Chapitre 265
Elise avait aménagé un hôpital au sein de la Tour de magie. Bien qu’elle ne fût qu’en première année, personne ne s’y opposa. Au contraire, elle fut accueillie à bras ouverts.
Ce n’était pas sans raison : les mages titulaires d’une licence médicale comme Elise étaient extrêmement rares à la Tour de magie.
« Que s’est-il passé ? »
Elle avait engagé des infirmières au nom de la Tour de magie et fait installer divers appareils médicaux coûteux, à condition de diriger l’hôpital pendant au moins les dix prochaines années.
« Ils ont été pris en embuscade pendant une mission… »
Elise acquiesça aux paroles de l’infirmière.
« Je comprends, mais comment ont-ils été pris en embuscade ? »
Elise regarda les deux mages de haut rang allongés dans les lits de l’hôpital.
Ils s’appelaient Sula et Troy. Tous deux étaient sous sédatifs et dormaient paisiblement.
C’étaient des mages de niveau professoral.
À vrai dire, Elise assistait en ce moment aux cours de magie de destruction de Troy. Ce professeur maniait le vent avec panache et équivalait à lui seul à une armée entière.
« Ils ont été attaqués… par un agent. »
« Un agent ? »
« Oui. L’identité de l’agent n’a pas encore été révélée. »
Elise laissa échapper un rire sans joie.
« Ils ne manquent pas de cran, ceux qui s’en prennent à un professeur de la Tour de magie. »
Ils avaient au moins un semblant de décence, puisqu’ils ne les avaient pas tués.
« Bref. »
Elle se retourna et se mit à écrire sur le dossier.
« Veuillez poursuivre la thérapie au mana sur les zones blessées. Ils devront rester à l’hôpital au moins deux semaines. »
Les frais de traitement. Les honoraires de consultation. Les frais d’hospitalisation.
Au total… 30 000 Ren.
Elise décida de leur facturer cette somme.
Après tout, les mages de haut rang croulaient sous l’argent. Si elle ne leur faisait pas payer assez cher, ils risquaient de croire que les soins étaient de piètre qualité, non ?
« Donnez-leur la facture à leur réveil. »
« Oui. »
Les mages avaient un étrange sentiment de supériorité et avaient tendance à éviter les hôpitaux.
C’était pourquoi Elise bénéficiait d’un traitement de faveur, malgré son statut d’étudiante de première année. Les compétences médicales d’un mage de la Tour de magie étaient jugées bien plus fiables que celles de n’importe quel médecin inférieur du continent.
Elle ouvrit la porte de l’hôpital.
Juste devant elle se tenaient les inquisiteurs de la Tour de magie, drapés dans de sombres robes.
« Leur état est bon. Ils se réveilleront bientôt. Vous voulez attendre ? »
Les inquisiteurs acquiescèrent.
Ils avaient pour mission de traquer et d’éliminer ceux qui portaient préjudice à la Tour de magie.
Elise n’avait pas d’avis particulier sur la question. Elle était là pour étudier la médecine et la magie, rien de plus…
« Enfin, si vous avez besoin de quoi que ce soit pour l’enquête, demandez-moi. Je coopérerai. »
Je retournai dans mon ancienne chambre à Endex. J’y avais séjourné assez longtemps. Et là, comme je m’y attendais, Soliette m’attendait.
« …Shion. »
Elle sourit, ses lunettes perchées sur l’arête du nez oscillant légèrement.
« Ouais. Ça fait un bail. Qu’est-ce que tu fais avec ces lunettes ? »
Quelques mois s’étaient écoulés, mais j’avais l’impression de l’avoir vue la veille.
Je m’assis à côté d’elle.
« C’est un artefact. Il peut rembobiner tout ce que j’ai vu dans la journée. »
« Hum. Alors, qu’est-ce qu’il y a ? »
J’entrai directement dans le vif du sujet.
L’expression de Soliette se durcit légèrement.
« Tu le sais déjà, n’est-ce pas ? »
« Quoi donc ? »
« …Pour Bethune. »
Je haussai un sourcil.
« Ce n’est pas pour ça que tu m’as envoyée seule ? Parce que tu savais ? »
Plus que ça.
À vrai dire, j’en avais eu le pressentiment.
Les intentions de Cauchemar chevaleresque.
« Qui sait ? »
Il appelle Soliette.
Il a délibérément matérialisé l’âme de Jared et guidé Soliette à l’aide de PNJ, dont [Hans] et [Karl].
