Chapitre 242
Coût d’opportunité, coût irrécupérable (1)
J’accueillis Jesco à l’usine de pierres de mana synthétiques. Il posa les documents sur une petite table.
Voici le plan d’expansion des activités de Crow.
Expansion des activités.
L’une des étapes que Jesco franchirait bientôt sur la voie de la division.
Je parcourus les documents en diagonale.
Alors ? Tu penses pouvoir t’en occuper ? Tu comprends de quoi il s’agit ?
On dirait qu’il nous faut cinq fois notre approvisionnement actuel pour le nouvel itinéraire.
Cinq fois ?
Jesco haussa les sourcils.
Cinq fois, ça risque d’être compliqué, non ?
Non. C’est faisable si on installe l’équipement, mais il faudra augmenter non seulement la quantité, mais aussi la qualité.
Je cherchai quelque chose sur le site d’enchères, depuis mon ordinateur portable.
Regarde ça.
Je tournai discrètement l’écran vers lui.
On a inventé un nouveau filtre et un nouveau four de fusion.
Hmm.
Jesco plissa les yeux.
Cinq millions de ren pièce… Alors, si on installe cet équipement partout, ça couvrira nos besoins ?
Oui.
C’est une machine inventée par l’entreprise de Zia. Elle est plus performante, mais aussi nettement plus chère.
L’investissement coûterait au moins cent millions de ren.
Ça coûtera environ cent millions de ren.
Jesco fit le calcul de tête avec une rapidité surprenante.
On aura récupéré notre investissement en trois ou quatre mois.
Je le pense aussi.
Tout à coup, je comprenais pourquoi il n’était pas un simple mécanicien quantique.
S’il avait survécu avec tant d’acharnement dans ce milieu impitoyable et pris la main sur le réseau de distribution du centre-ouest, ce n’était pas pour rien.
C’est faisable.
Jesco eut un petit rire. Puis il fouilla dans son manteau et en sortit une pierre de mana parfaitement sphérique.
Belkman. Tu sais ce que c’est ?
Une pierre de mana de première qualité.
J’affichai délibérément un air impressionné.
Exactement. De première qualité. Le travail d’un mécanicien quantique. Toi, tu produis une qualité toujours élevée, tandis que ma production est plus irrégulière. C’est pour ça qu’il m’arrive d’obtenir des produits d’exception comme celui-ci.
Jesco se vanta d’un air satisfait.
On ne peut être fier que de ce qu’on a de quoi vanter, alors je devais entrer dans son jeu. Si je me montrais supérieur en tout, il ne ferait que se méfier et devenir jaloux.
C’est une pièce remarquable.
Ha ! Pas la peine d’en faire autant. Quoi qu’il en soit, ça veut dire qu’on peut combler nos lacunes respectives.
Jesco posa la pierre de mana de première qualité sur le bureau.
Mais, Belkman, tu sais quoi ? Peu de gens utilisent des pierres de mana synthétiques de haute qualité, ou mieux, telles quelles. Les pierres de mana synthétiques ont des propriétés différentes de celles des pierres naturelles.
Tu parles de drogue ?
Exactement. Tu comprends vite.
Crac ! Il broya la pierre de mana dans sa paume. La pierre lustrée, semblable à une perle, se transforma en poussière en un instant.
Une fois réduite en poudre comme ça, elle devient tout de suite une drogue. Parmi les pierres de mana synthétiques, celle-ci est d’excellente qualité, alors pas besoin de la traiter davantage. Une petite inhalation suffit pour planer à mort.
Un large sourire se dessina sur les lèvres de Jesco.
Les pierres de mana de qualité supérieure que tu fabriques ne sont certes pas d’excellente qualité. Mais mélangées à des produits chimiques, elles peuvent devenir des drogues comme le crack ou les amphétamines. C’est pour ça qu’elles se vendent si bien.
Il ramassa la poudre et la glissa dans un petit sachet en plastique.
Bien sûr, les techniciens ne devraient pas se droguer. Tu le sais, pas vrai ? N’y pense même pas.
Oui. Je n’y toucherai pas. Mais comment la drogue est-elle généralement distribuée ?
Les ravages de la drogue sautent aux yeux. Dans la pègre, en particulier, on peut dire que près de la moitié des gens sont dépendants.
Les produits de mauvaise qualité seront consommés par les classes populaires. Les produits purs et de première qualité seront consommés discrètement par la haute société. On se fiche de ces conneries ; nous, on a juste besoin de gagner de l’argent, pas vrai ?
Jesco ricana en agitant le sachet rempli de poudre bleue de pierre de mana.
Au bout du compte, cette poudre est plus rentable que les pierres. Pourtant, jusqu’ici, on n’a fait que fournir la matière première. Même quand on avait une mine d’or sous les yeux, on ne pouvait que regarder.
