Chapitre 254
Elise se rendit à l’Université nationale d’Edsilla comme si rien ne s’était passé. Elle remarqua les regards des étudiants posés sur elle. On y lisait des sentiments mêlés d’hostilité, de pitié et de moquerie.
Elle s’en moquait.
À vrai dire, elle s’y était attendue.
Elle avait accepté les conséquences de son geste au moment où elle l’avait commis.
À présent, Ken Petra devait remonter la piste de la fuite, et il ne tarderait pas à découvrir qu’elle en était responsable.
Yael… Il avait probablement déjà été tué.
Pour Elise, c’était une décision qui revenait à tout abandonner.
Bien sûr, elle avait prévu la suite.
[Permis d’admission à la Tour de magie]
Elle avait déjà reçu une invitation de la Tour et comptait y poursuivre ses études.
Elle avait assez d’argent. Elle avait vendu tous ses objets de luxe.
La Tour de magie était réputée engloutir des fortunes ; elle devrait peut-être vivre un peu chichement, mais elle était prête à faire ce sacrifice.
« Soupir… »
Le toit du bâtiment du Département de magie baignait dans l’air frais.
Elise s’adossa à la rambarde, remit en place ses cheveux agités par le vent et contempla le vaste parc verdoyant sous le ciel bleu.
Le contraste des couleurs était saisissant.
Elle ne s’était pas attendue à quitter l’université si tôt.
Elle avait pensé que cela arriverait peut-être dans un an, mais partir avant même d’avoir passé ses examens de fin d’études…
Tac… Tac…
Le bruit de pas retentit faiblement.
Elise se retourna sans un bruit.
Il était là.
*… Ah.*
La personne qui l’avait poussée à prendre cette décision.
Parmi tous ceux que Ken Petra avait lésés, c’était cette personne paradoxale qui tourmentait le plus mon cœur.
Celui qui m’avait fait comprendre mieux que quiconque à quel point j’étais égoïste.
Shion Ascal.
Je regardai Elise. Elle me regarda. Nos regards entremêlés étaient gênés.
« … Bonjour. »
Je fus le premier à lever la main.
Elise fronça légèrement les sourcils et pinça les lèvres.
« … C’est quoi, ça ? »
« Comment ça ? »
Je fis un pas vers elle.
« On dirait qu’on a des choses à se dire, alors je suis venu te chercher. »
Nos destins s’étaient entremêlés, d’une manière ou d’une autre.
Je ne pouvais pas tout démêler. Pas complètement.
Mais si je la laissais partir sans rien dire, j’avais l’impression que je ne la reverrais pas de sitôt.
Elise laissa échapper un léger soupir.
« … Pourquoi ? Tu n’as rien dit. »
Sa question était d’abord légère.
Je souris légèrement et haussai les épaules, comme si c’était évident.
« La responsabilité collective des familles a été abolie. »
Les fautes des parents ne retombent pas sur leurs enfants.
Ça semble un peu injuste. Les descendants héritent de tous les biens accumulés, mais échappent aux péchés de leurs ancêtres.
Mais bon… si on commence à en débattre, on n’en finira jamais.
Il faut savoir quand couper court.
« La réélection n’est peut-être pas compromise. Les chances de l’emporter restent élevées. »
Elise poursuivit d’une voix assourdie :
« C’est comme ça, la politique. On n’y peut rien. »
« … C’est vrai. »
La politique avait toujours fonctionné ainsi.
Il ne s’agissait ni de vérité ni de mensonge, mais d’un « mécanisme » façonné par des rapports de force.
« Malgré tout, il ne pourra pas mettre les pieds à la Table ronde. En tout cas, pas sous la génération de ton père. »
« Alors, c’est fini ? Je n’ai aucune intention de devenir députée. »
Désormais, les ambitions des Petra s’éteindraient avec la génération de Ken.
La famille que Ken avait bâtie avant ma régression changerait, et le monstre qu’il avait élevé disparaîtrait.
« Oui. »
Elise me regarda et expira doucement.
« Je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. »
Ces mots : « rendu la monnaie de sa pièce ».
