Chapitre 232
La fin du monde (3)
Eceline était une peintre prometteuse, une femme qui captivait les cœurs de l’École d’art Libra par son talent, salué comme celui d’un génie de sa génération.
Jade était un descendant direct de sa famille, le deuxième fils élevé au sein de Libra, symbole de pouvoir et de prestige.
Un cliché bien connu.
Le noble aimait la peintre.
La peintre était intimidée par le noble.
Jade était maladroit en amour, et Eceline trouvait ses sentiments pesants.
Un noble à qui rien ne manquait et qui n’avait jamais essuyé de refus oubliait parfois une évidence.
Que les gens ne pouvaient pas être possédés.
Qu’ils ne pouvaient même pas faire l’objet d’une appropriation.
Jade ignorait cette vérité.
— Ah, vraiment.
Dans les souvenirs de Jade, il y avait divers paysages.
La plupart étaient monochromes, mais parfois apparaissaient des toiles éclatantes, comme des aquarelles.
Des cadres précieux.
— Il faut que tu restes immobile.
Eceline, pinceau à la main, gonfla les joues.
Face à elle, Jade s’efforçait de retenir un sourire qui menaçait de lui échapper.
— Je ne bouge pas. Combien de temps encore dois-je rester comme ça ?
— Au moins six heures.
— Ha. Tu veux me prendre six heures de ma journée déjà bien remplie ?
Au fond, il voulait faire durer ce moment le plus longtemps possible, mais il tenait à lui faire comprendre qu’il investissait en elle.
— Je vais essayer de finir en quatre heures !
Jade resta assis à la même place, les yeux rivés sur Eceline. La moindre de ses expressions lui apparaissait avec netteté, comme un bourgeon sur le point d’éclore.
— C’est terminé.
Bientôt, Eceline retourna le chevalet pour lui montrer son portrait. Pourtant, Jade ne reconnut pas ses traits dans le tableau.
Eceline, qui lui souriait, était une toile plus belle que toutes les autres…
— C’est Eceline. Une peintre renommée de l’École d’art Libra.
Jade se rappela le jour où il l’avait emmenée à une réception mondaine. Il l’avait vêtue de la plus belle des robes sans même lui dire où ils allaient.
— … C’est Eceline.
Se présenter là-bas, c’était la déclarer mienne.
Se vanter de posséder la plus belle des fleurs.
Ce fut une erreur.
— Le Conseil ne parle que de ça, ces derniers temps. De la question des élections aussi.
— Quelle famille donnera le prochain président… En effet.
Après cette longue et fastidieuse réception, où les nobles échangeaient des politesses et s’inquiétaient de l’avenir du pays,
— Seigneur Jade…
Sur le chemin du retour, Eceline l’appela d’une voix distante.
Un avertissement murmuré tout bas.
— Je ne suis pas un objet.
C’est alors que Jade se mit en colère.
Je ne t’ai jamais traitée comme un objet. Je t’ai donné la place à mes côtés. Tu devrais plutôt m’en être reconnaissante. Être avec moi, c’est un privilège qui n’appartient qu’à toi.
Voilà ce qu’il lui répondit.
À partir de ce jour, Eceline s’éloigna peu à peu, sans un mot. Elle perdait toute vitalité dès qu’il s’approchait et affichait toujours son malaise.
Comme une fleur qui se fanait.
— Quel est le problème, au juste ?!
Jade ne put se contenir. Il ne parvint pas à réprimer la colère qui montait en lui.
L’existence d’une femme qui ne se pliait ni à sa volonté ni à ses désirs,
son refus de reconnaître que lui, entre tous les hommes de ce monde, aimait réellement une pauvre femme comme elle,
il ne voulait pas l’accepter.
— … Je m’en vais. Laissez-moi partir, je vous prie.
Eceline annonça qu’elle s’en allait.
Pas seulement loin de Jade, mais aussi de l’École d’art Libra, qui comptait autant dans sa carrière que tout le reste. Elle était prête à abandonner tout ce qu’elle avait reçu de Libra.
— Non. Tu ne peux pas partir.
Jade tenta de la retenir. Alors qu’elle se détournait, il lui saisit la main de force.
Et alors…
Son bras fut arraché.
Le sang éclaboussa tout le corps de Jade, tandis que des fragments d’os brisés, des muscles déchirés et des vaisseaux sanguins furent violemment projetés dans toutes les directions.
Les cris de la femme qu’il aimait lui emplirent les oreilles.
Jade se souvenait encore de ce jour.
