Chapitre 227
Expérience professionnelle (2)
Agence de renseignement de Libra.
Bell Moore ricana en regardant le bureau qu’occupait « autrefois » le chef d’équipe de l’Agence de renseignement.
« Quel fils de pute sournois. »
Bien fait pour lui. Comment avait-il osé essayer de me faire porter le chapeau ?
À cet instant, il ne pouvait que le maudire intérieurement, mais la situation avait aussi de quoi faire froid dans le dos.
Si le plan du chef d’équipe avait abouti…
Non, si Shion Ascal s’était laissé berner par le chef d’équipe…
Les fausses accusations contre Sonya lui auraient entièrement retombé dessus.
« Il est complètement foutu~ »
Bell Moore frappa plusieurs fois à la porte du bureau, histoire de la forme, puis s’apprêta à partir…
« Monsieur Bell Moore. »
Plusieurs employés de l’Agence de renseignement s’approchèrent de lui.
« Oui ? »
« Qu’est-ce qu’il fabrique, le Chaser débutant ? »
« Eh bien… Je n’en sais pas grand-chose. »
Le Chaser débutant. Ils parlaient évidemment de Shion Ascal.
Ce fou avait tué le chef d’équipe. Il s’était rendu au manoir et, trouvant Benedict sans défense, lui avait tranché la gorge d’un seul coup.
Un débutant qui assassinait un supérieur, c’était un coup de poignard dans le dos qui aurait fait secouer la tête à n’importe quel Chaser, quelles que soient les circonstances.
« Il est probablement à l’université, en ce moment. »
Les employés de l’Agence de renseignement n’avaient donc pas l’air particulièrement ravis.
« Si vous cherchez la bagarre, allez le trouver vous-mêmes. »
Bell Moore esquissa un sourire narquois.
« Mais faites gaffe. Ce type est complètement barge. »
« … »
Les employés de l’Agence de renseignement gardèrent le silence.
Ces types ne savaient toujours pas à quel point Shion Ascal était cinglé, ni combien l’attention de Libra était tournée vers lui.
« Bon, je vous laisse. »
Bell Moore leur fit signe de la main et s’engagea dans le couloir. Une personne apparut au détour du hall.
« Excuse-moi. »
Riley. Les bras croisés, elle regarda Bell Moore.
« Quoi ? »
« Comment ça, “quoi” ? C’est toi qui m’as appelée. »
« … Quoi ? »
Bell Moore haussa un sourcil.
« Rien de grave. Ça te dirait de travailler avec moi sur une affaire ? »
« Une mission ? »
« Ouais. Je crois que j’ai besoin d’une équipe. »
« Encore ? Tu ne connais personne d’autre que moi ? Tu n’as pas d’amis Chasers ? »
Bien sûr qu’il y avait beaucoup de Chasers.
Mais Riley était la seule en qui il pouvait avoir confiance.
« On s’est bien amusés la dernière fois qu’on a travaillé ensemble. »
« Tu te fais des idées. Je ne suis pas Chaser pour un sou… »
« Ça concerne [Vancheon]. »
Bell Moore marqua une pause.
Riley se rembrunit aussitôt.
« Ça concerne… Vancheon ? »
« Ouais. C’est encore Shion qui m’en a parlé. »
« … »
Riley fixa Bell Moore sans un mot. Celui-ci lui adressa un sourire appuyé.
« Je ne peux pas encore te donner les détails, mais c’est une occasion de gravir les échelons. »
* * *
Je me rendis sur les lieux de l’incident. C’était une forêt tout ce qu’il y avait de plus ordinaire.
« Waouh ! Shion, tu as une voiture, toi aussi ?! »
Layla avait les yeux qui brillaient en voyant le SUV.
C’était un SUV offert par Bell Moore, et il s’avérait très pratique.
« Ouais. Tiens. »
Je lui tendis un petit pain. Celui à la crème que Bell Moore avait acheté.
Au fait, Bell Moore était probablement en train de former une équipe, à l’heure qu’il était. Vancheon était une organisation traîtresse, et sa tête était mise à prix à prix d’or, non seulement par Libra, mais aussi par le conseil.
« Waouh ! »
Layla s’anima.
« Shion, comment tu as fait pour en acheter ?! »
Elle était éblouie par le petit pain à la crème.
Je lui posai une question.
« J’ai mes relations. Où sont les lieux du crime ? »
« Ah, oui, allons-y ! »
Une affaire de meurtre par sorcellerie.
En gros, il s’agissait de meurtres commis au moyen de la sorcellerie.
Mais c’était différent d’un meurtre ordinaire. Le meurtre par sorcellerie était un « meurtre à distance » : la sorcellerie s’activait en un lieu, puis était projetée vers un autre.
