Chapitre 255
Soliette s’abîma dans une méditation silencieuse, le regard glissant du ciel étoilé vers un point invisible.
« … Vous êtes toujours réveillé ? »
Elle s’adressa à Jared, allongé à côté d’elle.
« Pas encore. »
Il lui répondit.
Soliette prit un air étrange.
« On dirait qu’il va pleuvoir demain. »
Elle voulait vérifier quelque chose.
« Ah bon ? »
« Oui. »
Elle cherchait à comprendre ce qu’elle faisait dans cette Bouteille des âmes et pourquoi ce voyage semblait ne jamais devoir finir.
« … À demain, monsieur Jared. »
« Oui. Bonne nuit. »
Soliette ferma doucement les yeux.
… Ploc.
Ploc.
Des gouttes d’eau se posèrent sur sa joue. Soliette ouvrit lentement les yeux.
« Ah, il pleut. »
Avant même qu’elle s’en rende compte, les membres du groupe s’agitaient déjà pour plier leurs sacs de couchage.
Ploc.
Ploc.
Soliette observa les gouttes tomber sur son visage.
Elle referma doucement les yeux.
Un rire creux lui effleura les lèvres.
Elle comprenait, maintenant.
Dans cet endroit, tout ce qu’elle souhaitait sans même en avoir conscience finissait par se réaliser.
Le voyage ne prenait pas fin parce qu’elle ne voulait pas qu’il s’achève, et des compagnons apparaissaient parce qu’elle les désirait.
En fait…
C’était ainsi depuis le début.
Elle avait cru tomber sur ce jeu par hasard.
Elle avait trouvé Bethune en cherchant « Cauchemar chevaleresque » sur Internet, persuadée d’avoir trouvé une piste sur celui-ci.
Et si elle s’était trompée ?
Et si elle n’était pas entrée dans cet endroit par hasard, mais parce que Cauchemar chevaleresque l’y avait guidée ?
« Soliette. Debout. La pluie s’intensifie. »
Soliette ouvrit les yeux. Ses compagnons l’appelaient en souriant.
« Tu avais dit qu’il allait pleuvoir. Et voilà que c’est le cas. »
Elle regarda Jared, qui venait de parler.
« … Oui. »
Soliette répondit à voix basse.
« Ce voyage semble sur le point de prendre fin. »
Elle sentait qu’elle commençait à comprendre.
Ce qui se trouvait au fond de cette bouteille.
Qui l’attendait.
Je retournai à l’Agence du renseignement pour le compte rendu de l’opération visant le sénateur Syrimus.
« … Nous allons conclure la vérification croisée concernant l’affaire du sénateur Syrimus. »
La réunion, qui avait duré trois longues heures, prit fin.
« Pour terminer, récapitulons. Vous avez mené cette opération tous les trois en équipe, c’est bien cela ? »
Le directeur Gedley posa la question.
« Oui. »
Bell Moore répondit avec entrain.
« Pour avoir localisé Luke, le fils de Syrimus, enquêté sur la clinique pour monstres et fait cette découverte… celui qui a joué le rôle le plus important est donc le chef d’équipe Bell Moore. J’aimerais connaître l’avis des autres membres. »
« Oui, c’est exact. »
Cette fois, ce fut moi qui répondis. Riley acquiesça également.
« C’est entendu. L’affaire Syrimus sera classée top secret et scellée dans la base de données de l’Agence du renseignement. Je vous demande à tous d’oublier l’opération. Vous pouvez disposer. »
« Oui, monsieur ! »
Bell Moore se leva.
Nous sortîmes tous ensemble.
« Ouf… Quel soulagement. »
Bell Moore s’étira. Riley le dévisagea avec un mécontentement manifeste.
« Qu’est-ce que tu regardes ? Quoi, encore ? »
« Tu es content d’avoir raflé le mérite de ton équipe ? »
Riley lui lança froidement.
« Hé, c’est lui qui me l’a donné. Il a dit que c’était le devoir d’un junior, ou je ne sais quoi. »
Bell Moore me désigna du doigt.
J’acquiesçai.
« Félicitations pour ta candidature au poste de chef d’équipe. »
« … Ah, ça ? »
Bell Moore avait été désigné comme candidat au poste de chef d’équipe.
