Chapitre 217
Mise en place (4)
Toujours dans le SUV, Bell Moore espionnait la conversation.
« Je te recontacterai plus tard… « JAKE ». »
Je mis fin à ma conversation avec Grawl en insistant tout particulièrement sur le mot « JAKE ».
JAKE était le pseudonyme utilisé sur un site du Darkweb géré par Grawl lui-même.
— Oui, je t’attendrai.
Pour mémoire, l’Agence de renseignement de Libra recueillait toutes les informations. Peu importait qu’un Chaser ait ses propres informateurs. Chaque Chaser était, pour l’essentiel, un « enquêteur indépendant ».
En fait, le nombre d’informateurs fiables dont disposait un Chaser mesurait souvent ses capacités de renseignement.
Vroum…
Je conduisis jusqu’à l’Université nationale.
Alors que j’approchais, la voix de Grawl retentit dans le R-elix.
« J’ai déjà trouvé un contact ! L’identifiant Darkweb de Bell Moore, c’est « BILBILBIL ». »
« Essaie de lui soutirer tout ce que tu peux et revends-le. »
« Oui, maître~ »
Je souris discrètement.
J’avais bien fait de construire ce laboratoire, finalement.
À présent, il ne me restait plus qu’à trouver… la preuve irréfutable.
Il me suffisait de placer quelque chose qui pourrait servir de preuve décisive contre Benedict.
……
Bell Moore fronça les sourcils en fixant le Darkweb.
[JAKE : Pour les nouveaux utilisateurs non vérifiés, le tarif est élevé.]
« Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai un niveau élevé sur le Darkweb. »
JAKE. Ce type était apparemment l’informateur de Shion, mais le prix était bien plus élevé que prévu. Même pour lui, qui était au niveau dix, la somme était exorbitante.
« C’est quoi, ce putain de délire ? »
Bell Moore parcourut le site en diagonale.
[DARKWEB JAKE : GROOOOW]
Grow ou je ne sais quoi. Quoi qu’il en soit, il n’avait aucune réputation sur le Darkweb. En clair, c’était un « nobody ».
[JAKE : Pas de réduction, 3 millions de points.]
« C’est une blague. »
Un nobody cinglé qui réclamait trois millions de points d’avance.
Comment Shion avait-il recruté un type pareil ? Et comment l’avait-il trouvé, au juste ?
« … Enfin. »
Bell Moore accepta pourtant sans hésiter.
Ce maniaque de Shion ne pensait qu’à Libra. Primes, salaires, voire temps libre : il réinvestissait tout dans la famille.
Bell Moore jeta un coup d’œil à Riley.
« Hé. Prête-moi de l’argent. »
« Qu’est-ce que tu as dit ? »
Riley le regarda, perplexe.
« Prête-m’en, c’est tout. Tu vas sur le Darkweb, non ? File-moi un million de points. »
« … Tu plaisantes ? Ou ces renseignements sont vraiment fiables ? »
Son visage exprimait clairement qu’elle n’avait aucune envie de se séparer de son argent.
Bell Moore se passa la main dans les cheveux, exaspéré.
« C’est fiable. Donne-les-moi, c’est tout. »
« À ce compte-là, on ferait mieux de tuer Shion et d’enterrer l’affaire, non ? »
Les paroles de Riley arrachèrent un rire sans joie à Bell Moore.
« Tu crois que je n’y ai pas pensé ? »
Shion Ascal était le seul Chaser à savoir que Benedict tirait les ficelles. Si ce salaud mourait, l’affaire serait étouffée et Sonya serait expulsée.
« Mais pour l’instant, ce type participe au tournoi de paris de Johanna. »
Dans le tournoi de Johanna, où l’enjeu était de trois cents millions de ren, Shion Ascal était le dernier joueur encore en lice. Le tuer dans ces circonstances pousserait forcément Johanna à ouvrir une enquête de son côté.
« C’est moins risqué comme ça. Fais-moi confiance. »
De plus, du point de vue de Bell Moore, cette affaire relevait de la « tromperie ».
Mais si Shion Ascal était tué, cela deviendrait une dissimulation « en connaissance de cause ».
Ce serait une cible toute trouvée à sacrifier.
« Confiance ou pas… Tu me rembourseras. Plus tard. »
« Ah, d’accord. »
« Je suis sérieux. Si tu ne me rembourses pas avec cinq pour cent d’intérêts dans les deux semaines, je vais directement voir les supérieurs. »
« … Merde. D’accord, je te rembourse dans les deux semaines. Ça te va ? »
« … »
Ce n’est qu’alors que Riley lui transféra un million de points Darkweb.
[JAKE : Paiement confirmé. Je vais vous fournir les renseignements demandés. Veuillez choisir le mode de livraison.
1. Expédition par Boîte de livraison physique.
2. Courrier Darkweb]
Bell Moore choisit la première option.
Les preuves matérielles étaient bien plus convaincantes pour persuader quelqu’un.
[JAKE : Veuillez indiquer votre adresse. La « Boîte de livraison » sera expédiée.]
Il saisit sa propre adresse.
« C’est fait ? »
demanda Riley.
« Ouais. »
Bell Moore allait maintenant transmettre ces renseignements à Johanna. La crédibilité d’un homme nommé Benedict en prendrait naturellement un coup…
À partir de là, ce serait à Shion Ascal de s’en charger.
Ce type trouverait des preuves par tous les moyens possibles.
Il ne cherchait qu’à se consacrer à Libra vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
* * *
Pendant ce temps, Soliette se trouvait « ici ».
Un espace aménagé pour ressembler à la véritable Edsilla. Mais ce n’était pas Edsilla.
Un monde irréel.
Chaque soir, elle venait ici fouiller son propre cœur. C’était son répit de fin de journée.
« … »
Quand elle se regardait dans le miroir, dans ce monde semblable à Edsilla, elle n’était pas Soliette.
Juste une lycéenne de petite taille.
Elle fixait quelque chose d’un air absent. C’était le téléviseur du magasin de meubles. À l’écran apparaissait un homme aux cheveux roux.
Jared Arkne.
Sa famille.
Son frère, lié à elle par le sang.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Une voix venait de quelque part. Soliette tressaillit et regarda autour d’elle.
« … ? »
Il n’y avait personne.
« C’est en bas. »
« En bas ? »
Soliette baissa les yeux.
Un chat était là. Un chat noir.
« Qui… »
« C’est moi. Shion. »
« Le coupe-ongles… »
« Je l’ai enterré. »
« … Pourquoi tu es devenu un chat, Shion ? »
Soliette le prit dans ses bras, pour l’instant. Le chat rougit soudain.
« Hé, hé. Pourquoi tu me serres dans tes bras ? Pose-moi. »
« … Ah. D’accord. »
Shion dit cela en reposant les pattes sur le sol.
« C’est parce que Victor est mort. »
« Victor ? »
« Oui. Les âmes dans lesquelles nous transférons notre conscience. Victor est mort, alors je suis passé dans ce chat. »
« Pourquoi Victor… »
« Pourquoi ? Il a été assassiné. Par les mécanismes de défense de cet endroit. »
Shion promena un regard grave autour de lui.
« Alors… »
« Les explosifs sont en place. Mais pour les faire sauter, il faut descendre jusqu’au niveau le plus profond de cette bouteille. »
« Je vois. »
Soliette hocha la tête.
« Mais je ne peux pas y aller. »
« Pourquoi ? »
« Je suis un chat. »
Shion agita la queue.
« En revanche, quelqu’un pourra t’aider. »
Il regarda autour de lui, dans le magasin de meubles. De sa mignonne petite patte avant, il désigna l’écran du téléviseur.
« … Ça ne marchera pas. »
Le visage de Soliette se durcit. Elle secoua la tête, tentant de cacher sa peur et son désir.
« Ça ira. J’ai déjà obtenu la promesse de Jared qu’il coopérerait. »
« Mais quand même… »
« De toute façon, Jared ne sait même pas que tu es Soliette. »
« … »
Cette remarque la rassura autant qu’elle l’attrista. Soliette regarda de nouveau son reflet dans la vitrine du magasin de meubles.
Une lycéenne de petite taille. Elle ressemblait peut-être même à une collégienne.
« Descends avec Jared. »
lui dit Shion.
Comme si elle n’avait absolument pas le choix.
C’est alors que cela arriva.
Une voiture s’arrêta près du magasin de meubles. La portière s’ouvrit, et le cœur de Soliette manqua un battement.
C’était Jared.
L’homme aux longs cheveux roux était exactement comme dans ses souvenirs d’autrefois…
« C’était le lieu de rendez-vous. »
« Le lieu de rendez-vous ? »
« Oui. À l’origine, tu devais venir avec moi. Qui aurait cru que Victor mourrait ? »
Shion me regarda et esquissa un sourire ironique.
« Vas-y. »
« … »
« Dépêche-toi. »
Du bout des pattes avant de ce simple chat, il poussa le dos de Soliette, chargé de peur. Le geste était d’une infinie légèreté, mais cette minuscule pression suffit à la faire avancer d’un pas vers Jared Arkne.
« … Hmm ? »
Il la regarda. Il avait le même visage qu’autrefois, mais ne la reconnaissait pas.
Soliette s’efforça d’apaiser son cœur oppressé et prit la parole avec autant de calme qu’elle le put.
« Est-ce que tu aurais… un coupe-ongles ? »
Jared Arkne.
À sa famille si précieuse.
* * *
Chaque jour qui passait allumait une étincelle dans le cœur de Johanna.
Le dernier tour, le sixième, approchait, avec ses trois cents millions de ren en jeu.
Dans la vie de Johanna, remplie de jeux et de paris, une partie portant sur un total de six cents millions de ren était rare ; surtout, elle ressentait de nouveau, pour la première fois depuis longtemps, le « frisson du jeu ».
Contrairement à son habitude, elle l’attendait même avec impatience, comme une jeune fille.
Au jeu, le moment qu’elle préférait et chérissait par-dessus tout était toujours celui du « tapis ».
Les cotes improbables qui jaillissaient d’une chance de zéro virgule zéro un pour cent.
La victoire qui survenait quand personne ne s’y attendait, quand tout semblait perdu…
« J’ai entendu dire que tu voulais acheter la tête de mon consigliere pour cent millions de ren. »
La salle de casino privée réservée aux VVIP. Face à Johanna se tenait le chef de la famille Callos, « Callos ».
Autrement dit, un mafieux.
« Alors, il a bien transmis mon message ? »
Johanna lança une jetonne et esquissa un sourire narquois.
« Alors, quelle est ta réponse ? »
Ils jouaient aux cartes en se les posant sur le front. C’était du poker indien : chacun misait en regardant la carte de l’autre, pas la sienne.
« Je ne la vends pas. »
« Tu ne la vends pas, c’est-à-dire ? »
« … Je pourrais la mettre en jeu. »
Callos se caressa la moustache. Johanna fronça légèrement les sourcils.
« La mettre en jeu, hein ? Si tu veux l’ajouter à la mise, ne touche pas au joueur, alors. J’ai entendu dire qu’on s’en était pris au joueur, cette fois. »
Shion Ascal. Le type qui était allé à son cours à l’université comme d’habitude s’était fait attaquer.
« C’était une décision unilatérale du consigliere. C’est ce qui arrive quand on est menacé. Un homme acculé est prêt à tout. »
Callos lança une jetonne.
« Je suis. »
« Je suis aussi. »
Johanna égalisa la mise.
« Tu crois que ton joueur peut gagner le sixième tour ? »
« Tout le monde a sa chance. »
« Dans ce cas… »
Callos se pencha en avant, un sourire sournois aux lèvres.
« On ajoute un autre pari ? »
Les lèvres de Johanna se retroussèrent légèrement.
« Quel genre de pari ? »
« Si ton joueur gagne le sixième tour, on parie sur sa victoire ou non à la finale. »
Callos lança une autre jetonne. La carte posée sur le front de Johanna portait le chiffre « 7 ».
Johanna lança elle aussi une jetonne et demanda :
« Quelle est la mise ? »
« Trois pour cent des parts du Casino doré. »
Le Casino doré.
Tout le complexe était un espace alimenté par la magie. Un tripot naturel où toute la logique s’accordait au jeu.
Détenu et géré par les neuf familles mafieuses et Johanna de Libra, le casino le plus grand et le plus prestigieux du monde valait facilement deux milliards de ren pour trois pour cent de ses parts.
« Pourquoi je ferais ça ? »
Pour conclure le pari, Johanna devait toutefois miser une somme équivalente, et cela ne l’intéressait guère. Même au jeu, il fallait équilibrer les comptes.
« Tu n’as qu’à miser zéro virgule sept pour cent. Tu es clairement l’outsider, alors, pour équilibrer les chances, j’ajouterai la vie de mon consigliere à la cagnotte. »
Zéro virgule sept pour cent.
Ça semblait jouable.
Johanna croisa les bras et observa le front de Callos. Sa carte indiquait un « 6 ».
« Non. Je ne veux pas la tête du consigliere. »
Elle secoua la tête.
« Une ancienne joueuse à moi s’est accrochée à toi. »
Une femme avait trahi Johanna et s’était réfugiée auprès de Callos. Une ingrate qu’elle avait ramassée dans la rue, nourrie et élevée, avant qu’elle ne fasse défection pour rejoindre la mafia.
« Mise sa vie. »
Le sourcil de Callos tressaillit un instant.
« … Si tu mises la vie d’un joueur de la même façon, j’y réfléchirai. »
« Je refuse. Il ne m’appartient pas. »
Elle devait l’utiliser, puis le rendre à sa sœur en bon état.
« Bah, peu importe. Je gagnerai les parts et je l’achèterai avec. »
Johanna posa sa carte. Callos fit de même.
« 7 » et « 6 ».
Johanna avait gagné.
Callos prit un air fermé.
« Alors ? »
« Elle n’est pas à vendre. »
« … Elle ? Ha, d’accord. J’ai entendu dire que Callos était aveuglé par une femme. C’était donc vrai ? Enfin, séduire un mafieux fortuné, ça facilite la vie. »
Johanna rit en ramassant les jetonnes.
« Pense ce que tu veux. À te comporter comme si tu avais déjà gagné, tu risques de te faire botter le cul. Mais surtout, on conclut le pari ? »
« Pourquoi je refuserais ? Tu mets trois pour cent des parts en jeu. »
Les enjeux de cette manche étaient écrasants. L’atout que Johanna avait elle-même misé, Shion Ascal, irait sans faute jusque-là.
« Ha ha. D’accord. J’ai toujours aimé ton franc-parler, Johanna. »
Callos ricana, persuadé qu’« elle avait mordu à l’hameçon ».
« Bon… ça suffit pour aujourd’hui. On va s’arrêter là. »
Johanna sortit de la salle privée VVIP. Beckman se hâta de se placer à ses côtés.
« Votre Grâce, Johanna. Nous avons reçu un message d’un Chaser de l’Agence de renseignement. »
« … L’Agence de renseignement ? »
« Oui. Quelqu’un aurait transmis des informations vous concernant à la mafia. »
« … »
Un instant, le visage de Johanna se déforma comme celui d’un gobelin. Elle serra les dents si fort qu’elles semblaient sur le point de se briser, puis tourna les yeux vers lui.
« Quel fils de pute a fait ça, cette fois ? »
« Ils sont juste devant nous… Vous allez bien ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire par “vous allez bien” ? »
« … Je pense que miser jusqu’à la finale est imprudent. »
« Tu espionnais ? »
Johanna lâcha un rire sans joie devant l’impertinence soudaine de Beckman.
« Je vous prie de m’excuser. Cependant, je n’agis que dans votre intérêt, Votre Grâce, Johanna. Shion Ascal, cette recrue, a déjà largement fait ses preuves en atteignant le sixième tour. Miser davantage serait… »
« Tais-toi. »
Johanna poussa le torse de Beckman du poing.
« Je suis Johanna de Libra. Tu n’as pas à maîtriser mes pensées. Ton rôle est de soutenir mes décisions, pas de t’y opposer. »
« … »
Beckman baissa les yeux en silence.
« Je vous prie de m’excuser. Le Chaser de l’Agence de renseignement se trouve juste devant nous. »
Sans un mot, Johanna passa devant Beckman. Un vent froid lui fouetta le visage.
« … »
Beckman expira en tremblant en la regardant s’éloigner.
* * *
Pendant ce temps, je déjeunais avec Layla à la cafétéria du campus de l’Université nationale.
« Ah… Je suis épuisée… »
« Ça va ? »
Ses cernes étaient profonds.
Ils se creusaient de jour en jour.
À mesure que Mila apparaissait plus souvent dans la Ville des Tours, la véritable Layla semblait se laisser dépérir.
« Pas vraiment… Shion. On a quoi, ensuite ? »
« Mentorat. »
« Ah, c’est le cours en commun qu’on suit tous les deux. »
Mentorat.
Nous étions les mentors, et l’un des étudiants des classes supérieures était notre mentoré.
On nous avait attribué anonymement un mentor et un mentoré par téléphone. Le mentoré devait demander de l’aide au mentor sans révéler son identité, et le mentor devait répondre sérieusement à sa demande pour prouver qu’il avait progressé, ou quelque chose comme ça.
« Ce n’est pas dans l’auditorium ? »
« Si. »
« Alors, dépêchons-nous. Si on est en retard, il n’y aura plus de places devant. »
dit Layla en tirant sur son bracelet.
« D’accord. »
Je me levai à mon tour.
— À cet instant précis.
Un trait de force magique fusa de quelque part.
« Ah ! »
Layla se pencha vivement, et je lançai un regard noir dans la direction d’où venait l’attaque.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Elise. Elle haussa les épaules, les sourcils profondément froncés.
« C’est une attaque surprise. Tu ne sais pas reconnaître ça ? »
« Alors pourquoi tu nous attaques par surprise, bordel ? »
« Vous êtes des rivales, non ? »
« Ah, Elly, franchement ! »
Layla se releva. