exact. »
Gerkhen évoqua sa défaite sans la moindre gêne ni rancœur, une attitude que Theia appréciait.
« … Essaie de bien t’entendre avec lui. »
« … C’est un peu soudain, non ? »
Theia jeta un regard autour d’elle et toussota légèrement.
« Il faut avoir un rival. Et dis-lui que, s’il a le moindre problème, il peut venir me voir. Je m’y connais très bien en neurosciences. »
« Les neurosciences… Pourquoi me dites-vous ça tout à coup ? »
« Ce n’est pas sorti de nulle part. »
Theia se retourna brusquement vers Gerkhen, qui se redressa aussitôt.
« … Bref. C’est le message que je veux que tu lui transmettes. »
« Oui, j’ai compris. »
Au laboratoire de recherche de la Gare de Libra.
J’avais repris le travail sous l’identité de Killian. La tâche était simple : il s’agissait d’employer cette « intuition » dont Vito avait fait l’éloge.
Je devais examiner visuellement les formules liées à l’intelligence artificielle laissées par Vito et trois autres chercheurs, vérifier qu’elles fonctionnaient correctement et, si certains éléments s’emmêlaient, les signaler et leur transmettre les informations.
À vrai dire, j’aurais pu terminer en trois heures, mais je m’appliquais à faire traîner le travail.
Je jouais la fatigue, je faisais semblant d’avoir du mal, je bâillais. Je me donnais tous ces airs. Si je finissais trop vite, je risquais de me retrouver avec trop de travail. Et puis, cette tâche consommait réellement pas mal de mana.
« Ne vous inquiétez pas. C’est une tâche difficile à la base. L’intuition dépend beaucoup de l’état dans lequel on se trouve. »
Heureusement, Vito se montrait compréhensif.
« Merci. »
« Alors, si possible, commencez par vérifier la mienne. »
Vito me jeta un regard. Je lui adressai un sourire entendu.
« Bien sûr. Voici les résultats de l’examen de la formule du docteur Vito. »
Je lui tendis la feuille sur laquelle j’avais achevé mes calculs. J’y avais signalé quelques passages où les circuits ne fonctionnaient pas correctement.
« Hmm. »
Les lèvres de Vito s’étirèrent en un sourire satisfait.
« Impressionnant. Vous avez vite terminé la mienne. »
« Je fais effectivement de mon mieux pour la vôtre, mais vos formules sont les plus claires et les plus abouties. »
« Hmm… »
Vito poussa un soupir qui semblait savourer un poème.
« Elles sont plus faciles à lire, alors mon intuition fonctionne plus aisément. »
« Oui, c’est ça. »
« Je suis heureux de l’apprendre. Merci, docteur Killian. »
« C’est plutôt à moi de vous remercier. Pouvoir examiner vos précieuses formules chaque jour… »
Tout en le couvrant de compliments, je réfléchis un instant. Je choisissais avec soin le moment où glisser une certaine « question ».
« Au fait… »
« Oui ? »
Vito me répondit avec un sourire en coin.
À force de compliments, ses cheveux en bataille semblaient s’être encore ébouriffés.
« Vous travaillez aussi avec le seigneur Sherlock ? »
« Chut. »
Il posa aussitôt un doigt sur ses lèvres.
« Il n’aime pas qu’on prononce son nom. »
« Je vous prie de m’excuser. »
« … Ce n’est rien. Il reste dans l’ombre, maintenant. Vous avez déjà travaillé avec lui ? »
« Oui. On dirait un personnage de fantasy. »
« Un personnage de fantasy… »
Vito eut un petit rire. Je scrutai son visage.
Il n’y avait ni respect ni admiration pour Sherlock dans son expression. Il avait simplement l’air de quelqu’un qui traitait avec un supérieur.
« Eh bien, je suppose. Il ressemble à un personnage de fantasy. Un personnage de fantasy qu’il voudrait devenir. »
Une remarque curieuse.
Une chose était claire.
Vito savait « quelque chose » au sujet de Sherlock.
« Merci. Je terminerai le reste après être parti, alors. »
« Oui, faites ça. »
Étonnamment, Vito se montrait plutôt souple sur les horaires. Il semblait considérer qu’on pouvait même ne pas venir du tout, tant qu’on faisait bien son travail.
Je m’inclinai devant Vito.
« N’hésitez pas à me prévenir si vous avez d’autres formules à me faire vérifier. »
« Je vais me concentrer sur celle-ci aujourd’hui. Prenez soin de vous. »
Il s’éloigna d’un pas traînant, les yeux rivés sur la formule que je lui avais remise. C’était un véritable bourreau de travail, obsédé par son métier.
Un savant fou qui avait fait du mal à des dizaines, non, à des centaines de milliers de personnes.
Dring—
Mon téléphone sonna.
[Tu as dîné ?]
Un message de Riley.
…
À la cafétéria de la gare.
Je dînais avec Riley.