« Ce n’est qu’une candidature. Devenir chef d’équipe, c’est le but de ma vie. »
Bien sûr, il lui manquait encore quelques années d’expérience et, pour être honnête, sa carrière n’était pas encore tout à fait à la hauteur. Mais il serait probablement élu sans trop de difficulté.
Son palmarès, déjà impressionnant, plaidait en sa faveur.
« Tu te prends pour quelqu’un, hein. »
Riley croisa les bras.
« Oh, allez. Ah, au fait, Shion. Tu sais où Johanna va emménager, non ? Comment ça s’appelle, déjà… Enfin, tu sais où elle va s’installer, pas vrai ? »
« Oui. »
« Tu veux t’occuper de sa sécurité ? »
« Bien sûr. »
« … Quoi ? Pourquoi tu ne dis jamais non ? »
Bell Moore haussa les sourcils, intrigué.
« Tu n’es pas avec Zia ? »
« Je suis aussi un Chaser à part entière. »
« Euh. Bon… À partir d’aujourd’hui, tu seras affecté au Jardin aérien. L’équipe de sécurité doit se coordonner, paraît-il. »
« Oui. »
En tant que Chaser, je devais renforcer l’équipe de sécurité et suivre une formation particulière.
Ce déménagement était donc un événement de taille.
Secteur 2 du Jardin aérien.
Je me présentai sur le terrain d’entraînement de l’équipe de sécurité. Une centaine de Chasers s’y trouvaient.
Devant eux se tenait, comme prévu, le balancier Beckman.
Je pris place dans les rangs et il me fixa d’un regard noir.
Était-il le seul à me remarquer parmi cette centaine de Chasers ?
Il avait au moins le mérite d’être franc.
« Ce déménagement est important. »
Un déménagement, au sens littéral, consistait à s’installer ailleurs. Mais il ne s’agissait pas d’emménager dans une maison : nous allions prendre possession d’un territoire nouvellement ouvert ou reconquis.
Il s’agissait d’un droit sur un « espace magique » situé à l’intérieur d’Edsilla, mais qui n’en faisait pas partie.
On ignorait encore quelles cultures pourraient y pousser et quels objets pourraient y être apportés.
Cependant, c’était un territoire de fait sans loi, semblable à une mine d’or nouvellement découverte. Les conflits étaient donc inévitables.
« La sécurité sera répartie en trois équipes. La première protégera directement les descendants directs, en tant que Chasers de Libra. La deuxième patrouillera dans leur secteur, repérera toute hostilité et éliminera les ennemis de façon autonome. Enfin… »
Beckman me jeta de nouveau un regard.
« La troisième équipe repérera les ennemis à l’extérieur du secteur des descendants. »
Il fit un pas vers moi.
« Les types comme vous, les bleus qui ont à peine un an d’ancienneté, seront chargés de la reconnaissance. »
Les autres Chasers ricanèrent doucement.
L’attitude de Beckman semblait les satisfaire. Après tout, ma popularité au sein de l’Agence du renseignement était déjà au plus bas.
Parce que j’étais le type qui avait tué un chef d’équipe.
« Oui. »
« Je vais maintenant répartir les membres. La première équipe va recevoir un message sur ses téléphones Libra. »
Un bip retentit.
Il ne faisait aucun doute que les subordonnés de Beckman, ceux qui acquiesçaient au moindre de ses mots, seraient dans la première équipe, la plus importante.
« Passons à la deuxième équipe. »
Plus de la moitié des Chasers furent affectés à la deuxième équipe.
« La troisième équipe. »
Bip, bip, bip, bip.
Le téléphone sonna exactement quatre fois.
Il y avait évidemment moi, et trois autres visages que je ne connaissais pas.
« Le programme d’entraînement sera communiqué plus tard. Première équipe, suivez-moi. Deuxième équipe, vous pouvez faire une courte pause. »
Il ne dit rien de la troisième équipe.
Ou peut-être ne comprenaient-ils pas à quel point la reconnaissance était essentielle.
Bip.
À cet instant, mon téléphone Libra sonna.
C’était Zia qui m’appelait.
« … Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
L’un des trois autres regarda autour de lui, l’air incertain, et posa la question.
« Échangeons nos numéros d’abord. Je vous contacterai plus tard. J’ai quelque chose à faire, là. »
Nous acquiesçâmes et échangeâmes nos numéros pour le moment.