« Comment as-tu compris que les membres du groupe étaient des PNJ ? »
« J’avais des soupçons. Je dois me déconnecter et manger pour survivre, mais ensuite, je me suis rendu compte que je ne les avais jamais vus se déconnecter. »
Soliette retira ses lunettes. Elle lança un regard noir à son ordinateur portable, puis dit :
« J’ai peur. »
Une vieille photo apparaissait à l’écran.
Jared, Felix, Soliette. Une photo de leur enfance, tous les trois réunis.
« Pourquoi ? »
« …Si je rencontre Cauchemar chevaleresque, est-ce que je peux gagner ? »
Elle baissa doucement la tête. À cet instant, la photo affichée sur l’écran de l’ordinateur changea. Le diaporama avançait automatiquement.
C’était une photo prise avec moi. Je ne me rappelais plus quand. Peut-être était-ce à l’époque où nous réunissions des preuves contre Cauchemar chevaleresque.
Je me grattai la nuque. Sur la photo, Soliette mâchait du chewing-gum. Ce n’était pas nous qui l’avions prise, mais un photographe de passage qui avait eu l’envie de nous immortaliser sur un coup de tête.
Je refermai l’ordinateur portable.
Je regardai Soliette, le visage enfoui entre les genoux.
Cette fille était devenue plus faible.
Soliette ne serait plus jamais comme celle qu’elle aurait été dans le futur.
L’épéiste immortelle, qui aurait marqué à jamais l’histoire d’Edsilla et rivalisé avec Jade, la première épée du monde, avait disparu de celui-ci.
Ça n’avait aucune importance.
C’était même mieux ainsi.
« Allons-y ensemble. »
Je pris la main de Soliette. Elle trembla et leva vers moi un regard étonné.
« …Nous avions promis d’aller jusqu’au bout. »
Cette promesse, nous l’avions déjà faite.
Dans une vie passée, comme dans celle-ci.
Je serai à tes côtés.
Zia développa Lithium Corporation. Les armes mises au point par le département de recherche et développement de Lithium firent rapidement parler d’elles et lui permirent de prendre le contrôle de la région centre-ouest d’Edsilla. Elle réorganisa également tout le réseau de distribution dont Jesco avait eu la charge et se l’appropria.
Les revenus dépassaient désormais l’imagination.
Enfin, celle des gens ordinaires.
Malgré tout, ces chiffres étaient dérisoires au regard des ambitions de Zia.
C’est pourquoi Zia envisageait une nouvelle entreprise.
« Des pierres de mana synthétiques. »
Mais pas du genre de celles que fabriquait Jesco, destinées au crime.
Elle voulait augmenter considérablement leur rendement afin de remplacer complètement les pierres de mana existantes.
Bien sûr, c’était un crime. Non pas parce que cela mettait les citoyens en danger, mais parce que l’affaire était mêlée à des intérêts établis.
La création de pierres de mana synthétiques était le crime que les familles minières détestaient le plus.
Zia avait déjà mené des centaines de simulations mentales et conçu une méthode permettant de produire des pierres de mana synthétiques presque parfaites sur les plans chimique, magique et structurel.
Elle commencerait peut-être par commettre un crime, mais elle finirait par l’emporter.
Pour cela, elle devait affronter « Blocker ».
Le maître des bas-fonds d’Edsilla, qui faisait le commerce d’armes, de drogues, d’artefacts et de stupéfiants synthétiques…
« …Tous les pays veulent [BALANCE]. »
Une voix pleine de fierté s’éleva.
Zia regarda devant elle. Jade était assis là, une tasse de café à la main.
Ils se trouvaient chez [BALANCE].
Un café haut de gamme dirigé par Derek, qu’on ne trouvait que dans les quartiers animés du continent.
« Le conseil m’a convoqué. Ils ont même dit qu’ils pourraient m’utiliser pour la diplomatie. »
Jade sourit en humant le parfum de son café.
Zia était venue le voir exprès.
Après tout, le meilleur moyen d’éviter Johanna était de rester avec Jade.
À vrai dire, Zia se sentait elle aussi mal à l’aise en sa compagnie, mais elle n’avait pas le choix. Pour une raison ou une autre, Johanna s’intéressait de près à Shion Ascal.
« …Félicitations, grand frère. »
Zia applaudit à petits coups, les lèvres en O, le visage empreint d’une admiration exagérée.
« Hum. »
Jade était ravi.
« Et ce n’est pas tout. Les ventes ont largement dépassé les prévisions de ces suceurs d’encre de la Gare de Libra. »
Il n’en finissait plus de se vanter.
« …Tiens. »
Soudain, Jade lui tendit une sorte de certificat.
