Chapitre 249
Manigances (4)
Dans la résidence du Jardin aérien de Libra, secteur 1.
Je regardai le certificat de parts dans la société magique que Zia m’avait tendu. J’avais refusé de l’accepter, mais elle s’était montrée aussi obstinée que toujours.
Dans cinq ans, cette participation de 25 % dans le lithium atteindra la valeur d’une des cent premières entreprises du pays.
Félicitations~
déclara Grawl. Pour la première fois depuis un moment, la créature avait repris sa forme originelle : celle d’un chat noir.
Tu analyses le R-élixir ?
Le R-élixir que Johanna lui avait donné se trouvait actuellement dans le laboratoire de Grawl.
Oui~ C’est un excellent R-élixir. Il va me permettre de beaucoup grandir !
Ça fait plaisir à entendre.
Je suis content que Grawl soit là.
Je n’aurais jamais cru avoir ce genre de pensée, mais, d’une certaine manière, je commençais à comprendre un peu ce que Johanna pouvait ressentir.
Maître~ Vous avez l’air d’avoir des pensées embarrassantes~
Grawl ronronna, un sourire malicieux aux lèvres.
La ferme.
Ce n’est pas que je ne puisse faire confiance à personne.
Je ne devrais faire confiance à personne.
Parce que je me trouve au cœur du camp ennemi, dans la gueule du crocodile.
Heureusement que cette créature est inconditionnellement de mon côté.
Mais les agissements de Beckman sont suspects.
Je te l’ai dit. Il va s’en prendre à Johanna.
Tôt ou tard, il va certainement enlever Johanna, rêvant de s’enfuir avec elle pour vivre une histoire d’amour.
Surveille-le.
Oui~ Au fait, Jake a reçu beaucoup de demandes dernièrement. Qu’est-ce qu’on fait ?
La double identité de Grawl : l’informateur du Darkweb [JAKE].
Les informateurs sont généralement classés selon leur importance. Pour l’instant, il était de niveau trois, Écaille rouge. Sa réputation était telle qu’on pouvait le considérer comme le prochain Écaille noire, de première classe.
Augmente les tarifs et n’accepte que les contrats de personnes dont l’identité a été vérifiée.
Son identité compte désormais. Plus Jake deviendra célèbre, plus mes ennemis comme mes alliés se mettront à faire appel à lui.
Oui !
Et les autres, comment vont-ils ?
Ils vont très bien~ Ils ne pourraient pas rêver meilleur environnement de travail~
Le réseau de félins de Grawl était plus fiable que n’importe quel informateur. Ils n’éveillaient pas les soupçons de leurs cibles et le risque de trahison était de zéro pour cent.
D’ailleurs, des chats-informateurs infiltrés ont déjà été choisis par des cadres de la mafia et des cartels.
Je viens d’apprendre la nouvelle. Jesco est sur le point de rentrer.
Vraiment ? Alors, ça va bientôt commencer.
Je regardai par la fenêtre.
Le ciel qui se reflétait dans le Jardin aérien de Libra était d’une immensité inhabituelle. La lune, enveloppée d’un voile crépusculaire, et les étoiles qui scintillaient entre les nuages.
Maître. Là-bas. Johanna est là.
?
Je regardai dans cette direction. Un groupe traversait le jardin du secteur 1. Johanna et son entourage.
Ils semblaient discuter affaires tout en marchant vers je ne sais où, quand soudain…
Elle leva les yeux de mon côté.
Nos regards se croisèrent un instant.
Je me redressai aussitôt et inclinai la tête.
Elle ne réagit pas, mais Beckman, à ses côtés, me fusillait déjà du regard, les yeux injectés de sang.
Ouah. Ce type est d’une jalousie terrifiante.
Tu l’as dit.
Je fermai la fenêtre.
* * *
Jesco, le mécanicien quantique, était rentré à sa base.
La réunion s’était bien passée. Il avait proposé à Beckman de fournir des pierres de mana uniformes et du matériel pour étendre son territoire, et avait obtenu des conditions de négociation avantageuses.
Il était donc de fort bonne humeur et comptait organiser la réunion des cadres.
Il y a un problème !
Soudain, des hommes de l’équipe de sécurité vinrent chercher la Présidente.
Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi êtes-vous là ?
demanda froidement Jesco. Le chef de l’équipe de sécurité s’agenouilla aussitôt.
L’ingénieur Beckman semble s’être échappé.
Jesco resta silencieux un instant.
Après un long moment, il lança un regard noir au chef de l’équipe de sécurité.