Enfin, j’étais le seul à manger. Elle, le menton appuyé sur la main, me dévisageait longuement.
Une technique de séduction classique.
« Alors, le travail ? »
me demanda Riley. Je levai légèrement les yeux.
« Euh… Ça va. »
« Le docteur Vito ne tarissait pas d’éloges sur vous. C’est rare. »
« Merci. C’est un honneur. »
Je fis semblant de retenir un rire, mon sourire vacillant. Riley esquissa elle aussi un petit sourire.
« C’est fascinant, l’intelligence artificielle. Comment est-ce qu’on peut bien fabriquer une chose pareille ? »
« … »
Je pris un air grave. Je la regardai en silence avant de répondre d’un ton lourd de sens :
« Vous feriez mieux de ne pas le savoir. »
« … Mieux vaut ne pas le savoir ? »
« Hein ? »
C’est alors qu’une autre voix familière se fit entendre.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
En le reconnaissant, je serrai les dents. Je faillis éclater de rire.
« À qui ai-je l’honneur ? »
C’était Bell Moore. Il s’assit à côté de Riley, promenant son regard de l’un à l’autre.
Riley me présenta la première.
« Voici le docteur Killian. Il vient d’intégrer le département d’intelligence artificielle. »
« Ah, le nouveau. »
« Le nouveau ? Docteur Killian, je vous présente le chef d’équipe Bell Moore. »
« Enchanté. »
Je saluai Bell Moore d’un signe de tête. Il me rendit mon salut, mais sans grand enthousiasme.
« Oui. »
« Qu’est-ce qui vous amène à la gare, chef d’équipe Bell ? »
« Le département d’IA fait beaucoup parler de lui, ces derniers temps, pas vrai ? Alors je suis venu mener une inspection interne… vérifier qu’il n’y a pas de taupe ou autre… Et à ce propos, docteur… »
Bell Moore posa brusquement le bras sur la table. Penché vers moi, il me dévisagea attentivement.
« Il y a des taupes dans votre département ? »
« Non. Tout le monde s’applique à ses tâches. »
« Ah oui ? »
Mais pourquoi est-ce qu’il s’en mêlait tout à coup ? Il fallait vite que Riley tombe sous mon charme.
« Hum. »
Je glissai la main dans ma poche et appelai Bell Moore sur son téléphone.
Ding—
Bell Moore prit son téléphone. Il fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« C’est Shion. Il me demande de venir à l’Agence de renseignement, comme ça, tout à coup ? »
Alors qu’il se levait en hâte, il ressemblait étrangement à un chien appelé par son maître.
Riley éclata de rire.
« Pfft. C’est qui, le chef d’équipe, ici ? Il accourt quand on l’appelle et repart quand on le lui dit. »
« Hé. Tu ne sais pas ? Un employé compétent, c’est quelqu’un qui fait bien son travail ; un chef d’équipe compétent, c’est quelqu’un qui sait gérer des employés compétents. »
« On dirait plutôt que c’est toi qu’on gère. »
« Ha ! N’importe quoi. C’est pour ça que tu n’es qu’une employée. Shion, ce salaud, dit saute et tu demandes à quelle hauteur, même dans ton sommeil. J’y vais. »
Bell Moore fila dehors. Riley désigna sa silhouette qui s’éloignait et ricana.
« Faites comme s’il n’existait pas. »
« Ah… Oui. »
Je répondis en jouant les jeunes hommes innocents. En mon for intérieur, je me demandais quel genre de « gâteau de riz » offrir à Bell Moore.
Après tout, si je l’avais fait venir pour rien et que je lui disais que c’était une blague, même le chien de la maison pourrait mordre… pas vrai ?
Ah.
J’en avais justement un.
Mais si je ne disais rien, il risquait de le prendre tout seul.
« Au fait, comment rentrez-vous ? Vous avez une voiture ? »
me demanda Riley d’un ton subtil.
« Non, je n’ai pas de voiture… »
« Parfait. On va dans la même direction, je vous dépose. »
« Euh… Oui, oui. Eh bien, merci. Enfin, je vous en serai reconnaissant. »
Je rougis. Riley me regarda avec un sourire satisfait.
« Ah, ce petit con. Putain. »
Bell Moore fronça les sourcils dans le bureau de Shion.
Ce subordonné avait eu le culot d’appeler son chef d’équipe, puis de ne pas être là, sans même répondre au téléphone. Il se prenait vraiment pour le chef d’équipe ou quoi ?
Ding—
À cet instant, un texto arriva.
[Shion : Une urgence m’a forcé à partir avant toi. On en reparlera.]
« Ce connard a perdu la tête ? Il donne des ordres au chef d’équipe ? »
Le visage mauvais, Bell Moore balaya le bureau du regard. Puis, sans raison particulière, il s’assit dans le fauteuil de direction de Shion.
« … Fiou… fiou-fou-fou. »
En sifflotant, il ouvrit le tiroir du haut. Un document ressemblant à un rapport d’activité s’y trouvait.