« Qu’est-ce que c’est… ? »
Zia cligna des yeux, surprise.
« Lis-le à voix haute. »
« Droits exclusifs de fourniture de grains pour le Café BALANCE… ? »
Zia leva les yeux vers Jade. Un fin sourire flottait sur ses lèvres.
« C’est ce type qui l’a dit. »
« Ce type », ce devait être Shion Ascal.
« Quand il m’a recommandé de me lancer dans les cafés, il m’a dit que si ça marchait mieux que prévu… »
Il tapota la table du doigt.
« Je pourrais confier l’approvisionnement en grains à ta société. »
Zia en resta un instant abasourdie. C’était un cadeau inattendu, auquel elle n’avait même pas songé.
« Shion ? »
« Oui. »
Fournir les grains.
Ce n’était pas mal du tout.
C’était un intérêt considérable : non seulement les revenus tirés de la vente des grains, mais aussi la possibilité de bâtir un réseau d’approvisionnement et de distribution en utilisant le nom de Jade.
« …Je l’accepte avec gratitude, grand frère. »
« C’est à lui que tu devrais dire merci, pas à moi. J’ai eu du mal à t’en arracher cette part. L’entreprise a pris de l’ampleur, tu sais. »
Jade s’apprêtait à recommencer à vanter les mérites de son entreprise.
« …Excuse-moi. »
Zia avait quelque chose à lui demander.
« Est-ce que je pourrais rester dans ton manoir pendant un mois environ ? »
À partir de maintenant, elle comptait dissimuler sa présence aussi longtemps que possible. Elle devait éviter le regard de Johanna plus que tout autre.
Parce que celle-ci convoitait son joyau.
Le lendemain, à l’Agence de renseignement.
Avant de partir pour [Bethune] avec Soliette, je fis un bref détour par le bureau.
« Ça marche. »
J’avais reçu un message me demandant de retrouver Sia et Chloe.
« …Tenez. Voici nos codes de Chaser. »
« Voilà. »
Les deux femmes, qui m’avaient rejoint devant le distributeur de la salle de repos de l’Agence de renseignement, me communiquèrent leurs numéros de code.
Des numéros d’identification personnelle, comme les numéros de sécurité sociale. Même entre Chasers, on ne les partageait pas à la légère, mais une fois échangés…
« Nous allons établir une ligne directe. »
Cela permettait de créer une ligne directe, une application plus poussée de Libra.
« Voilà, la ligne est établie. »
Une ligne directe, littéralement un « lien », désignait plus précisément une relation permettant de se demander de l’aide rapidement et de s’en apporter mutuellement.
« …Ouf. C’est la première fois que j’en établis une. Je n’avais jamais prévu de faire ça. »
Les liens se déterminaient généralement en fonction du niveau d’études.
Même chez les Chasers, le parcours universitaire était le critère le plus important lors d’une première rencontre. Bell Moore lui-même, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, était diplômé d’une université prestigieuse.
À l’inverse, « David », le chef d’équipe externe de l’Agence de renseignement, avait quitté le lycée avant de devenir mercenaire. C’était pour cela que Gedley le méprisait.
« Vous venez aussi d’une université nationale, pas vrai ? Le chef d’équipe Bell Moore est diplômé de l’Université d’Althea. Nous, on vient de petites écoles… »
« Les études n’ont aucune importance. Pour l’instant, notre ligne directe au sein de l’Agence de renseignement restera secrète. Le simple fait qu’elle existe risque d’attirer l’attention. »
« Compris. Ah, je dois dire oui, maintenant ? On a pourtant plus d’ancienneté que vous. »
« Dans la hiérarchie des chefs d’équipe, je suis votre supérieur. »
« …Bon. D’accord. Salut militaire. »
Sia fit un salut militaire en plaisantant, et Chloe acquiesça elle aussi.
« Bien. La ligne directe reste ouverte en permanence. Servez-vous-en pour transmettre des informations et demander de l’aide. »
« Oui. »
Les deux femmes s’éloignèrent.
J’en avais donc gagné deux de plus.
Sia et Chloe pourraient devenir des agentes d’élite à part entière.
Mais, à présent, je songeais à recruter des renforts encore plus fiables.
« Voyons voir… »
L’Agence de renseignement comptait pas mal d’agents négligés malgré leurs capacités. Le directeur Gedley, bien sûr, mais aussi plusieurs autres chefs d’équipe accordaient autant d’importance aux relations et aux attaches régionales qu’aux compétences.
Je connaissais quelques Chasers qui travaillaient dans l’ombre malgré le mépris qu’on leur témoignait.