Il ne pourrait jamais l’oublier.
Le jour où il comprit que son amour, ses sentiments, tout son cœur, étaient devenus une blessure pour elle.
« …… »
Jade ouvrit doucement les yeux. Depuis la voiture, garée loin de l’entrée des urgences, il observa l’extrémité la plus éloignée de l’hôpital.
Le nom « Eceline » apparut sur sa rétine surhumaine.
Elle avait été admise à l’Hôpital Petra.
Il lui manquait toujours le bras droit.
Jade avait autrefois envoyé quelqu’un en secret lui proposer une prothèse, mais elle avait refusé.
Ce bras est la preuve de ta folie — le signe que tu as oublié « la chose la plus importante », avait-elle dit.
Il ne pouvait donc pas s’approcher d’elle.
Il ne devait pas s’approcher d’elle.
Cette personne qui avait tout perdu à cause de lui.
Et pourtant, Jade ne parvenait toujours pas à renoncer à ce sentiment qu’on appelait l’amour.
Il ne comprenait toujours pas.
Si mon amour pour toi était une folie,
alors tu devrais d’abord comprendre que tu n’es pas comme les autres.
Que tu vaux des centaines de fois plus que tous les sans-abri qui meurent dans la rue, que tous les roturiers qui survivent au jour le jour, que ces dizaines de milliers de nobles pourris qui ne s’attendent qu’à être traités avec mépris…
Tu dois connaître ta valeur.
— Toc, toc.
Quelqu’un frappa à la vitre de la voiture. Jade tourna la tête.
C’était Shion Ascal.
« …… »
Sans un mot, il baissa la vitre.
Shion prit la parole.
« Elle est vivante. »
Jade hocha doucement la tête.
« …… Comment se porte-t-elle, comparée aux autres patients ? »
« Elle aussi a été prise dans cette malédiction de mort qui frappe sans distinction ? »
« Oui. C’est presque certain. »
Aux paroles de Shion, Jade inclina silencieusement la tête. Une intention meurtrière se glissa dans son regard muet.
« Où est le sorcier ? »
« Nous sommes en train de le traquer. »
« Le traquer. »
« Oui. »
« Ce n’est pas suffisant. »
Jade fixa Shion d’un regard brûlant d’intensité. Le simple fait de le regarder s’accompagnait d’une magie qui se tissait dans l’air.
Shion soutint son regard avec peine, puis hocha la tête.
« Je le trouverai. Donnez-moi seulement un peu de temps. »
Le mot « attendre » pesait à Jade. Il lui était déjà difficile de se retenir.
Il voulait les trouver et les tuer sur-le-champ.
« … Vous pouvez en faire le serment sur votre vie ? »
« Oui. Je les trouverai sans faute et viendrai vous en rendre compte, Seigneur Jade. »
Shion répondit avec assurance.
Jade ferma les yeux un instant.
« … Attendez. »
À grand-peine, il s’accrocha à sa raison, tandis qu’une pensée tournait dans son esprit.
S’il y avait quelqu’un à qui faire confiance, c’était Shion Ascal.
* * *
La malédiction de mort qui frappait sans distinction se répandit sur tout le continent. Le Conseil d’Edsilla déclara l’état de catastrophe nationale, et la situation était similaire dans les autres pays.
Ce fut la folie.
Sans la moindre preuve d’une épidémie, ceux que la peur avait emportés se mirent à tuer d’abord les malades atteints par la malédiction, à les enfermer de force avec leurs familles ou à les brûler vifs…
Le chaos qui s’ensuivit dépassa les frontières.
« À partir de maintenant, nos émissions habituelles seront suspendues. Seules les informations concernant la malédiction de mort qui frappe sans distinction seront diffusées en urgence. Nous vous remercions de votre compréhension. »
Dans le bureau du directeur de l’Hôpital Petra, où passaient les informations télévisées, Elise se tenait face à Ken Petra.
« … Tu as disséqué les victimes de ton propre chef ? Quelle folie ! »
Ken Petra fronça les sourcils. Elise se mit à jouer avec ses doigts et répondit :
« J’ai obtenu l’accord des familles. »
« N’aggrave pas la situation. Les élections approchent. »
« … Mais… »
« Reste tranquille. Si tu échoues en agissant sans réfléchir, tu en assumeras toutes les conséquences. »
Ken Petra referma le dossier. Il sortit un chéquier de sa poche et se mit à y inscrire des chiffres. Elise l’observa, hébétée.
