Chapitre 240
Indemne (2)
Le train cahotait sur les rails.
Dans le wagon qui tanguait, le regard de Theia se posa sur Shion Ascal, assis en face d’elle. Il était en train de manger une tartine soigneusement beurrée.
« … »
À l’inverse de Shion, vêtu d’une tenue décontractée de journaliste et portant un collier avec une carte où l’on pouvait lire [Journaliste étudiant : Shion Ascal], Theia avait le visage dissimulé à plus de moitié sous un chapeau en pain et des lunettes de soleil.
Il la reconnut pourtant immédiatement.
« Vous en voulez ? »
Shion lui tendit sa tartine d’un geste. Theia secoua la tête. Il mordit dans un coin du pain et sortit son ordinateur portable.
Clic-clac… clic…
Le bruit des touches fut bientôt accompagné par le son d’une émission télévisée.
─ L’accès à l’audition fermera dans trois heures. Parmi les personnes présentes figurent actuellement…
Derek l’avait-il envoyé en mission ? Ou était-ce une simple coïncidence ?
À ce stade, la coïncidence semblait plus probable.
Même Derek n’aurait pas été assez stupide pour lui affecter un simple jeune homme de vingt ans.
« Vous assistez à l’audition ? »
demanda Theia d’un ton mesuré. Shion leva brièvement les yeux vers elle.
« … Oui. J’y vais comme journaliste. Pour écrire un article. »
« Un article ? »
« Oui. »
Le Parlement invitait des personnes de tous horizons à assister à l’« événement ».
─ Vern, chef de la maison Boltak et PDG d’Everett, ainsi que Derek, chef de la maison Livri…
Le son sortait de son ordinateur. Mettez des écouteurs, bon sang.
« Vous comptiez travailler pour Libra, n’est-ce pas ? »
demanda Theia à Shion. Une question qui seyait à une professeure.
« Ah, oui. »
Sa voix trahissait un léger amusement, comme si quelque chose le tracassait. Rien d’étonnant, puisque Libra était considérée comme une maison très « prometteuse ».
Après tout, elle était devenue l’une des maisons nobles les plus influentes d’Edsilla, surtout depuis son ascension sous la direction de Sherlock, son chef actuel ; on la voyait même comme une candidate potentielle à la présidence.
« Vous risquez d’être déçu aujourd’hui. »
Theia lança délibérément l’hameçon pour jauger sa réaction, mais Shion garda le silence.
Clic-clac… clic-clac…
Il continua simplement de taper sur son clavier, comme s’il rédigeait son article à l’avance.
« … »
Theia tourna les yeux vers la fenêtre.
Le train roulait sans incident. Le paysage, traversé par les reflets du fleuve, défilait, tandis que le cliquetis du clavier se fondait dans le bruit de fond.
C’est alors que le chariot de friandises passa.
Theia acheta des calmars et du lait à la banane.
Mâchouille…
Elle mâchait une patte de calmar comme un chewing-gum en jetant un coup d’œil à Shion Ascal.
« … Hmm. »
Il lui trottait dans la tête.
Pas seulement parce que sa loyauté envers Libra faisait de lui une menace potentielle──
Mais parce qu’il vivait en sursis.
Le subconscient de Shion Ascal lui avait avoué qu’il était atteint d’une maladie incurable.
Impossible de ne pas s’en inquiéter. Quelle que soit la gravité de leur état, ils étaient tous deux des patients.
Sssss…
Soudain, le train commença à ralentir. Perplexe, Theia regarda autour d’elle. Les autres passagers affichaient la même expression.
── Attention, chers passagers.
La voix du conducteur résonna dans les haut-parleurs au plafond. Elle était grave, haletante et tremblante.
Les passagers ne semblaient pas s’en inquiéter.
─ Je vous prie de garder votre calme et d’écouter attentivement ce que je vais vous dire : tout est vrai.
Les mâchoires de Theia, qui mâchait son calmar, s’immobilisèrent un instant.
Elle se contenta de jeter un coup d’œil à Shion.
Tap-tap… Il continuait de taper quelque chose…
─ Je dois vous informer qu’une bombe a été placée dans notre train.
Theia sursauta. Les yeux de Shion Ascal s’écarquillèrent eux aussi.
─ Le terroriste a menacé de faire exploser la bombe au moindre mouvement de foule…
Presque aussitôt, le chaos éclata. Certains passagers poussèrent des cris, d’autres se levèrent précipitamment et les enfants se mirent à pleurer.
Boum──── !
Comme pour lui donner raison, une explosion retentit. On n’en distingua pas l’origine, mais une violente secousse ébranla tout le train.
La panique retomba rapidement à l’intérieur du train.
─ Je vous en prie, gardez votre calme. Nous sommes en train de négocier. Je me plie aux exigences du terroriste, qui affirme n’avoir aucune raison de nous faire du mal.
Sans un mot, Theia inclina la tête et regarda en face d’elle.
« C’est quoi, ce bordel… »
Shion Ascal promenait un regard perplexe autour de lui.
─ Par ailleurs, nous avons établi une liaison avec la gare de base et le train va effectuer un arrêt provisoire…
Elle le trouvait suspect.
* * *
Derek consulta sa montre des dizaines de fois par minute. Il traînait près de la grande entrée du Parlement, feignant l’indifférence.
Il savait que cela était indigne de son rang, mais, à vrai dire, il ne se souciait pas outre mesure de ces formalités. Ce qui comptait le plus à ses yeux, c’était sa fierté, et cette fierté se confondait avec ses affaires.
« Ha ha ha. »
Un rire grinçant sembla lui parvenir de quelque part.
C’était Vern.
Tout en discutant avec les sénateurs, il jeta un regard dans sa direction. Rien que ce regard suffisait à l’humilier, mais il ne pouvait rien faire pour le moment. Il ne lui restait qu’à attendre.
« Merde. »
Derek consulta son téléphone Libra.
Les documents de l’audition préparés par Theia Esil ne devaient jamais être rendus publics.
Cela perturberait considérablement ses affaires.
Du point de vue de Derek, tous ceux qui critiquaient les conditions de travail, les salaires, les prestations sociales ou l’environnement n’étaient que des déchets. Ces imbéciles ignoraient que la société déclinerait si l’on se souciait du sort de simples salariés.
La tâche première d’une entreprise était d’investir ses ressources avec efficacité, de développer des technologies, de rechercher le profit et, au bout du compte, de favoriser le progrès de la société dans son ensemble.
Existait-il un pays où il était plus difficile de faire des affaires qu’à Edsilla ?
Pour Derek, fils aîné d’une famille influente et véritable membre de l’élite, c’était une source de frustration et de dépit.
« … »
Derek ralluma son téléphone Libra.
Smith et Shion Ascal.
Il leur avait ordonné de ne le contacter qu’en cas de réussite de la mission.
Lequel des deux lui apporterait la bonne nouvelle en premier ?
Ou échoueraient-ils tous les deux ?
Derek serra le poing.
* * *
Theia dévisageait Shion Ascal en silence.
« Qu’est-ce qui se passe, ici ? »
marmonna Shion d’un air perplexe, tout en tapotant nerveusement du pied, comme si son geste était parfaitement naturel.
« Arrête ton cinéma. »
« Quoi ? »
répliqua sèchement Theia, mais Shion pencha innocemment la tête.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« … »
Elle avait des soupçons, mais aucune preuve.
À bien y réfléchir, il semblait peu probable qu’un simple jeune homme de vingt ans organise un attentat à la bombe.
L’affaire était décidément déroutante.
─ Vous voulez qu’on reste assis là sans rien faire ?!
─ Équipage ! L’Ordre des chevaliers va-t-il être dépêché ?!
─ Et qu’est-ce qui nous garantit que la bombe n’explosera pas si on fait ce qu’ils demandent ?
Les voix des passagers s’élevèrent de nouveau dans le wagon. Le chaos surgissait toujours à l’improviste.
Si on laissait les choses dégénérer et qu’une vraie bombe explosait, ce serait un désastre.
