Chapitre 267
… C’est un souvenir flou.
Tout ce que je vois me semble lointain.
Une main qui ne semble pas être la mienne bouge d’elle-même, et un moi qui ne me ressemble pas brandit une épée.
Je frappe.
Des gens meurent.
En assistant au déroulement de cette tragédie, « Felix » a l’impression de rêver.
Un cauchemar.
Un terrible cauchemar.
Pour y échapper, il ferme les yeux, fuit la réalité et s’enfonce profondément dans son subconscient.
Refusant d’admettre que ce cauchemar ne fait désormais plus qu’un avec lui…
Son épée heurta la sienne. Des étincelles jaillirent de la lame. La chaleur intense de la magie effleura l’armure.
Felix la vit.
Clang !
Son visage avait complètement changé, mais Felix distinguait toujours ses cheveux roux. Ses yeux limpides lui revinrent en mémoire. Son sourire, autrefois pur et enfantin, s’épanouissait sur son visage.
C’était à cause de cette personne.
C’était à cause d’elle que Felix avait décidé de se battre. Il avait résolu de ne pas perdre.
Pour elle, qui souffrait encore plus que lui.
Il résistait des milliers de fois par jour et, finalement, il parvint à surmonter une partie du cauchemar.
« Ma mort sera la tienne. »
Le Cauchemar chevaleresque le menaçait, mais Felix était déjà prêt à mourir. Il était prêt à périr de son plein gré.
Clang…
Un son métallique cristallin retentit. Les étincelles jaillies du choc des épées se changèrent peu à peu en flammes épaisses.
C’était l’épée d’Arkne.
Bien plus mûre qu’autrefois, l’épée d’Arkne était d’une pureté parfaite.
Felix brandit lui aussi son épée. Sa poigne ne connaissait aucune pitié. Cet acte même relevait de l’instinct de survie du Cauchemar chevaleresque.
Chriiiing !
La magie du Cauchemar chevaleresque était une épée à part entière, mais la magie ardente de Soliette la réduisait en cendres. Elle dévorait le métal.
À chaque choc entre leurs épées, tandis que la magie rouge enveloppait l’armure du Cauchemar chevaleresque, la créature en lui hurlait. Elle lui criait de fuir.
Qu’il ne pouvait pas gagner, qu’elle était une adversaire qu’il ne pourrait jamais vaincre.
Felix rejeta l’instinct de survie de la créature.
À la place, il abattit son épée avec un sourire aux lèvres.
Boum !
Une détonation retentit. Une énorme fissure fit ployer l’épée du Cauchemar chevaleresque. Son armure commença à fondre dans un désordre de métal. La moitié de son casque se dissolut, révélant son teint livide et sinistre.
Un visage qui n’avait rien à envier à celui d’un cadavre.
Soliette serra les dents en le regardant, mais ne cessa pas de manier son épée.
Au croisement de leurs lames, des étoiles s’éparpillaient dans leur sillage, comme des étincelles.
C’étaient des larmes.
Les siennes ?
Ou les siennes à elle ?
Ffff.
La lame brûlante de l’épée transperça son armure.
C’était la fin.
Felix se surprit à sourire.
Soliette leva les yeux vers lui.
« Je suis désolée. Je suis arrivée trop tard. »
Trop tard.
À ces mots qui n’appelaient aucune excuse, Felix se contenta de la regarder.
« Tout ira bien, maintenant. »
Une brûlure lui déchira le cœur. L’âme du Cauchemar chevaleresque brûlait avec lui dans la douleur.
C’était clairement l’Épée de flammes de Soliette, plantée en lui comme un clou.
Ça faisait longtemps que j’allais bien.
Felix le lui dit.
Il n’y avait pas à s’inquiéter pour quelqu’un qui était déjà mort, comme lui.
Pourtant, il s’inquiétait pour elle.
— Est-ce que tu…
vas bien ?
Avant qu’il puisse poser la question, Soliette sourit.
« Maintenant, oui. »
Elle semblait penser à quelqu’un d’autre qui lui était cher.
« Il y a quelqu’un qui m’aide à rester ancrée dans la réalité. »
Elle hocha la tête, comme pour confirmer qu’elle allait vraiment bien.
Dans ce cas, il était soulagé.