Le caractère « tuer » (殺) en était un exemple typique.
« Ça ne rigole pas, ici. »
Près du lac, un talisman glaçant et des fils s’accrochaient à un arbre ; non loin de là, un liquide rouge sombre suintait comme du pus.
« C’est un meurtre par sorcellerie. »
Une voix familière et, d’une certaine manière, bienvenue s’éleva soudain.
Je me retournai.
C’était Elise.
D’autres binômes d’étudiants se trouvaient ici avec nous. Ils avaient tous dû choisir l’option « détective » pour leur stage en équipe.
Elise releva légèrement le menton.
« C’est la première fois que tu as affaire à ce genre de chose, non ? »
« … Et toi, ce n’est pas ta première fois ? »
Pour être exact, ce n’était pas ma première fois. Quand on vivait dans les bas-fonds, on finissait par voir toutes sortes de choses.
« Hmph. Non. »
Elise s’approcha de moi.
Enfin, elle essaya, mais Layla la repoussa.
« Elly. Tu peux arrêter de coller à mon équipe ? »
« … De coller ? »
Elise plissa les yeux.
« ── Attendez. »
Gerkhen intervint soudain, le visage grave. Nous nous tournâmes tous vers lui.
Avait-il déjà découvert quelque chose ?
Gerkhen, si sérieux qu’on aurait dit qu’il ne respirait même plus, pointa le doigt.
« … Ça. »
Il désignait Layla. Celle-ci sursauta.
« Quoi, quoi ?! J’ai quelque chose dans le dos ?! »
« C’est un Berry-o, le petit pain à la crème ? »
« … Quoi ? »
Layla écarquilla les yeux. Elle regarda Gerkhen, interloquée, tandis qu’il continuait de fixer gravement le petit pain.
« Les Berry-o à la crème de Balance Bakery. Il y a une limite de deux par personne. »
Sa question laissait deviner sa curiosité, ses reproches et son avidité : pourquoi en avait-elle autant ?
« Donne-lui-en un. Ça nous évitera des ennuis plus tard. »
Je le dis à Layla.
Ce n’était pas un mensonge. Gerkhen, au moins, se souviendrait de ces petits détails liés à la nourriture.
Layla sortit un petit pain du sac et le lui lança.
« … Tiens. »
« … »
Gerkhen le prit sans un mot. Froissement, froissement… Il tripota l’emballage avant de le glisser soigneusement dans sa poche.
« Tout le monde ! Vous êtes tous là ?! »
Clap, clap── !
Le détective chargé de l’enquête applaudit.
« Oui, bienvenue aux participants du programme de stage en équipe de l’Université nationale d’Edsilla. Je suis le détective Beor, chargé de cette affaire de meurtre par sorcellerie. Pour votre information, je suis moi aussi diplômé de l’Université nationale. Ha ha. »
Le détective Beor rit en parlant.
« Les meurtres par sorcellerie sont assurément plus difficiles à élucider que les autres. Ils sont commis à distance et tiennent davantage de la malédiction que de la magie, ce qui complique l’identification des victimes et l’établissement d’un lien de causalité. Cela dit, il reste forcément des “traces”. »
La sorcellerie et les malédictions se prêtaient parfaitement aux meurtres à distance.
C’était pour cette raison que la plupart des mages exerçaient secrètement le métier de tueurs à gages.
« Retrouvez ces traces dans l’Espace magique et signalez-les-moi. Veillez à ne pas trop perturber les lieux du crime. »
Le détective distribua des gants. Je les enfilai.
« Pourquoi tu n’irais pas faire campagne pour les élections, Elly ? »
« Je n’ai pas besoin d’aider qui que ce soit à gagner un troisième mandat haut la main. Et puis, une andouille comme toi serait capable d’élucider quoi que ce soit ? »
« Quoi, quoi ?! Une andouille ?! »
Elise et Layla étaient toujours en plein bras de fer.
Je regardai l’arbre et posai la main dessus.
À l’aide de « Bloc-notes », je fis surgir le « Souvenir » qui y subsistait.
…… Tching, tching, tching.
Le son de cloche s’insinua dans mes oreilles. Je vis une faux se mouvoir d’elle-même. Un mage pratiquait la sorcellerie en bondissant sur le pavé.
J’observai attentivement la vision, puis rouvris les yeux.
Je m’adressai au détective.
« … Vous avez une liste de suspects ? »
« Ah, oui. »
Le détective sourit et me tendit une liste de noms. Elle recensait les personnes qu’on appelait des « mages » dans les environs.
« Cet homme. »
Je désignai l’un d’eux. Un homme aux yeux plissés et aux cheveux hérissés.
Il s’appelait [Reko].
« Cet homme est probablement le coupable. »
« … Qu’est-ce qui te prend, Shion ? On est censés faire ça ensemble ! »
Layla se retourna brusquement.