Cependant, si j’écartais les fous qui aimaient tuer et que je ne retenais que ceux qui savaient faire preuve de « modération »…
« Trois noms me viennent à l’esprit. »
Il y avait exactement trois candidats sérieux.
Je comptais les recruter sous les ordres de Bell Moore, pour en faire mes subordonnés.
Au même moment,
Bell Moore dînait à la cafétéria, se contentant de faire avec ce qu’il avait.
« Ah, c’est vraiment chiant. Pour qui ils se prennent, à ignorer les ordres d’un chef d’équipe ? »
Tous ses projets de la journée étaient tombés à l’eau.
Il avait demandé au directeur Gedley d’organiser un dîner, mais son secrétaire avait refusé. Il avait aussi envoyé un message à Riley pour qu’elle réserve un restaurant, mais elle n’avait pas répondu.
Et voilà qu’il se retrouvait à couper une escalope de porc à la cafétéria de l’Agence de renseignement, alors qu’il était désormais chef d’équipe.
« Je ferais peut-être mieux de retourner bosser. »
Peut-être vaudrait-il mieux aller sur le terrain avec ce type, Shion, et participer à diverses opérations.
Ça avait l’air plus amusant…
« Non, ce n’est pas une bonne idée. »
Shion Ascal était un fou. Il trancherait d’un seul coup la gorge d’un espion infiltré, celle d’un chef d’équipe, et même le crâne chauve d’un membre de Vancheon.
En travaillant avec un type pareil, impossible de savoir quand on finirait soi-même la tête coupée.
Toc, toc…
C’est alors que ça arriva.
Deux femmes apparurent devant lui, tapotèrent la table et y déposèrent des boissons.
« Chef d’équipe, on s’est dit que vous aviez peut-être soif. »
« …Qui êtes-vous ? »
Bell Moore ne reconnut pas les deux Chasers.
Les deux femmes parurent déconcertées par son air ahuri, puis sourirent soudain, comme si elles avaient compris.
« Ah, vous êtes très méticuleux. Je comprends. »
Mais de quoi elles parlaient, bon sang ?
Bell Moore fronça légèrement les sourcils. Elles se penchèrent alors pour lui murmurer :
« …Désolées. On a manqué de tact. Enfin, je m’appelle Sia, et voici Chloe. Félicitations pour votre promotion, chef d’équipe. »
Ce n’était pas qu’il manquait de tact, c’était qu’il ne savait pas qui elles étaient.
Bell Moore s’apprêtait à le leur dire lorsqu’il détailla leurs visages.
Elles n’étaient pas vilaines.
« …Hum. »
Pas autant que Riley, mais elles étaient jolies.
Les femmes se mettaient donc à vous tourner autour dès qu’on devenait chef d’équipe ?
« Bon, je vais laisser passer. Mais faites plus attention la prochaine fois. »
Il comprenait qu’elles veuillent flirter, mais venir lui parler comme ça, sans prévenir, c’était tout de même problématique.
À ces mots, elles se redressèrent.
« Oui. Compris. »
« Nous avons hâte de travailler avec vous. »
Elles tournèrent les talons et s’éloignèrent rapidement. Bell Moore les regarda partir avec satisfaction, puis prit son téléphone.
Il passa en mode selfie et examina son visage.
« Hum. Hummm… »
Son profil aux yeux profondément enfoncés.
Ses traits, particulièrement nets et sculptés, vus de face.
Sa mâchoire virile, qui semblait encore plus marquée aujourd’hui.
« Khhh… »
Bell Moore rejeta ses longs cheveux en arrière et ricana.
« J’ai vraiment bonne mine, aujourd’hui. »
Avec un physique pareil et en étant le plus jeune chef d’équipe ?
Pas étonnant que les femmes se mettent soudain à lui tourner autour.
Mais qu’y pouvait-il ? Il n’avait pas particulièrement envie de fricoter avec une Chaser.
« On regarde, mais on ne touche pas. On regarde, c’est tout… »
Maintenant qu’il était chef d’équipe, il ne voulait pas qu’on le soupçonne de former une faction en favorisant des Chasers dont il n’avait pas besoin.
Son seul objectif était de mener une vie confortable et aisée en profitant de son salaire et de ses primes à l’Agence de renseignement.
« Ah, je devrais peut-être arrêter d’aller chez le dermatologue ? »
Bell Moore continua à marmonner jusqu’à ce qu’il cesse enfin de couper son escalope de porc.
Je ferais mieux de garder mon appétit pour le club.