Il marqua une pause, puis me désigna du doigt.
Mais avec toi…
On pourra transformer la drogue et la vendre nous-mêmes ?
Exactement ! Tu piges vite. Ça doit être parce que tu viens du désert.
Il sourit et se laissa retomber dans le canapé.
Alors, mettons-nous au travail, compatriote. Si tout se passe bien, je porterai même ta part à quatre pour cent.
Quatre pour cent ? Frérot, ça fait pas un peu beaucoup ?
Un bon technicien mérite d’être bien payé.
Clac ! Jesco sortit un livret bancaire de sa poche et le posa sur le bureau avec un sourire triomphant.
Regarde. Tout ce que tu as gagné jusqu’ici est là. L’argent a été blanchi proprement, tu peux le dépenser où tu veux sans te faire prendre.
J’ouvris le livret. Il y avait pas mal de chiffres.
C’est une somme considérable.
Considérable, mon œil. C’est juste pour deux mois. Tu comptes en faire quoi ?
Hum… Il y a quelques trucs pour lesquels j’en ai besoin.
Je ne pouvais pas dépenser librement l’argent gagné sous l’identité de Belkman. Ça ne ferait que créer un lien avec ma véritable identité.
Alors, l’argent que j’avais escroqué dans le désert, je comptais le rendre intégralement au désert.
Je ne le dépenserai pas en futilités.
C’est de l’argent sale. Tout le monde s’en fout si tu le dépenses en futilités.
Jesco se leva.
Pour l’équipement, j’enverrai Crow. Discute avec lui… Ah.
Puis il me demanda, les yeux soudain plissés :
Face a dit quelque chose ?
Non. Ces derniers temps, il se concentre sur la sécurité.
Bien. C’est comme ça qu’il faut faire. J’y vais.
Jesco partit rapidement.
Je l’entendis parler aux gardes dehors.
Je sortis un petit journal du tiroir du bureau.
Ce journal pouvait devenir un atout de taille.
Chaque jour, je n’y écrirais au sujet de Jesco que des choses susceptibles d’éveiller de bons sentiments et un sentiment de camaraderie avec le désert ; pour son bras droit, en revanche, je noterais des phrases empreintes d’inquiétude et de mauvais pressentiments.
Si Belkman disparaissait, Jesco serait le seul à lire ce journal.
* * *
[Tube ornemental doré]
[Gemme d’ambre antique imprégnée de mana]
[Branche de l’Arbre solaire]
[Toujours vert]
Froufrou… Froufrou…
Au Jardin aérien de Libra, dans le bureau de la fille aînée. Ce chapitre a d’abord été publié sur n(0))vel(b)(j)(n).
Johanna faisait défiler le catalogue des enchères sur son écran, l’air à mourir d’ennui, le menton appuyé sur la main.
Hmm.
Depuis qu’elle avait acquis une part du Casino doré, elle avait plus d’argent qu’elle ne savait quoi en faire, mais rien ne valait vraiment la peine d’être acheté.
L’ennui.
Le pire, c’était qu’elle venait de passer la journée la plus agréable depuis bien longtemps.
Pourquoi ?
Parce que Derek s’était fait humilier publiquement lors de l’audience.
J’en ai assez.
Elle commençait tout juste à se lasser de revoir la vidéo de l’audience en boucle.
Toc, toc…
Comme prévu, on frappa à la porte.
Entrez.
À l’ordre de Johanna, la porte s’ouvrit.
C’était Beckman, l’Équilibreur.
Dame Johanna. Les renseignements que vous m’aviez demandés l’autre fois.
Il lui tendit un dossier. Elle en brisa le sceau. Une avalanche de photographies en jaillit.
Karlos, l’ancien mafieux.
Sa fiancée, Eva.
Des photos d’eux deux.
Ils étaient partis pour Bergsen, un pays neutre.
Quel putain de gâchis…
Sur chaque photo, le couple, qui séjournait dans une nation insulaire de tout juste plus de deux millions d’habitants, avait l’air parfaitement heureux, à en donner la nausée.
Je peux les éliminer tout de suite. Vous n’avez qu’à en donner l’ordre.
Beckman s’échauffait déjà, le ton toujours chargé d’une colère implacable et d’une soif de meurtre.
Laisse-les tranquilles.
Mais…
J’ai dit de les laisser tranquilles.
Johanna le foudroya du regard.
Ça ne fait pas si longtemps. À ton avis, combien de temps cette femme accro au jeu va-t-elle s’enticher d’un vieil homme ?
Elle jeta les photos de côté.
Un an, tout au plus.
Eva quitterait Karlos d’ici un an. Un être humain accro au jeu, à la compétition et à l’argent ne pouvait pas aimer sincèrement. Dès le départ, cette émotion ne pouvait pas être un objectif.