Je n’étais pas venu pour entendre ça.
« … Tu n’as rien d’autre à me dire ? »
Je demandai en me grattant la nuque.
« Hein ? »
Elise me dévisagea un instant, clignant des yeux comme si elle se demandait ce que je pouvais bien attendre de plus.
Je voulais lui demander ce qu’elle ressentait.
Pourquoi elle avait révélé les crimes des Petra, et surtout pour moi.
*… Ah.*
Soudain, ses sourcils se froncèrent. Elle se mordit légèrement la lèvre, comme si la fièvre lui montait, et me lança un regard noir.
« C’était à propos du nouveau médicament. »
« … Quoi ? »
Une déclaration inattendue lui échappa.
« À l’époque. Ce n’était pas un pot-de-vin. »
Un pot-de-vin.
Je fus ramené un instant dans le passé.
Dans un passé lointain, à l’époque où j’étais un patient atteint de leucémie démoniaque à l’Hôpital universitaire Petra.
« Un laboratoire pharmaceutique étranger l’avait bel et bien mis au point, et les résultats des essais cliniques étaient parfaits. Je l’ai découvert moi-même pendant mes études. »
Je l’écoutai en silence.
Un rire étrange et creux s’étira sur mes lèvres.
« Je l’ai vivement recommandé au professeur. Il avait une bonne opinion de moi et l’a accepté en toute bonne foi. »
Elise débita ses paroles comme une mitraillette.
« Mais ensuite, l’article a prétendu que c’était un pot-de-vin ? En pleine période électorale. Alors… »
Elle trembla en sortant son smartphone. Tac, tac, tac… Ses doigts tambourinèrent sur l’écran.
« … Regarde toi-même. »
Elle me lança son smartphone.
Je parcourus le contenu.
Selon l’article, le médicament anticancéreux que Petra avait autrefois voulu me prescrire — sous un autre nom, désormais — était devenu le traitement le plus populaire contre la leucémie aiguë hors d’Edsilla.
Une légère sensation de picotement me parcourut l’arrière du crâne.
La voix d’Elise me transperça :
« Quand j’étais petite, je t’en voulais pour ça. Et toi, tu m’en voulais sûrement aussi. »
J’en restai abasourdi.
Cette fille avait vraiment voulu soigner les malades pour améliorer leurs chances de guérison.
Pendant ce temps, Yael et moi avions été utilisés puis jetés par les adultes.
À cause de ces malentendus.
« Mais quand même… »
Elle poussa un soupir brûlant.
*Alors…*
Ses lèvres tremblèrent, comme si elle retenait quelque chose.
« Maintenant, ce n’est plus que de la jalousie. »
Voilà les mots qu’Elise avait eu tant de mal à prononcer : simplement de la jalousie.
Mon regard s’inclina lentement.
« Hmm… »
De la jalousie.
Alors, Elise avait nourri des sentiments négatifs à mon égard tout ce temps ? À quoi avait-elle donc réfléchi ?
Je fis un pas hardi vers elle. Comme elle sursautait, surprise, je posai la main sur son épaule.
Je croisai son regard et lui souris.
« Alors, tu as raison : plus moins, zéro. »
Les lèvres d’Elise frémirent.
Elle essaya de retenir son sourire, mais il s’échappa comme la vapeur d’un cuiseur à riz.
« On en revient simplement au point de départ. »
Elise pinça volontairement les lèvres, puis reprit son air sérieux et me repoussa.
« Pousse-toi. »
J’ajoutai une dernière chose tandis qu’elle s’apprêtait à partir sans attendre.
« … J’ai entendu dire que tu partais à la Tour de magie. »
La Tour de magie.
En fait, avant ma régression, Elise n’y était pas restée longtemps. Elle n’y avait suivi qu’un an d’entraînement, avant de prendre en main sa famille.
Quel gâchis, avec un tel talent magique.
Personne ne connaissait donc vraiment tout le potentiel d’Elise en tant que mage.
Elle pourrait devenir une « archimage » encore plus écrasante que le monstre qu’elle était devenue sous l’égide des Petra, et redresser sa famille.