Jardin aérien.
J’entrai dans le bureau de Zia. Elle était assise dans un fauteuil de bureau plus grand qu’elle.
« Tu n’es pas obligé. »
Ses premiers mots me firent pencher la tête, perplexe.
« Plutôt que d’être traité comme ça… »
Ah.
Elle s’inquiétait du mépris affiché envers l’équipe de sécurité.
Mais je ne savais pas si elle jouait la comédie ou si elle était sincère.
« Ça va. »
Zia manifesta un léger mécontentement.
Je lui posai une question.
« Mademoiselle, votre ambition est-elle toujours d’actualité ? »
« … Oui. »
Zia acquiesça.
Ses yeux, toujours mi-clos, s’emplirent d’assurance lorsqu’elle évoqua son ambition.
J’étais curieux.
Quel tempérament, quelle disposition intérieure avait pu faire naître en elle une telle ambition ? En tant que benjamine de Libra, elle aurait pu mener une vie oisive et luxueuse.
« Bien. Dans ce cas, je compte vous aider, mademoiselle. »
« M’aider… ? »
« J’ai un plan. »
Pour gravir les échelons, Zia devait renverser ses frères et sœurs.
Mais il y avait bien des façons de s’y prendre.
« Je vais faire renoncer Johanna à ses prétentions à la succession. »
Avant mon retour dans le passé, Johanna avait été vaincue par Zia. Elle avait sombré jusqu’à finir en prison.
Ce n’était pas une bonne méthode.
À cause de la danse de l’épée qu’elle avait exécutée juste avant sa défaite, des dizaines de milliers de personnes étaient mortes.
« … Renoncer ? Elle le fera d’elle-même ? »
« Oui. »
De plus, Johanna était en ce moment même troublée par une émotion qu’elle ne comprenait pas elle-même.
Si elle ne l’était pas, elle n’aurait aucune raison de garder Karlos en vie. Aucune raison de le surveiller jour après jour.
« … C’est impossible. Ce n’est pas le genre de personne à renoncer à ce qui lui appartient. »
« C’est possible. Je vais mettre un plan au point. Je vais affaiblir Johanna. »
Un plan pour faire émerger ses émotions et lui faire croire qu’il existait quelque chose de plus important que la succession.
Un moyen de transformer Johanna, psychopathe meurtrière, en être humain ordinaire.
Je la conduirais à renoncer d’elle-même à sa place.
« Même si cela prend des années, je peux procéder étape par étape. Pour cela, j’ai besoin de votre aide, mademoiselle. »
« … De mon aide ? »
« Oui. Qu’est-ce que Johanna aime ? »
Ce que Johanna aimait.
« … Ce que ma sœur aime ? »
« Oui. Il nous faut faire appel à la nostalgie du passé. »
Cependant, ce que « Johanna, aujourd’hui » aimait ne nous serait d’aucune utilité.
Elle avait probablement déjà oublié ses propres goûts.
Il nous fallait donc des souvenirs de son enfance.
Malheureusement, même moi, qui connaissais bien Libra, je savais peu de choses sur Johanna à cette époque.
« … Ah. »
Zia fronça soudain les sourcils, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit.
« Autrefois… ma sœur admirait quelqu’un. »
« Vraiment ? »
Surpris par cette révélation inattendue, je lui posai la question sans réfléchir.
« Oui. C’était quand ma sœur était au lycée. Moi, j’étais encore toute petite… »
… Bam !
La porte de la chambre de Zia s’ouvrit à la volée. Johanna, le visage tordu comme celui d’un gobelin, entra d’un pas décidé.
« Hé. Tu as encore utilisé mon stylo-plume ? »
Cette fois, c’était le stylo-plume qui avait déclenché sa colère.
Zia répondit à voix basse.
« … Non. »
« Des conneries, tu veux mourir ? Hé. Montre-moi ta paume. »
« … Je ne l’ai pas utilisé. »
« Montre-la ! »
« … Oui. »
Au lycée, le quotidien de Johanna consistait à tourmenter Zia.
Chaque jour après les cours, elle passait sa colère sur Zia. Sachant qu’elle serait maltraitée quoi qu’il arrive, Zia utilisait parfois exprès les affaires de Johanna ou les lui volait.