Felix la regarda et recula d’un pas. Puis d’un autre. Il s’agenouilla, l’épée toujours plantée dans le cœur.
« Repose-toi, maintenant. »
Soliette lui dit ces mots.
« Je t’aimais bien, autrefois. »
Ha.
Au même instant, le casque du Cauchemar chevaleresque se fendit et se brisa. La peau de son corps perdit toute vitalité.
Elle leva les yeux vers le plafond, luttant en silence contre les larmes qui menaçaient de couler.
Tant mieux.
Elle l’avait aidé à trouver la paix ; elle n’avait donc absolument aucune raison de pleurer…
« Miaou. »
« Ah ! »
Un chat lui sauta soudain sur la tête. Il lui recouvrit le visage de tout son corps.
« Sh-Shion, qu’est-ce que tu fais ? »
« Attends un instant. »
Après s’être frotté les pattes à quelques reprises, le chat se percha sur son épaule.
« … Qu’est-ce qu’il y a, Shion ? »
C’était censé être un moment solennel.
« Oh. C’est mieux. »
Shion la regarda et esquissa un sourire en coin.
« Qu’est-ce qui est mieux ? »
« Ton visage. »
« Mon visage ? »
Infimian.
Bien que la Soliette en plein transfert de conscience ne fût pas celle dont Shion se souvenait, il avait superposé à son apparence l’image de Soliette qu’il gardait en mémoire, grâce à Infimian.
Pour que Jared puisse la reconnaître.
« Ça suffit. Regarde là-bas. »
Le chat désigna la droite.
Soliette se tourna dans cette direction.
« Où… »
Sa phrase s’interrompit brusquement. Ses yeux s’humidifièrent, voilés d’une étrange tristesse.
C’était à cause de Jared.
Tap, tap.
Il s’approchait d’elle.
Soliette le fixa sans rien dire, puis prononça une seule phrase.
« C’est fini. »
« Ouais. »
Jared lui répondit.
« Tu t’es bien débrouillée, Soliette. »
Il l’appelait par son prénom. Le prénom de Soliette.
« … Oui ? »
Son cœur manqua un battement.
« Tu as beaucoup grandi. Même tes joues se sont affinées. Oh, c’est peut-être parce que tu as traversé tant d’épreuves ? »
Une sensation étrange monta en elle. Elle recula d’un pas. Jared lui saisit le poignet.
« Bien sûr, je ne suis pas le vrai. Je ne suis pas ton véritable frère. »
Il avait l’air quelque peu soulagé en disant cela.
« Malgré tout, si j’avais été le vrai Jared, je t’aurais félicitée. Je t’aurais été reconnaissant. »
Soliette regarda le détonateur qu’il tenait à la main.
« … Jared. »
« Oui ? »
Soliette fixa silencieusement son détonateur.
Elle continua de le regarder.
Une sensation singulière lui effleura le dos.
Une scène qui lui semblait familière, comme si elle l’avait déjà vue quelque part ; un instant qu’elle avait l’impression d’avoir déjà vécu.
Un déjà-vu.
Puis…
— Donne-moi le détonateur. Ne bouge pas.
Une voix qui n’avait rien à voir avec la sienne lui parvint aux oreilles.
Elle était trop étrangère, trop désespérée, même pour être une pensée à elle.
« Aïe. »
Soliette se pressa les tempes.
Des échos de certains instants résonnèrent à travers la douleur lancinante.
— Jared, tu n’as pas besoin de mourir. Alors, s’il te plaît, dépêche-toi…
Elle-même, suppliant désespérément pour obtenir le détonateur.
Jared, le visage bien plus grave qu’à présent.
Malgré ses supplications…
— Non !
Il appuyait sur le détonateur.
Et je criais.
Un moi qui n’était pas moi lui hurlait dessus, le cœur plein d’un sanglot à vomir ses entrailles.
« … Soliette ? »
Jared prononça son nom.
Soliette revint brusquement à la réalité.
« Ah… Oui. »
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Rien… C’est étrange… Oui. Non. Enfin, bref. »
Elle secoua vigoureusement la tête.
Jared lui adressa un léger sourire et lui tendit le détonateur.
La situation était tout l’inverse de ce qu’évoquait le bizarre déjà-vu qu’elle venait de vivre.