Ce n’était qu’une illusion, une faiblesse destinée à combler de force ses propres imperfections.
Veille simplement à ce que les préparatifs de la vente aux enchères soient irréprochables.
Elle comptait y participer.
Quand on gagne beaucoup, il faut aussi dépenser beaucoup.
Oui, compris.
Johanna agita la main pour le congédier. Pourtant, Beckman ne bougea pas.
Une veine palpita à la tempe de Johanna.
Est-ce de l’insubordination ?
Devrions-nous déployer le Chaser ?
Johanna marqua une pause.
Il semble prudent de prendre toutes les précautions possibles, vu ce qui s’est passé la dernière fois.
Le Chaser. Comme la vente aux enchères avait une certaine importance, elle pouvait légalement mobiliser des dizaines de Chasers.
Fais-le. Tu as la liste ?
Oui.
De plus, les Chasers étaient par principe une ressource à la disposition de tous les membres de la famille principale. Quelle que soit leur faction ou la personne qu’ils servaient, ils devaient répondre à tout ordre de mobilisation.
La voici.
Dès que Johanna reçut la liste des Chasers, elle fit mine de ne pas s’y intéresser et chercha un nom en particulier.
Il n’était pas bien loin.
Un sourire de chenille se tortilla sur ses lèvres.
[Shion Ascal]
* * *
[BALANCE]
Il y avait beaucoup de monde.
Beaucoup, c’était peu dire. La foule se pressait autour du bâtiment, tourbillonnant en couches successives, telle un cyclone humain.
Voilà comment décrire la scène devant le café [Balance], fondé par Derek.
Waouh. C’est vraiment bondé.
Complètement. On ne pourra pas entrer aujourd’hui. Quel dommage.
Layla fit la moue.
Je m’y attendais. Je savais que ce serait comme ça dès que Layla en avait parlé. Tant pis.
Elise laissa échapper un petit rire, entre déception et reproche.
Quoi ? Elly, tu as dit que tu voulais venir aussi !
Ce ne sont que des rumeurs~ Je n’avais pas vraiment besoin de venir. À cause de toi, j’ai gâché ma pause déjeuner.
Elise taquina Layla avec un sourire, tandis que Gerkhen se tenait immobile comme une statue, les yeux sur sa montre.
Ce type aurait attendu debout, que ce soit l’heure du déjeuner ou non.
Elly, t’es incroyable. Oh ? Asher et Kain sont là aussi. Ils sont devant nous. On devrait échanger nos places avec eux ?
Tu es une délinquante ou quoi ?
Kain et Asher étaient également visibles non loin, chacun avec une fille à son bras.
On dirait qu’ils s’amusent à leur manière.
Ah… On dirait qu’on ne pourra jamais entrer. Où est-ce que tous ces gens ont entendu parler de l’endroit ?
À part ces deux-là, il y a plein d’étudiants. L’Université nationale est à seulement quinze minutes.
Pour info, c’est moi qui avais recommandé cet emplacement. Comme tu vois, le bouche-à-oreille étudiant, c’est ce qu’il y a de mieux.
Ah, c’est vrai. Shion ! Tu as dit que Libra était ton emploi de rêve, non ? Tu ne peux pas nous faire entrer en passant devant tout le monde ?
Layla prit soudain la parole. Elise et Gerkhen me regardèrent avec espoir.
Voyons voir.
Je m’éclaircis la gorge et me dirigeai vers l’entrée. Quelques gardes s’y tenaient.
Excusez-moi…
Oh.
Avant même que je puisse ajouter quoi que ce soit, ils acquiescèrent.
Ils avaient reconnu mon visage.
Vous êtes monsieur Ascal ?
J’étais apparemment assez connu comme Chaser.
Et puis, j’avais un physique facile à retenir.
Oui, Ascal. Est-il possible d’entrer dans le café ? Nous sommes quatre.
Bien sûr. Une entrée VIP vous est réservée.
Je fis signe aux trois autres de me rejoindre. Gerkhen, Elise et Layla accoururent, le visage rayonnant.
Vous accompagnez monsieur Shion Ascal ? Veuillez me suivre par ici.
Waouh~ Shion, c’est quoi, ça~
Nous entrâmes par l’entrée VIP.
Le décor du café se révéla peu à peu.
Waouh…
Layla fut la première à s’émerveiller. Elise ouvrit de grands yeux. Même Gerkhen, d’ordinaire impassible, afficha une expression différente.
Ça en valait la peine.
C’est vraiment différent.
Le sens artistique de Jade est exceptionnel, c’est indéniable.
L’harmonie des couleurs, la disposition du mobilier et les fresques murales, dessinées en tenant compte du champ de vision, étaient d’une élégance discrète ; les peintures impressionnistes au plafond captaient la lumière magique et scintillaient doucement.