« Dis aux familles de garder le secret. Cette somme devrait suffire à les dédommager. »
À cet instant, quelque chose frémit en Elise.
Le secret.
L’argent du dédommagement.
Elle serra le poing sans s’en rendre compte. Elle fixa son père, Ken Petra, avec détermination.
« Les familles ne m’ont pas confié le corps de leurs proches en échange d’argent. »
« … Quoi ? »
Ken Petra haussa un sourcil. C’était l’expression qu’il prenait lorsqu’il était vraiment en colère.
Elise ne recula pas.
« Elles m’ont confié le corps de leurs proches parce qu’elles croient que j’ai peut-être un moyen de ralentir, ne serait-ce qu’un peu, cette malédiction de mort. »
« Et qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu n’es qu’une gamine. »
Ken se pencha en avant, le menton posé sur la main, et dévisagea Elise avec attention.
« … J’ai déjà étudié les schémas des ondes. Je vais donc créer une barrière. »
« Et si ça ne marche pas ? »
« Ça ne peut pas échouer. »
« Envisage le pire. Et si ça ne marche pas ? Déjà, tu n’as pas obtenu l’autorisation de pratiquer les dissections, alors c’est illégal. Mais ces dissections illégales, à elles seules, ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan. »
Ken lui exposa la réalité de la situation.
« Imaginons que tu crées une barrière dans l’hôpital. Son environnement magique pourrait nuire à tous les patients. Et si d’autres malades, qui n’ont rien à voir avec la malédiction de mort, en mouraient ? Même si la barrière n’en était pas la cause directe, que se passerait-il si on te poursuivait en justice ? »
Des dizaines de raisons pour lesquelles il valait mieux rester assise sans rien faire plutôt que de se lever et de faire des vagues.
« Tu pourrais assumer ça ? »
« … »
Elise serra les dents et laissa échapper un soupir discret.
Les paroles de Ken étaient rationnelles.
Grâce à cela, elle comprit.
Pourquoi Ken Petra était tombé si bas.
Comment le chevalier le plus courageux avait pu devenir une marionnette du Conseil.
Le monde en avait décidé ainsi.
La logique du « réalisme » avait fait de son propre père un lâche.
Elise prit la parole.
« C’est toi qui devrais le supporter, père. Essaie donc de tenir bon, pour une fois. Arrête de fuir comme un lâche à longueur de temps. »
« … »
Un pli se forma un instant entre les sourcils de Ken.
« Je vais te laisser un héritage. »
« Tu es encore… »
« Assez avec tes “encore” ! »
Bam !
Elise abattit les mains sur le bureau de son père. Ken s’adossa à son fauteuil, les paupières alourdies. Il leva les yeux vers Elise et demanda :
« … Un héritage, tu as dit ? »
« Oui. Je ne vais pas échouer. Ma barrière prolongera de façon notable la vie des personnes atteintes par la malédiction de mort, et tu gagneras leur soutien. »
Elise observa son père, détaillant sa grande carrure de la tête aux pieds.
« Depuis quand la peur d’échouer te fait-elle reculer ? »
Ses yeux brillèrent d’une humidité discrète.
« Tu as obtenu ta position en marchant sur des cadavres. »
« … »
Ken fronça les sourcils.
« Alors… »
Elise prit une profonde inspiration et se prépara à affronter la suite.
« Essayons de sauver quelques vies, cette fois. »
* * *
Une vieille maison vide.
Le lieu, plongé dans les ténèbres, était un espace magique créé artificiellement. Ainsi, même s’ils pouvaient se trouver au même endroit, une fois l’espace magique dissipé, ils regagneraient leurs lieux d’origine.
« … Ce serait bien s’il y avait quelques meubles. »
Akane regarda « Jude Velot » en face d’elle.
Il n’y avait qu’une table basse et deux chaises. C’était bien trop dépouillé.
« Enfin, tu ne trouves pas que tu es allé trop loin ? »
— Trop loin ?
Jude Velot lui renvoya la question.
Il avait une apparence humaine, « extérieurement ».
Non, même son apparence était assez singulière. Un géant de deux mètres cinquante.
Mais ce qu’il y avait à l’intérieur était encore plus glaçant.
Pour commencer, il n’avait pas d’organes. Ni cœur ni entrailles ; comme il ne possédait aucun organe, personne ne savait de quelle énergie il tirait sa force vitale.
« Oui, tu es allé trop loin. Des centaines de milliers de personnes souffrent maintenant de la malédiction de mort. »
— Akane. Sais-tu d’où vient la « malédiction de mort » ?