« Haah… »
Theia laissa échapper un faible soupir et se massa les tempes, plongée dans ses pensées.
« ── Il ne reste qu’une heure avant la fermeture du Parlement. »
La voix de Shion Ascal trancha soudain le silence, froide comme la glace.
« Professeure. »
Il lui montra sa montre-bracelet.
« Pour quelqu’un comme vous, professeure, la distance est assez courte pour être parcourue en courant. »
Theia plongea son regard dans le sien, où brillait une lueur dorée.
« Mais vous êtes aussi indispensable dans ce train. »
« … »
Les yeux de Theia vacillèrent. Elle serra les dents.
« C’est vous qui avez fait ça ? »
« Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis là, moi aussi. »
Shion avait toujours l’air perplexe.
De ses yeux à son nez et à sa bouche, jusqu’au moindre frémissement de sa peau, rien dans ses réactions ne trahissait un mensonge. Si c’était du jeu, il méritait un prix.
« … Ha. »
Elle n’avait plus le temps de le soupçonner. S’il s’agissait d’un véritable attentat, la vie des passagers était en jeu.
Theia finit par se lever.
Des passagers continuaient de se disputer avec l’équipage ; des enfants pleuraient sans s’arrêter ; des hommes retroussaient leurs manches et tentaient d’ouvrir les portes.
Au milieu de tout cela, elle cria :
« Silence── ! »
Sa voix, imprégnée de magie, résonna et se répercuta dans tout le train, comme si elle fouettait le plafond.
« Je suis Theia Esil, professeure distinguée à l’Université nationale d’Edsilla. Face à cette situation d’urgence, j’invoque par la présente mon autorité de chevalière de l’Ordre sacré. Je vous demande à tous de coopérer. »
* * *
… Cinq minutes.
C’était le temps qu’il restait avant la fermeture complète du Parlement.
Theia Esil n’était toujours pas arrivée, et rien n’indiquait qu’elle le ferait. Derek ne pouvait toutefois pas baisser sa garde. Il n’avait encore reçu aucun rapport.
« Monsieur Derek, l’audition va bientôt commencer. Veuillez vous rendre dans la salle d’attente. »
« … »
À l’appel de son assistant, Derek hocha la tête à contrecœur.
Il ne pouvait pas attendre ici éternellement.
« Monsieur Derek, par ici. »
Guidé par son assistant, Derek prit place dans la zone réservée à l’audition. Des entrepreneurs s’alignaient à côté de lui et, de l’autre côté de la salle, Vern affichait son habituelle courtoisie.
Vern ricana et haussa les sourcils. Derek détourna discrètement le regard.
Mais alors…
Un assistant s’approcha soudain de Vern.
Il lui murmura quelque chose en se couvrant la bouche, et le teint de Vern vira à celui d’une pomme pourrie.
« … ! »
C’est alors que Derek eut une intuition.
L’opération avait réussi.
L’instant d’après, son propre assistant s’approcha et lui chuchota quelque chose.
─ Monsieur. Theia Esil n’est toujours pas entrée au Parlement…
Les renseignements se recoupaient.
« Je vois. »
Derek sourit avec assurance. Il lâcha un rire sonore en secouant délibérément la tête.
« Dans ce cas, il n’y a rien à faire. »
Il fixa Vern, dont le visage s’était complètement décomposé. Il l’observa attentivement, guettant le tressaillement des lèvres de ce porc.
« Il ne nous reste qu’à souhaiter bonne chance à cette professeure, je suppose. »
Ding !
À cet instant, son téléphone Libra vibra.
[Nous vous informons de la réussite de l’opération. La cible ne s’est pas présentée à l’audition. Elle est actuellement retenue dans un train.]
En trois lignes, le message résumait la réussite de l’opération, la localisation de la cible et sa situation actuelle.
Le compte rendu « le plus simple et pourtant parfait », que Derek exigeait toujours de ses subordonnés.
En le lisant, Derek éprouva une émotion proche de l’extase.
* * *
« Puis-je vous aider ? »
« … Non. »
Shion Ascal n’arrêtait pas de la suivre, proposant de lui servir d’assistant, mais Theia l’ignorait.