Qu’est-ce que tu racontes, putain ?!
Face fut le premier à empoigner l’homme par le col.
On ne l’avait pas vu depuis quelques jours, alors on croyait qu’il se reposait, mais…
Il n’y avait personne dans son manoir. Ils avaient fouillé les environs de fond en comble, mais n’avaient trouvé aucune trace d’un certain Beckman.
Le chef de l’équipe de sécurité, livide, tenta de se justifier.
Hum.
Jesco se gratta la tempe.
Grrr… Il pinça les lèvres, le visage crispé.
Je suis désolé, vraiment désolé !
Le chef de l’équipe de sécurité se cogna le front contre le sol.
Ha.
Jesco poussa un léger soupir et plongea la main dans sa poche. Ses doigts se refermèrent sur un lourd morceau de métal.
Il le sortit.
Bang !
Il lui tira en plein milieu du front.
L’homme mourut sur-le-champ, toujours à genoux. Jesco donna un coup de pied à la tête du cadavre qui s’effondrait.
Crac !
Putain d’ordure.
Jesco balaya du regard les autres membres de l’équipe de sécurité. Ils avaient tous fermé les yeux très fort.
Chef ! Je vous l’avais dit. On ne pouvait pas faire confiance à ce type !
cria Face. Jesco le fixa en silence.
.
Face se tut à son tour, baissa la tête et retint son souffle.
Putain de merde !
Cette fois, c’était Crow, le troisième dans la hiérarchie.
Il semblait avoir reçu un message de quelqu’un. Les veines gonflées, il fixait l’écran de son téléphone.
Chef ! L’argent que vous avez donné à Beckman a été transféré sur un compte-écran.
Autrement dit, trois mois de salaire de Beckman avaient disparu.
Comme s’il attendait ce moment, Face releva la tête.
Chef, j’attends vos ordres.
Jesco détourna le regard, les yeux plissés, le visage dépourvu d’émotion.
Puis, comme s’il avait poussé un rire creux, il parla.
Retrouvez-le. Lâchez tous les chiens, ratissez Edsilla de fond en comble s’il le faut, mais mettez la main sur lui.
Oui !
Où qu’il soit, ramenez-le devant moi.
Sur ces mots, Jesco leva son arme et tira comme un fou.
! ! !
Une rafale de coups de feu.
Jesco vida son pistolet et abattit tous les membres de l’équipe de sécurité qui restaient.
Couvert par leur sang qui giclait, il se dit :
Le désert ne pardonne pas la trahison.
Tu aurais dû le savoir.
Pourquoi ?
Face lança une vaste opération de recherche. Il mobilisa tous les membres de son organisation pour ratisser les rues nocturnes et les ruelles d’Edsilla.
Ils sillonnèrent la ville jour et nuit pendant deux jours, mais sans résultat.
Beckman avait disparu comme un mirage.
Chef.
Sur le chemin du repaire, alors qu’ils avançaient péniblement…
Un des subordonnés de Face aborda un sujet d’un ton grave.
Quoi ?
Ce n’est qu’une hypothèse, mais…
Il jeta un regard prudent autour de lui avant de poursuivre.
Et si c’était Crow qui avait fait le coup ?
Crow ?
Oui.
Face fronça les sourcils.
Avec n’importe qui d’autre, il lui aurait dit d’aller se faire foutre avec une idée aussi stupide. Mais ce type était l’un de ses hommes les plus perspicaces, un véritable stratège qui préparait actuellement son entrée à l’université.
Crow sait concevoir lui-même du matériel. Il sait exactement comment s’y prendre. Alors, qu’est-ce que ça veut dire ? S’il a des techniciens, il peut se monter sa propre force indépendante.
Face et ses hommes s’arrêtèrent net.
En effet, l’hypothèse tenait la route.
Surtout quand il s’agissait de Crow, ce salaud sournois.
Et chef, vous ne trouvez pas ça bizarre, vous ?
Qu’est-ce qui est encore bizarre ?
Les gars sont allés à l’usine, et elle regorge de pierres de mana.
Des pierres de mana ?
Oui. Celles que Beckman a fabriquées. Mais, logiquement, si on s’enfuit, on les emporte avec soi, non ? Ce sont de vrais bijoux. Ça n’a aucun sens de les laisser derrière et de partir avec seulement trois mois de salaire.
À cet instant, le visage de Crow affichait une conviction absolue.
Ça collait parfaitement.
Il y avait là une montagne de pierres de mana, bien plus précieuses que n’importe quel salaire. Il était impossible que Beckman se soit enfui en les abandonnant.
Il avait forcément été enlevé.
Tu as raison. Ce que tu dis tient parfaitement la route.
Face posa la main sur la tête de son brillant subordonné.
Ce Crow à lunettes, ce fils de pute…
On va lui casser les jambes.
Chut. Préparez-vous discrètement. Cet idiot ne sait pas qu’on est aussi malins, alors il faut rester prudents et le neutraliser d’un seul coup. Appelez d’abord les gars.
Pendant ce temps, Crow avait mobilisé toutes ses relations et toutes ses ressources pour vérifier les traces laissées par Beckman : registres de passage aux frontières, trajets en transports publics, et même paiements par carte bancaire.
Mais il n’y avait rien.
Beckman avait disparu comme s’il n’avait jamais existé.
C’est suspect.
À force, Crow et même ses subordonnés en vinrent tout naturellement à nourrir quelques soupçons raisonnables.
Tu penses la même chose ?
À la question de Crow, son subordonné hocha la tête.
Oui. Il n’y a pas d’autre explication. Les pierres de mana fabriquées par Beckman sont toujours à l’usine, tout comme le matériel, les matières premières et les fournitures. Il ne tient donc pas debout qu’il se soit enfui après nous avoir arnaqués…
Il avait fait son travail avec trop d’honnêteté. Il n’avait rien emporté.
Oui. Et pour ses trois mois de salaire, nous avons suivi le transfert : l’argent est parti dans le désert.
Dans le désert ?
Crow fronça les sourcils.
Oui. Il semblerait qu’il ait fait un don au désert.
Un don.
Pourquoi quelqu’un du désert ferait-il un don au désert avant de s’enfuir ?
Surtout alors qu’il pouvait espérer toucher une coquette somme à l’avenir et qu’il était protégé par le chef, qui venait lui aussi du désert.
Et puis, certains témoignent qu’il s’est disputé avec Face au sujet du partage.
Ah.
Boum ! Crow posa la main sur son front.
Face… Je savais que ça finirait comme ça.
Cette sale ordure.
Crow serra les dents.
Il ne savait pas maîtriser sa colère.
Même s’il savait à quel point un technicien était précieux, un accès de rage aveugle pouvait le pousser à commettre un meurtre impulsif. C’était une véritable bête.
C’est certain. C’est lui qui a provoqué tout ce bordel.
Quand tu dis « bordel », tu veux dire…
Il l’a probablement tué.
Merde !
Un juron échappa à Crow.
Si le technicien était mort — ou plutôt, si Face l’avait tué —, toutes les affaires lancées par Quantum Mechanic se solderaient par de lourdes pertes.
Jesco subirait lui aussi un revers financier considérable, et si des problèmes d’argent survenaient…
Les filières par lesquelles Crow détournait des fonds en truquant les comptes seraient découvertes à leur tour.
Pas le choix. Préparez-vous.
Oui.
Pour survivre, je dois frapper le premier.
L’usine, autrefois remplie d’équipements de pointe, était désormais vide.
Jesco en examina l’intérieur, debout au milieu de la pièce.
Rien ne manquait.
Le matériel, les pierres de mana, tout était resté en place.
Seul Beckman avait disparu.
Clop, clop.
Jesco parcourut l’usine et jeta soudain un coup d’œil au bureau.
[Bureau de Beckman, technicien]
Il ouvrit la porte.
La pièce avait été aménagée comme un dortoir.
Il y avait un lit, une télévision, un bureau et des tiroirs.
Beckman avait insisté pour avoir cet endroit, disant qu’il perdait son temps à faire la navette et qu’il valait mieux dormir et travailler à l’usine.
Mais l’homme lui-même avait disparu.
Jesco tripota quelques objets avant d’ouvrir un tiroir du bureau.
?
À l’intérieur se trouvait un carnet qui ressemblait à un journal intime.
C’en était bien un.
Jesco le prit, s’assit sur une chaise et en feuilleta les pages de ses mains couvertes de terre.
[Je vais commencer un nouvel emploi. C’est beaucoup mieux que d’être seul. Tout ça grâce à ma rencontre fortuite avec un homme du désert. Un frère qui s’appelle Jesco. Même si nous venons de la même ville, je me demande si nous aurions pu nous croiser quand j’étais enfant.]
C’était un vrai journal intime. Il s’était attendu à y trouver une sorte de code.
Jesco parcourut les lignes du regard.