« Pourquoi tu me le donnes… ? »
« Parce que ce monde est faux. Moi aussi, je suis faux. C’est à toi de prendre la décision. »
Aux mots de Jared, Soliette fronça légèrement les sourcils.
« Réel ou faux, c’est épuisant de devoir faire la différence. Vivons simplement comme nous sommes, tels quels. Le Jared qui se souvient de moi est bien réel, non ? »
Sur ces mots, elle lui prit le détonateur.
« Merci pour tout. J’ai adoré voyager avec toi. »
« … Alors, tu ne vas pas appuyer dessus ? Tu veux voyager encore un peu ? »
Jared lui posa la question d’un ton malicieux.
Soliette le regarda. Jared la regarda à son tour. Les deux frère et sœur échangèrent un long regard en silence.
« Jared. »
« Oui ? »
Les lèvres et la langue de Soliette tremblèrent tandis qu’elle se préparait à dire quelque chose.
C’était peut-être trop mièvre entre frère et sœur, trop embarrassant pour être dit à voix haute.
« Je t’aime. »
À ces mots d’amour, elle lui prit la main. Puis elle posa le détonateur à l’endroit où leurs paumes se rejoignaient.
« Appuyons ensemble. »
« … Eh bien, j’aime bien l’idée. »
Jared sourit.
Ils tendirent leurs doigts. Puis, d’une pression…
Ils appuyèrent sur le bouton du détonateur.
Une explosion silencieuse.
Une immense déflagration jaillit du fond de cette bouteille, libérant les âmes qui y étaient piégées.
Soliette regarda Jared. Elle courut vers lui, qui lui souriait, et le serra dans ses bras.
« … Je t’aime. »
Elle répéta ces mots d’amour.
« Arrête d’être aussi mièvre… Moi aussi, je t’aime, d’accord ? »
Il se grattait la nuque, gêné.
Les yeux de Jared s’écarquillèrent. Soliette se retourna elle aussi.
Grrr !
Une âme étrange s’échappa de l’armure de Felix. C’était le Cauchemar chevaleresque. Il poussa un cri et se rua sur Soliette.
Pour s’emparer de sa conscience, faire d’elle son nouvel hôte…
« Miaaah ! »
Shion, perché sur son épaule, passa à l’action. Il bondit en avant et fit barrage de tout son corps à l’âme du Cauchemar chevaleresque.
« … Non ! »
Soliette tendit la main, au bord du désespoir, mais il était trop tard.
L’âme du Cauchemar chevaleresque lacéra brutalement le chat.
Floc.
Juste après, l’explosion s’acheva.
La gravité disparut à l’intérieur de la bouteille, et tout l’espace se teinta de blanc pur.
Dans la pièce sombre.
Soliette fixa l’ampoule qui clignotait, puis claqua des doigts…
Du mana rouge se répandit et illumina la pièce.
C’était la salle de bains.
Et il y avait un miroir.
Soliette contempla son reflet.
Quelque chose clochait.
Elle avait une petite cicatrice sous l’œil.
Une cicatrice que la Soliette d’aujourd’hui n’avait pas…
« Elle », non, « je », non, « elle » soupira et désinfecta une blessure à son épaule.
Pour Soliette, c’était un souvenir étrange.
Elle n’avait jamais vécu cette expérience, et pourtant, une vague impression de déjà-vu remontait en elle.
Drriiiing !
La sonnerie d’un téléphone portable.
Soliette décrocha brusquement.
— Oui, Soliette à l’appareil.
Sa voix était grave.
Bien plus sombre, plus lourde et plus étouffée que celle qu’elle avait à présent.
— … Ne t’inquiète pas. Je me suis déjà occupée du Cauchemar chevaleresque.
À qui Soliette parlait-elle ?
Tandis qu’elle se le demandait…
— Alors, Shion.
Elle prononça le nom de Shion et poursuivit.
— Prends d’abord soin de toi. Si tu continues à bouger comme ça, tu ne tiendras pas trois ans et sept mois de plus. Je te dis de faire davantage attention à ta santé que je ne le fais pour la mienne.
… Sa santé ?
Soliette ouvrit brusquement les yeux. Elle se redressa d’un bond.