Une famille d’archimages aurait bien plus de prestige qu’une famille de parlementaires.
Cependant…
J’éprouvais un léger regret.
« Je suppose que je ne te verrai plus très souvent. »
Les épaules d’Elise tressaillirent. Elle se retourna vers moi, l’air partagé.
« Tu es occupé, non ? Avec toutes les choses que tu essaies de faire. »
Elle devait savoir dans quoi j’étais impliqué.
Un Chasseur de Libra menait une vie faite de crimes bien pires que ceux de n’importe qui d’autre.
« C’est vrai. Mieux vaut ne pas être proches, pour éviter que tu te retrouves couverte de sang. »
Je voulais en faire une sombre plaisanterie, mais Elise secoua la tête avec un sérieux déconcertant.
« Ça ne fait rien. Ça ne me dérange pas d’en avoir sur moi. »
Ses paroles m’effrayèrent un peu.
J’avais l’impression que quelque chose pourrait rester en moi, moi qui n’avais vécu que dans le ressentiment et la haine.
« … Ah, au fait. »
Je regardai Elise. Perplexe, elle pencha la tête.
J’avais failli oublier de lui dire quelque chose.
« Yael est mort. »
L’expression d’Elise s’assombrit aussitôt.
« Ce n’est pas grave. Je m’y attendais… »
« Officiellement. »
« Officiellement ? »
Je lui tendis le téléphone. C’était un téléphone satellite relié à Yael.
Impossible de le localiser.
« Comment… ? »
Elise leva les yeux vers moi et demanda. Son expression ingénue était aussi attendrissante que celle d’un faon.
« Ne me demande pas comment. Je suis un Chaser, tu te souviens ? »
Akane m’avait un peu aidé. Ses poupées étaient presque impossibles à distinguer de véritables humains.
Elle prit le téléphone sans un mot.
« Ne le contacte pas trop souvent. Réglez d’abord ce qui vous reste sur le cœur. À mes yeux, vous êtes tous les deux de bonnes personnes. »
Tous les deux de bonnes personnes.
Elise n’avait peut-être pas aimé le « tous les deux ». Elle voulait peut-être qu’on la considère comme la meilleure personne des deux.
« Bon… merci. Je vais y aller. »
Elle se retourna d’un mouvement vif, tâchant de paraître indifférente.
« Prends soin de toi. Donne de tes nouvelles. »
Je l’interpellai tandis qu’elle s’éloignait. Elise descendit les marches d’un pas traînant.
« … Pfiou. »
Accoudé à la rambarde, je baissai les yeux.
Tac, tac, tac… Elise s’éloignait.
« — Merci ? »
Une voix m’exprima soudain sa gratitude.
Cette fois, c’était Yael.
Il monta sur le toit à son tour, après qu’Elise fut partie. Son visage, cependant, n’avait plus rien à voir avec celui d’avant.
Un Infimian. Il me suffisait d’avoir un noyau magique sur moi pour donner à quelqu’un d’autre l’apparence d’un Infimian.
« Si tu m’es reconnaissant, alors vis normalement. »
Je le lui dis.
« Loin d’ici. »
Celui qui était mort pour me sauver, avant ma régression.
Mon tout premier ami.
Mon plus vieil ami.
« Essaie de vivre heureux, s’il te plaît. C’est un service que je te demande. »
Yael s’accouda à la rambarde près de moi et contempla le ciel bleu, un large sourire aux lèvres.
« Je vais essayer. »
… L’aventure de Soliette se poursuivait.
Elle traversa des déserts, s’enfonça dans des jungles et conquit des îles désertes, accompagnée de ses compagnons, dont [Kal] et Denny.
Ensemble, ils pleurèrent, rirent, se battirent, s’énervèrent, se réconcilièrent et prirent du bon temps.
« Alors, tu te souviens de ce que j’ai dit, à l’époque ? »
« Qu’est-ce que tu as dit ? Arrête de raconter n’importe quoi. »
« Mais je te jure que c’est vrai ! »
Au cœur de la nuit, les bavardages résonnaient autour du feu de camp.