[Le matériel est prêt. Tout ça, c’est grâce à la confiance que m’accorde frère Jesco. Quelle chance d’avoir rencontré quelqu’un comme lui sur ce vaste continent, dans cette Edsilla au cœur de pierre. Le mot « gratitude » ne suffit même pas à décrire ma chance.]
Froufrou.
Il tourna les pages en silence.
Certaines phrases le firent sourire, d’autres le laissèrent incrédule, et d’autres encore…
Le bruissement des pages s’interrompit.
[Face réclame une part. Mais je ne peux pas modifier ni partager la part que frère Jesco m’a accordée. Je dois donc m’occuper de Face moi-même. Mieux vaut ne pas ennuyer frère Jesco avec ça, il pourrait s’inquiéter. Après tout, Face le sert depuis longtemps et frère Jesco lui fait confiance.]
Une histoire au sujet de Face. Malgré ses revendications agressives, le journal disait que l’auteur devait s’occuper de lui, parce que Jesco lui faisait confiance.
Jesco tourna la page.
[Les chiffres du registre sont étranges. Les mouvements de fonds entre les sociétés sont eux aussi suspects. C’est monsieur Crow qui s’en occupe… Il faudrait peut-être que j’en parle à frère Jesco à son retour.]
Page après page.
Les doigts de Jesco tremblaient tandis qu’ils continuaient de tourner les pages.
[Il y a beaucoup de gens peu sincères autour de frère Jesco. Est-ce parce que frère Jesco brille trop fort, et qu’on n’y peut rien ? Au moins, moi, je dois rester quelqu’un de sincère à ses côtés.]
Les derniers mots de la dernière page.
Jesco referma le journal en silence.
Drriing—
C’est alors que son téléphone sonna.
Chef. Nous avons réussi à retracer les mouvements du compte de Beckman.
Parle.
Le désert.
Le désert ?
Le visage de Jesco tressaillit.
Oui. Il semblerait que l’argent ait servi à faire un don.
Ha.
Jesco poussa un soupir silencieux et s’adossa à sa chaise.
Il leva les yeux vers le plafonnier.
Soudain, la voix de Beckman lui revint en mémoire.
Pour ne pas oublier mon pays natal.
Beckman.
Ce type n’avait donc pas oublié son pays natal.
Il valait mieux que moi.
Machinalement, Jesco fouilla sa poche. Il en sortit une pierre tombale mêlée de sable du désert.
Je l’ai emportée en quittant le désert. Elle a sa jumelle.
Il la tripota, laissant le sable s’effriter, puis jeta un coup d’œil dans un coin du bureau.
Quelque chose attira son regard.
Jesco se leva précipitamment et le ramassa.
C’était une pierre tombale.
Une pierre tombale du désert marquée d’une traînée de sang, la jumelle de celle qu’il venait de mentionner.
Frère.
À nouveau, la voix de Beckman résonna dans son esprit.
Merci. De m’avoir accueilli malgré le peu de talent que j’ai.
Le dernier jour où il avait vu ce type.
Quitter le désert a été difficile, et il me manque, mais depuis que je t’ai rencontré, frère, cet endroit est devenu comme un foyer.
Les mots qu’il avait prononcés au moment de partir.
En fait, ce n’était pas mon pays natal qui me manquait, mais quelqu’un.
Avait-il pressenti sa propre fin, à l’époque ?
Avait-il eu une sorte de mauvais pressentiment ?
Grr.
Jesco serra les dents. Tout son corps trembla, tenaillé par une douleur à vif.
La rage, le chagrin, les remords… Toutes ces émotions impossibles à décrire,
tourbillonnaient en lui comme une tempête de sable.
Jesco baissa la tête.
Ce n’était que maintenant qu’il avait enfin rencontré quelqu’un qu’il pouvait considérer comme un frère, quelqu’un qui vivait dans le même monde, nourrissait les mêmes idéaux et partageait les mêmes souvenirs.
Goutte.
Goutte.
Des gouttes tombèrent sur le sol. Des taches de tristesse s’étendirent sur le béton froid.
C’étaient des larmes.
Jesco reprit son téléphone.
Tu m’écoutes ?
Oui, chef.
Préparez-vous à la guerre.
À la guerre ?
J’ai trouvé des preuves. Celui qui a fait disparaître Belke…
Il s’interrompit pour reprendre son souffle avant de poursuivre.
est parmi nous.
Il ne parvenait pas à prononcer le mot « mort ».
Il voulait s’accrocher à la moindre possibilité.
Retrouvez-moi ce salaud et déchiquetez-le.
Jesco, serrant contre lui la pierre tombale de Beckman tachée de sang, la garda précieusement.