Un café parfaitement raffiné.
Souhaitez-vous monter à l’étage des Nobles ?
demanda le garde.
L’étage des Nobles ?
Oui. Un espace réservé aux VVIP. Les commandes ont beaucoup de retard en ce moment, vous y serez plus à l’aise.
Comment ça ? Quand je me suis renseignée tout à l’heure, on m’a dit qu’il n’y avait pas d’étage VVIP.
Elise fronça les sourcils.
Layla sauta sur l’occasion.
Quoi~ ? Elly, tu t’étais renseignée à l’avance~ ?
!
Elise tressaillit. Elle avait l’air de regretter son lapsus.
Layla continua de la taquiner avec un sourire malicieux.
Si tu ne veux pas y aller, pourquoi avoir téléphoné avant~ ?
Oui, oui, c’est parce que tu voulais venir. J’ai juste vérifié vite fait. Idiote.
Tu mens~ Elly, je ne t’ai pas vue passer d’appel aujourd’hui~
On monte ? Le maître Jade est là en ce moment.
À ces mots du garde, je penchai la tête.
Le maître Jade est là ?
Oui.
Alors… allons-y.
Je me tournai vers les trois derrière moi. Layla, le sourire nonchalant, bavardait comme un singe.
Tu voulais venir, héhé, tu en avais tellement envie~ Elly tenait tant à venir qu’elle a appelé avant~
Tais-toi.
Nous montâmes l’escalier côte à côte.
Même l’escalier qui menait à l’étage était impressionnant.
Il n’y avait pas que le décor, loin d’être ordinaire : des bulles de savon, des papillons faits de magie et des filets d’eau qui dessinaient des motifs en coulant composaient un spectacle véritablement fantastique, pour les yeux comme pour les oreilles.
Nous arrivâmes à l’étage VVIP, encore éblouis par le spectacle.
Près de la fenêtre se tenait Jade. En le voyant, je remis mes vêtements en ordre, mais il recevait déjà quelqu’un.
Un visage que je connaissais.
La personne derrière moi fut encore plus surprise que moi.
Le sénateur Ken Petra.
Ken sirotait son café, promenant son regard d’Elise à moi, puis de moi à Elise.
La respiration d’Elise s’accéléra tandis qu’elle se cachait derrière moi.
Eh bien, je vais vous laisser. Vous avez un très beau café.
Merci, sénateur Petra.
Ken se leva. Jade se leva également et prit congé d’un geste.
Au revoir, alors.
Ken se dirigea naturellement vers la sortie, qui se trouvait dans notre direction.
Clac. Clac.
Ses pas résonnaient avec une lourdeur singulière.
Son corps portait encore les marques d’un combat.
En s’approchant de nous, il me fixa droit dans les yeux.
Je ne détournai pas le regard.
Arrivé devant moi, il me détailla.
Nous étions face à face.
Nous faisions presque la même taille.
Shion Ascal, c’est bien ça ?
demanda-t-il.
Je soutins son regard écarlate et hochai la tête.
Oui. Je suis Shion Ascal.
Tu as du cran.
Il me donna une tape ferme sur l’épaule, puis lança un regard acéré par-dessus la mienne à Elise. Sans un mot, elle déglutit.
Bon, je m’en vais.
Ken Petra descendit l’escalier.
Une rencontre plutôt marquante…
Pourquoi restez-vous plantés là ?
Jade nous désigna d’un geste, un sourire aux lèvres. Il affichait une expression étonnamment radieuse ; ses lèvres dessinaient un croissant de lune.
Euh, euh, euh… Shion ! Pourquoi il me regarde comme ça ?
Layla semblait s’être méprise et croyait qu’il la draguait.
Ce n’est pas toi.
Je n’aime pas les hommes beaucoup plus âgés que moi…
J’ai dit que ce n’était pas toi.
Jade précisa :
Venez vous asseoir.
Oui.
Sans que je m’en rende compte, Layla s’était précipitée et avait pris place en face de Jade.
Et qui êtes-vous ?
Je suis Layla, Votre Grâce…
Pourquoi tu parles comme ça ? Tu es malade ?
C’est simplement sa façon de s’exprimer, Madame.
Jade regarda Layla d’un air qui criait à quel point il trouvait la situation absurde.
Allons nous asseoir, nous aussi.
Je m’adressai aux deux autres. Gerkhen acquiesça, mais Elise avait toujours le teint pâle.
Je l’entraînai avec moi.
Allez, viens.
Hein ? Ah, oui… Allons-y.
Un sourire amer lui étira les lèvres.
J’avais l’impression de comprendre ce qui lui passait par la tête, mais je préférai ne rien laisser paraître.