[Plan de vente à découvert massif de la nouvelle entreprise de Vern, « New Frontier »]
« … Oh ? »
Bell Moore parcourut le document. Un plan de vente à découvert massif. L’opération était une stratégie économique visant à faire tomber la « New Frontier » de Vern.
On aurait dit une nouvelle opération que Shion avait lui-même élaborée…
« Hmm. »
Bell Moore le parcourut rapidement, puis le glissa soigneusement dans sa propre poche.
Eh bien, Shion, ce petit con, avait dû m’appeler à cause de ça.
« Je vais m’en occuper comme il faut~ »
Justement ce qu’il me fallait pour marquer des points sur le plan intellectuel.
Merci pour ça.
Pendant ce temps, à la même heure.
Johanna avait été admise au Centre médical de Libra. Le directeur Dennison semblait déconcerté par sa présence.
« … Dame Johanna, vous n’avez aucun problème physique. »
Dans la chambre de soins intensifs, Dennison espérait que Johanna accepterait de sortir, mais…
« Je sais. Combien de fois faut-il me le répéter ? »
En chemise d’hôpital, Johanna se contenta de désigner sa poitrine d’un air boudeur.
« Malgré tout, le stress psychologique existe. »
« Le stress psychologique… »
« Oui. Vous pourriez mesurer mon stress avec précision, sans vous tromper d’un seul milligramme ? »
« … Ce serait difficile. »
« Voilà. »
Johanna s’allongea sur le lit. Elle tourna seulement la tête pour parler à Dennison.
« D’abord, appelez mon médecin traitant. Je dois vérifier mon état avant de dormir. Vous n’êtes plus mon médecin traitant, n’est-ce pas, directeur Dennison ? »
« … Oui. »
Dennison quitta la chambre.
Peu après, Yu Hains entra.
Il prit calmement le pouls de Johanna.
« Tout est normal. »
« … »
En entendant le mot « normal », Johanna eut un rire amer.
« Hmm. Mais vous savez quoi ? Je trouve ce “normal” suspect. »
« Pourquoi donc ? »
« Dernièrement, mon cœur bat d’une drôle de façon. »
Johanna posa la main sur sa poitrine.
Ces derniers temps, son cœur battait vraiment trop bizarrement.
« Je n’arrive même plus à dormir correctement. »
Elle s’énervait de plus en plus, se sentait oppressée sans raison, et ce salaud lui revenait sans cesse en tête. Plus précisément, la scène où il disait qu’il « ne pouvait pas venir auprès de dame Johanna » tournait en boucle dans son esprit.
« Ça m’énerve à un point… »
Yu Hains hocha la tête et vérifia quelque chose sur le dossier.
« Avez-vous récemment vécu une détresse émotionnelle qui aurait pu provoquer de tels symptômes ? »
Johanna lui renvoya aussitôt une question.
« Vous connaissez Shion Ascal ? »
« … »
« Vous devez le connaître. Vous l’avez vu assez souvent. »
Yu Hains garda une expression impassible et ne répondit pas. Johanna croisa les jambes avec impatience.
« C’est à cause de ce salaud. C’est lui qui me tape sur les nerfs. Alors, dites-moi. »
Son regard se fit plus perçant.
« Est-ce que ce salaud vous a dit quelque chose à mon sujet ? Je me fiche complètement du secret médical et de toutes ces conneries. »
« Ha. »
Ce fut alors que le visage impassible de Yu Hains se fendit d’un rire étrange et creux.
Johanna en fut contrariée, mais Yu Hains éprouvait lui aussi un malaise difficile à nommer.
« … Pourquoi vous riez ? »
Johanna souffrait à cause de Shion, et Shion tenait à Johanna.
Yu Hains n’était pas aveugle.
En fait, il avait lui-même aimé passionnément sa compagne, autrefois.
Pour quiconque les observait, il s’agissait clairement d’une dispute d’amoureux.
Pourtant, connaissant le diagnostic de Shion, Yu Hains pouvait comprendre, dans une certaine mesure.
Les malades en phase terminale croyaient souvent que leur amour deviendrait un « fardeau » pour l’autre.
Yu Hains avait lui-même connu cette situation.
« Pourquoi vous riez ? » insista-t-elle.
Yu Hains poussa un soupir en guise de réponse.
« “J’espère que vous resterez en bonne santé.” »
« … Quoi ? »
« Shion Ascal a dit qu’il espérait que dame Johanna resterait toujours en bonne santé. »
« … »
Johanna resta un instant stupéfaite. Elle pencha la tête et fit rouler les mots « rester en bonne santé » dans sa bouche.
Pendant qu’elle y réfléchissait, Yu Hains se leva.
« Je vous reverrai demain. Nous continuerons à prendre régulièrement votre pouls. »
Clac-clac-clac— Craignant que Johanna ne tente de le retenir, il quitta rapidement la chambre. Johanna, sans même songer à l’arrêter, resta simplement allongée sur le lit.