« … Qu’est-ce que c’était ? »
Elle était hébétée.
Ce déjà-vu inexplicable — non, ces instants qui ressemblaient à des souvenirs oubliés étaient bien trop vivaces pour n’être qu’une impression de déjà-vu…
Non, plus important encore.
« Ah ! »
Soliette se rappela soudain la situation précédente.
La scène où le Cauchemar chevaleresque tailladait Shion Ascal.
« Non, non, non, non ! »
Crash !
À son cri, l’espace autour d’elle trembla.
« Kyaaah ! »
C’était le cri d’une femme. Soliette se tourna vers elle. Une infirmière se tenait là.
« Qu’est-ce qui se passe ? Où suis-je ? »
« Où voulez-vous être ? À l’hôpital. »
Une voix beaucoup trop familière lui parvint de l’autre côté.
Soliette tourna vivement la tête.
« … Shion ? »
C’était Shion.
Il était allongé sur un lit d’hôpital, si indemne qu’on aurait eu du mal à croire que le Cauchemar chevaleresque l’avait tué ou qu’il était devenu son nouvel hôte.
« Tu vas bien ? Tu n’as rien ? »
« Oui. Et toi, ça va ? On a été déconnectés de force. »
« Déconnectés de force… Non, ce n’est pas le plus important. »
Soliette avait mal à la tête.
Shion avait bel et bien été attaqué par le Cauchemar chevaleresque, pourtant il était indemne ; et quelques instants plus tôt, elle avait été hantée par d’étranges souvenirs ressemblant à des impressions de déjà-vu… Mais qu’est-ce que…
« Comment se fait-il que tu n’aies aucune blessure ? J’ai clairement vu le Cauchemar chevaleresque te taillader. »
« Ah, ça ? »
Shion eut un petit rire. Puis il brandit la clé CD du Donjon de Bethune. Les yeux de Soliette s’écarquillèrent quand elle la lut.
« Édition spéciale… premium ? »
« Ouais. Je suis un héritier privilégié de Bethune. J’ai reçu une bénédiction permanente dès mon arrivée. »
À savoir : la « Bénédiction de Wieder ».
J’ignorais quel était son effet, mais le Cauchemar chevaleresque me permit de le découvrir.
Quand on subissait une blessure mortelle, elle annulait une fois tous les dégâts, sans aucune limite.
Comme le Cauchemar chevaleresque m’avait attaqué dans le jeu, le système du jeu m’avait protégé.
« Ah… vraiment. »
Soliette se mordit la lèvre. Shion continuait de rire doucement en la regardant, mais son expression se fit soudain un peu étonnée.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« … Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tu pleures ? »
Des larmes perlaient au coin des yeux de Soliette. Elle les essuya précipitamment avec sa manche et secoua la tête.
« Je ne pleure pas. »
« Allez. Tu viens de pleurer, non ? »
« Je n’ai pas pleuré ! »
Soliette se leva en faisant mine d’être en colère.
« Avant de t’inquiéter pour les autres, prends mieux soin de toi, Shion. Tu m’as fait une de ces peurs. »
« Tant que je ne suis pas mort, où est le problème ? »
Shion se leva à son tour, à côté d’elle.
Puis, pour une raison quelconque…
Soliette se souvint soudain des paroles qu’elle avait prononcées dans ce déjà-vu.
« … Tu devrais d’abord prendre soin de toi, Shion. »
« Tu devrais prendre soin de toi… »
« Si tu continues à bouger comme ça, tu ne tiendras pas trois ans et sept mois de plus. Je te dis de faire davantage attention à ta santé que je ne le fais pour la mienne. »
Shion se figea, sans voix, pendant un instant. Il regarda Soliette, l’air profondément bouleversé.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Sa réaction était si vive que Soliette pencha la tête, perplexe.
« Hein ? Oh… non. »
Il sembla pris d’un vertige étrange et posa la paume sur son front. Dans cet état, il laissa échapper un rire creux, bizarre.
« Ce n’est rien. »
Sa voix tremblait tandis qu’il prétendait que ce n’était rien.
Shion se souvenait encore.
Trois ans et sept mois.
C’était l’espérance de vie qu’il avait annoncée à Soliette, avant de régresser, à un moment donné.