L’expression de Jude Velot ne changeait pas. Sa voix non plus. Elle était d’une monotonie sans vie.
« Des malédictions, de la malveillance humaine. C’est pourtant élémentaire, non ? »
— À ton avis, qui entend cette malveillance ?
« …… »
Akane fronça légèrement les sourcils.
— Tu crois que ce monde exauce ces souhaits ?
Le visage d’Akane se chargea alors d’une expression complexe. Jude Velot poursuivit d’un ton rigide.
— C’est « moi » qui les ai exaucés.
« Tu dis que tu es la malédiction ? »
Jude Velot hocha la tête.
— Je veille sur les malédictions nées de la malveillance. Depuis des centaines d’années. Mais nous avons atteint un point de rupture. Comme je m’y attendais, la malveillance humaine est sans fin.
« … »
Akane laissa échapper un rire sans joie.
Elle n’aurait jamais cru que Jude Velot était responsable du « concept » même des malédictions.
« Alors tu as répandu la malveillance qui dépassait le seuil ? »
— La malveillance des humains qui s’est infiltrée dans mon corps leur est revenue. C’est leur karma.
« Ah, ce n’est donc pas pour rien qu’on t’appelle “Fin du monde”. »
Un léger tremblement passa un instant sur le visage de Jude Velot.
— « Prétention ».
Même Akane sentit un frisson de peur la parcourir.
« S’attribuer un titre qui dépasse son statut comme s’il s’agissait de son propre nom. »
Cette créature n’ignorait certainement pas le sens du mot « prétention ».
« C’est vrai. »
Mais, comme l’avait dit Shion Ascal,
donner du pouvoir à un nom ne faisait qu’accroître la peur.
— … Akane. Je suis la Fin du monde. Le chaos se répandra et la malveillance grandira. Celle qui s’accumule dans ma chair anéantira bientôt le continent.
« Je sais. C’est pour ça que des humains veulent négocier avec toi. »
Akane croisa délibérément les jambes. Puis elle croisa les bras.
— On ne peut pas négocier avec un phénomène. Akane, si tu deviens un « phénomène » et que tu viens à moi, alors j’y réfléchirai peut-être. Tu es la seule à pouvoir me tenir tête.
« Est-ce que je dois le faire ? Je te dis que des humains veulent négocier avec toi. »
— C’est de l’arrogance humaine.
Jude Velot poursuivit d’un ton morne.
— Aucun humain ne peut exiger de négocier avec un phénomène. Un phénomène existe, tout simplement. Il survient, et rien de plus. Comme je suis venu ici.
« … »
Autrement dit, il était sacrément borné.
Akane soupira.
« Mais tu vas quand même organiser cette rencontre, pas vrai ? Il y a un humain qui veut désespérément rencontrer le phénomène. »
— …
Jude Velot garda le silence. Sur son visage glaçant, d’étranges rides se répandirent comme des fissures dans une terre desséchée.
« J’ignore ce qu’il veut. Il souhaite peut-être assister au phénomène de ses propres yeux et s’incliner devant lui. »
Pas la moindre réaction.
Apparemment, l’idée qu’on s’incline devant lui le laissait indifférent.
Dans ce cas…
« Ou alors, il veut peut-être détruire complètement le phénomène. »
— … Pitoyable.
Jude Velot réagit. Il regarda Akane et déclara :
— Les humains sont toujours aussi stupides. Akane, tu devrais toi aussi te libérer au plus vite de l’humanité.
« Si tu rencontres d’abord un humain, j’y réfléchirai. »
— …
« Tu dois me montrer quel genre de créature tu es pour que je puisse décider de quel côté me ranger. »
De nouveau, aucune réponse.
Akane, frustrée, finit par prendre un stylo et griffonner quelques mots sur un morceau de papier.
« Tiens. Retrouvons-nous dans cette vieille maison souterraine. »
Elle le lui lança.
Jude Velot fixa silencieusement le papier tombé sur sa cuisse. Puis il hocha légèrement la tête et dissipa l’espace magique.
« … Soupir. »
L’espace se transforma.
Ils se retrouvèrent dans [Cercueil désintéressé], à l’intérieur du sombre château de Jude Velot.
[Dernière minute. L’Hôpital Petra construit une barrière pour ralentir la progression de la malédiction…]
Les informations passaient à la télévision. Le continent était toujours en proie au chaos, alors que les tueries indiscriminées se poursuivaient.