« Comment la bombe est-elle conçue ? »
demanda le conducteur.
« Des dizaines d’amas de mana sont fixés un peu partout dans le train et semblent reliés à un noyau. C’est lui qui commandera la détonation, bien sûr. Nous sommes en train de chercher le noyau. »
Theia Esil consulta son téléphone. Un détournement de train aurait normalement fait la une des journaux, mais toutes les émissions d’actualité en direct parlaient de [l’audition au Parlement].
Au moins, les médias n’étaient pas mêlés à tout ça.
« Un noyau, dites-vous ? Comme celui d’une arme nucléaire ? »
« Non. Je parle d’un noyau de mana. »
Bien sûr, Theia pouvait le dissiper d’un simple geste. Mais dissiper une bombe et la désamorcer, ce n’était pas la même chose.
Quand on ignorait la puissance de la bombe, la dissiper revenait à jouer avec la vie des citoyens.
« … »
Theia suivit la piste des amas de mana reliés au noyau à travers le train. L’équipage, le conducteur et Shion Ascal marchaient derrière elle.
« Qu’est-ce que les terroristes voulaient ? »
demanda Theia au pilote.
« Ils ont seulement demandé que le train s’arrête et que nous transmettions leur message… »
Alors, peut-être que la cible principale était elle-même.
Theia arriva aux toilettes. C’était là que menaient les amas de mana.
« Tout le monde, reculez. »
Heureusement, ceux qui la suivaient obéirent sans discuter.
Theia ouvrit la porte à mains nues. La bombe de mana réagissait au mana ; elle ne pouvait donc pas activer son Corps magique.
Couiiic—
L’intérieur se dévoila lentement,
« … Ah ! »
Le conducteur eut un hoquet de surprise.
« … »
Theia aussi resta un instant interdite.
La cuvette des toilettes contenait un énorme amas de mana. Son support était probablement une pierre de mana, mais il ressemblait au cœur grotesque d’une baleine.
Boum… boum…
L’amas se tordait de manière répugnante.
« Il y a quantité de sortilèges entremêlés. »
Theia l’examina de près.
Les connexions des circuits, les voies du mana, la structure du noyau.
C’était très complexe et difficile, mais pas au point d’être insoluble.
« F-faites attention… »
« Chut. »
Shion fit taire les curieux. Theia tendit la main vers l’amas de mana, et Shion se tint tranquillement à ses côtés.
Crac… crac…
On aurait dit qu’on touchait de la chair, mais Theia ne sentait rien.
Son analgésie l’avait privée jusqu’à la sensation du plus léger contact.
« … La main. »
dit Theia. Elle venait de désassembler une partie de l’amas de mana.
Shion tendit vivement la main. Un morceau d’au moins un kilo y fut déposé.
« … »
Theia continua de désamorcer la bombe en silence, tandis que le pilote et l’équipage se détournaient complètement.
Crac… crac…
Combien de minutes ce bruit bizarre persista-t-il ?
« Fiou. »
Theia poussa un petit soupir. L’amas de mana avait été réduit à trois cents grammes à peine, signe que le désamorçage avait réussi. Un léger sourire éclaira son visage.
Alors qu’elle essuyait la sueur de son front avec sa manche, soudain─── !
Le noyau de la bombe émit une vive lueur. Les yeux de Theia s’écarquillèrent. Des éclats de lumière vacillèrent sur sa rétine.
Des images lui traversèrent l’esprit.
« Kyaaa, kyaaaah ! »
« Ouaaah ! »
Les cris des fonctionnaires éclatèrent, brefs comme des coups de feu.
« … »
« … »
« … Hein ? »
Puis, plus un bruit.
Rien ne se produisit.
« … »
Theia fixa l’endroit d’un air absent.
La bombe désamorcée avait disparu dans un éclat de lumière, ne laissant derrière elle qu’un message.
[Je t’ai eue !]
Et, pour enfoncer le clou, une émoticône qui tirait la langue.
Une veine palpitant sur le front, Theia frappa le message et le dispersa.