Soliette souriait paisiblement.
Elle aimait cette atmosphère.
Être avec tout le monde, échanger des histoires et, surtout, être avec son frère…
« Hmm… »
Elle jeta un regard prudent à Jared. Il souriait de temps en temps à une remarque de [Kal].
« Le dîner est prêt. »
À cet instant, [Hans] prit la parole. Il déposa une marmite pleine de soupe à la viande.
[Jenny], qui s’empara la première de la louche, servit tout le monde à parts égales.
« À table. »
« D’accord. »
Soliette goûta la soupe. Ses yeux s’écarquillèrent.
« C’est délicieux, monsieur Hans. »
« Évidemment. C’est moi qui l’ai faite. »
[Hans] retroussa ses manches et éclata d’un rire franc.
Même [Hans], d’ordinaire si impassible, avait désormais l’air détendu.
Ils étaient tous devenus plus proches.
« Qu’en pensez-vous, monsieur Jared ? »
demanda Soliette à Jared. Celui-ci sourit légèrement et hocha la tête.
« C’est délicieux. Mais… »
Il se tourna vers [Hans].
« Vous vous êtes occupé des repas depuis le début ? »
« Bien sûr. Depuis qu’on a formé le groupe, c’est moi qui m’occupe de tout. Ces types seraient incapables de faire cuire quoi que ce soit pour sauver leur peau. »
« Comment ça, incapables de cuisiner ? »
[Kal] fronça les sourcils.
« J’essayais de préparer quelque chose, mais tu critiquais tout, alors ça m’a gonflé et je t’ai laissé faire. T’es un sacré passionné de cuisine… mais c’est une bonne chose. »
[Kal] eut un petit rire et avala son bol de soupe d’un trait.
Soliette les observa, ravie, puis prit une grande gorgée de soupe…
Soudain.
Un étrange soupçon lui traversa l’esprit.
Un frisson glacé lui parcourut l’échine.
Elle repassa en silence les paroles de [Hans].
— Bien sûr. Depuis qu’on a formé le groupe, c’est moi qui m’occupe de tout. Ces types seraient incapables de faire cuire quoi que ce soit pour sauver leur peau.
Depuis la création du groupe.
Depuis le tout début de [Bethune].
Soliette se remémora avec un temps de retard les débuts de son expérience dans [Bethune].
Elle remonta jusqu’au jour de sa première rencontre avec le groupe de [Kal].
Elle promena silencieusement son regard autour d’elle.
Crépitement… Le feu de camp brûlait.
Pourtant, ses compagnons mangeaient en riant et en bavardant, sans se douter de rien.
Mais les pensées de Soliette poursuivaient froidement leur cours.
À bien y réfléchir, ils n’avaient jamais mangé quoi que ce soit depuis le début.
La nourriture de [Bethune] n’apportait aucune valeur nutritive réelle ; à partir de ce moment-là, il fallait manger après s’être déconnecté, peu importe la quantité avalée dans [Bethune].
Ce groupe ne s’était nourri que de nourriture virtuelle, depuis le tout début.
De plus, Soliette ne les avait jamais vus se déconnecter, pas une seule fois.
Les membres du groupe disaient que « même le temps de déconnexion était trop précieux pour être gaspillé ». Soliette avait pensé qu’ils géraient leurs déconnexions avec discernement, mais…
C’était une hypothèse impossible pour des êtres humains, dès le départ.
Il n’y avait qu’une seule explication possible.
Boumm…
Soliette posa son bol de soupe à terre.
Dissimulant de son mieux son cœur tremblant, elle regarda [Kal], [Hans], [Jenny] et [Chris].
Les quatre compagnons avec qui elle avait partagé [Bethune].
Seule, mais entourée d’eux, elle sentit soudain le vide l’envahir.
Toujours assise près des braises du feu de camp,
Soliette, telle une âme sans vie, se posa la question.
… Et si ces gens n’étaient pas humains ?
Et s’ils étaient des PNJ, et non des humains ?