« Faire quoi ensemble ? Tu ne sers à rien, de toute façon. »
Elise ricana et chercha la dispute.
« La ferme, Elly ! »
Layla accourut à mes côtés, tandis que le détective penchait la tête.
« Pourquoi pensez-vous cela ? »
« J’ai entendu des cloches. »
« Des cloches ? »
« Oui. Je les entends encore, un peu comme si j’avais un sixième sens. Il reste des traces. »
Un sixième sens. En gros, une sorte de talent. Même si ça n’existait pas vraiment, lire les Souvenirs était bien plus fiable.
« Ce mage-là est le seul à utiliser des cloches. »
Tout comme la magie exigeait un catalyseur, le mage [Reko] était le seul à se servir de cloches pour pratiquer la sorcellerie.
Le détective prit la parole.
« Vous n’avez aucune preuve ? »
« Dans les meurtres par sorcellerie, il n’y a pas de preuve directe. Mais il suffit de convoquer le suspect et de lui demander de pratiquer sa sorcellerie. Vous entendrez les cloches résonner dans les feuilles. »
« …… »
Le détective pencha la tête, mais nota tout de même mes paroles dans son rapport.
« Alors… »
« Vous avez découvert où cette “sorcellerie” s’est envolée ? »
Cette fois, c’était Elise. Le détective écarquilla les yeux.
Elise poursuivit, les bras croisés.
« C’est simple. Ils ont utilisé des vecteurs. Il faut d’abord mesurer la quantité de pouvoir magique produite ici par la sorcellerie, puis la mesurer à trente mètres de distance. Comme la sorcellerie se déplace en ligne droite, il doit rester du mana résiduel dans cette direction. »
Autrement dit, en mesurant le mana résiduel le long de la trajectoire de la sorcellerie, on pouvait en déterminer la direction.
« Ensuite, il faut mesurer l’atténuation du pouvoir magique à cent, trois cents et cinq cents mètres. Gerkhen m’a aidée à faire les mesures. »
Par exemple, si une sorcellerie de cent unités passait à quatre-vingt-dix-neuf unités au bout de trente mètres, puis à quatre-vingt-dix-sept au bout de cent mètres, on pouvait calculer sa direction et la distance parcourue à partir de son taux d’atténuation.
Elise lança à Layla un sourire victorieux qui semblait dire : « Voilà la différence entre toi et moi. »
Layla frémit, comme si cette idée ne lui avait même pas traversé l’esprit.
« La sorcellerie est partie vers le haut. »
« Vers le haut, dites-vous ? »
Elise haussa les épaules et répondit :
« Oui. Les coordonnées que j’ai calculées sont… »
Son expression se figea légèrement. Elle me jeta un coup d’œil, puis reprit d’un ton détaché :
« Elle est partie vers le Jardin aérien de Libra. »
* * *
Au même moment.
Soliette se trouvait sous terre, dans la Bouteille des âmes souterraine. Elle l’explorait avec Jared Arkne.
Clic-clac…
Un feu de camp brûlait au milieu d’eux. Elle ne cessait de jeter des coups d’œil à Jared, guettant ses réactions.
« …… »
« Tu ne devrais pas y aller ? »
Jared posa soudain la question. Soliette pencha la tête.
« On dirait que ça fait longtemps que tu es ici. Tu n’es pas du coin. »
Sa voix lui était devenue familière, avec le temps.
Au début, chaque fois qu’elle l’entendait, les larmes lui montaient aux yeux. À présent, elle arrivait à les retenir.
Elle avait l’impression de partir en voyage.
Un voyage qu’elle n’avait jamais fait avec son grand frère disparu, mais qu’ils entreprenaient enfin ensemble, bien tardivement.
Était-ce une attention de Shion ?
« …… Ça va. Mais dis-moi, tu sais ce qu’il y a sous nos pieds ? »
Soliette interrogea Jared.
« Hum… Je ne sais pas. Mais les explosifs qu’on doit poser tout au fond sont toujours là. »
Jared esquissa un sourire et sortit les explosifs de son sein.
« On les pose sous terre et on les fait exploser. Et ce sera fini. »
« …… »
Les paroles de Jared laissèrent un goût amer à Soliette.
Elle ne savait toujours pas s’il était vraiment Jared. S’il n’était qu’un Jared créé par programmation, ou un être reconstruit à partir de l’âme du véritable Jared.
Mais, quoi qu’il en soit…
« Tu n’as pas peur de ce qui arrivera si cette Bouteille s’effondre ? »
Il disparaîtrait avec la Bouteille.
Ce voyage avait donc pour but de tuer Jared.
« Ça va. »
Jared esquissa un sourire.