« Ma sœur… ça fait mal. »
« Je t’ai frappée pour que ça fasse mal, petite merde. La prochaine fois que je te prends sur le fait, je te le casse, compris ? »
Après quelques bonnes claques sur la paume, Johanna repartait, satisfaite, et la laissait tranquille un moment.
C’était ainsi, à l’époque.
Mais un jour…
Ce devait être un jour ordinaire.
Un lundi ? Un mardi ?
Bref, Zia écrivit une lettre avec le précieux stylo-plume de Johanna et se prépara à l’affrontement.
Quand elle se faisait vraiment prendre à le voler et à s’en servir, elle se faisait salement battre.
Mais Johanna ne vint pas.
Elle ne vint pas à l’heure habituelle.
Johanna était étonnamment attachée à ses habitudes, alors Zia se demanda s’il lui était arrivé quelque chose.
Mais un jour passa, puis deux, et Zia eut beau attendre, Johanna ne vint jamais la voir.
Elle avait beau être soulagée de ne pas se faire frapper, au bout d’une semaine, la jeune Zia finit par s’interroger.
Elle suivit Johanna avec prudence à la sortie des cours.
« … Qu’est-ce que ça peut être ? »
Arrivée au Jardin aérien, Johanna se dirigea droit vers la serre.
Tout au fond de cette serre, que leur arrière-grand-père avait rénovée lui-même, se trouvait un petit terrain d’entraînement sablonneux avec trois mannequins.
Un chevalier s’y tenait.
Il devait avoir une bonne vingtaine d’années.
Johanna l’observa frapper les mannequins en silence, puis s’éloigna.
C’est alors que Zia comprit.
Même sa sœur pouvait avoir quelqu’un qui lui plaisait.
— Leur première rencontre avait eu lieu dans le jardin…
Zia m’avait bel et bien donné une piste.
Pour faire émerger les émotions de quelqu’un, les méthodes simples et unidimensionnelles ne suffisaient pas.
Faire appel à de vieux souvenirs était plus efficace.
Les gens idéalisaient sans le savoir leur passé et le regrettaient.
La force de l’amour que suscitait ce mirage qu’on appelait « premier amour » en témoignait.
— Ma sœur s’y promène encore de temps en temps, aujourd’hui.
Je m’entraînai d’abord avec l’équipe de sécurité. Même affecté à la troisième équipe, la moins bien considérée, j’avais une raison de venir chaque jour au Jardin aérien.
— Peut-être parce que c’est là qu’elle avait rencontré le chevalier.
Après l’entraînement, je me rendis à l’endroit que Zia m’avait indiqué.
« C’est ici. »
Au-delà des fleurs et des arbres qui s’épanouissaient dans la serre, se trouvait un étrange espace entièrement recouvert de sable.
« … Des mannequins. »
Les trois mannequins se balançaient dans le vent, couverts de profondes entailles et marqués par le temps.
— Il ne s’était rien passé de spécial entre eux. Ma sœur avait simplement observé le chevalier pendant trois mois, puis appris l’escrime auprès de lui durant les trois mois suivants.
Je tirai mon épée en bois.
Tac. Tac.
J’exécutai les mouvements du Style Ascal, frappant légèrement les mannequins.
— Seulement jusqu’à son entrée à l’université.
Je m’entraînai à l’épée pendant environ trois heures.
Sans penser à être observé, je me concentrai uniquement sur mon perfectionnement.
— Après son entrée à l’université, ce chevalier était mort.
La nuit était tombée quand je terminai.
Je quittai le jardin.
Après tout, ce n’était pas quelque chose qui pouvait se faire en un jour.
Johanna était très occupée ; les jours où elle se promenait dans ce jardin devaient être rares.
Je revins au jardin le lendemain.
Je n’avais rien obtenu, mais j’y retournai encore le jour suivant.
Puis le jour d’après.
Pendant une semaine, je frappai les mannequins tous les jours à la même heure, travaillant mon escrime.
Frr.
Je sentis une présence très ténue.
Je crus savoir de qui il s’agissait, mais ne le montrai pas. La personne ne vint pas non plus vers moi.
Thud ! Thud !
En frappant le mannequin de mon épée en bois, j’en eus la certitude.
Un lieu pouvait faire ressurgir des émotions, et les souvenirs s’y superposeraient peu à peu.
Son cœur changerait, petit à petit.