« Après tout, ce monde est faux. Que nous parvenions à libérer la Bouteille ou que nous échouions et qu’un individu nous exploite, dans les deux cas, nous mourrons. »
Soliette l’écouta en silence.
« Je veux que ma mort soit ma décision. »
Il baissa la tête.
Pendant un instant, elle faillit pleurer.
Jared ajouta du bois au feu de camp.
« Tu devrais dormir un peu. »
« … Oui. »
Soliette regarda autour d’elle. Les ténèbres s’étendaient dans toutes les directions sous terre.
Cet endroit était un passage qui traversait les profondeurs de la fausse Edsilla et menait au fond de la Bouteille.
En termes de jeu, c’était le chemin qui conduisait à la fin.
Elle observa Jared, assis les yeux clos.
« Est-ce que… tu as une famille ? »
« … ? »
À ces mots, Jared entrouvrit les yeux. Il la regarda, perplexe, et elle lui rendit son regard.
Ils se ressemblaient.
Dans leurs gestes, leurs expressions et leur façon de parler.
« Tu parles de famille ? »
« Oui. »
« … J’en avais une. »
Jared répondit avec un sourire insouciant.
« Quand j’étais vivant, j’en avais sans doute une. Un père sévère, une mère gentille qui est morte trop tôt… »
Crépitement… Crépitement…
Jared regardait le feu crépiter.
« Et une petite sœur adorable, qui ressemblait à cette mère. »
Soliette essuya le coin de son œil, prétendant qu’une étincelle l’avait atteint et qu’il la piquait.
« J’ai toujours voulu bien m’occuper d’elle. Elle était si petite, si précieuse. Je ne sais pas si j’ai réussi. »
Elle se mordit fort la lèvre, refusant qu’il voie son visage déformé par les larmes, puis s’allongea.
« …… »
Jared ne lui dit rien.
Il garda simplement son léger sourire et traça de petites lettres dans la terre.
[Soliette]
* * *
« Ha ha. »
Jade de Libra se trouvait dans l’entrepôt de pierres de mana extrêmes. Il regarda les lieux, remplis de ces pierres, et sourit.
« Ha ha. »
Son rire nonchalant de noble. L’élégance et la dignité qui s’en dégageaient lui valurent les applaudissements de tous ceux qui l’entouraient.
« Hmm. Pourquoi tout ce tapage ? »
Jade agita la main en réponse.
L’affaire avait été conclue avec succès.
L’efficacité des pierres de mana extrêmes mises au point par Libra ferait bientôt la une des journaux. Elle rapporterait à Jade des bénéfices décuplés.
Grâce à ces gains, il lancerait une autre affaire, puis une autre…
Tap tap tap──
À cet instant, une multitude de pas résonnèrent. Jade regarda vers l’extérieur de l’entrepôt. C’étaient ces abrutis de l’Agence de renseignement de Libra.
« Qu’y a-t-il ? »
Ils s’alignèrent devant Jade.
« Seigneur Jade. Nous avons appris que le mage principal a lancé une “coupure” sur l’un des descendants directs de Libra. »
« …… »
Jade cligna des yeux. En revanche, les agents de l’Agence de renseignement affichaient un sérieux extrême.
Ils devaient croire que cette information était une prise remarquable.
« Ouais. Maintenant, dégagez. »
Jade se contenta d’agiter la main.
« Seigneur Jade, vous pourriez être la cible… »
« J’ai compris, maintenant dégagez. Les affaires passent avant tout, pour l’instant. »
Une coupure.
Peu importait ce que c’était, Jade s’en fichait.
Ce qui comptait, à présent, c’était sa prochaine affaire.
« …… Au fait, Davis. Où en est cette histoire ? »
Jade interrogea son secrétaire, récemment nommé.
« Les négociations sont en cours. Les résultats de l’étude des sols correspondent exactement à ce qu’ils avaient annoncé. »
Sa prochaine cible était le ginseng.
Une région où poussait du ginseng, une herbe quasi miraculeuse qui augmentait le mana de ceux qui en consommaient. S’il acquérait ces terres et les exploitait comme il fallait…
« C’est une arnaque. »
Quelqu’un l’interrompit soudain. Jade fronça profondément les sourcils et se tourna dans cette direction.
Comment un agent de l’Agence de renseignement osait-il se mêler de mes affaires…
« Hmm ? »
Mais ce n’était pas n’importe quel agent.
Jade retroussa le coin de la bouche en le regardant d’un air narquois.
« Une arnaque, dites-vous ? »
Parmi les agents de l’Agence de renseignement, l’un d’eux se distinguait par sa grande taille et ses cheveux blonds.
« Oui. »
Shion Ascal.
L’homme s’avança avec assurance.
« Cette région de ginseng est une arnaque, Seigneur Jade. »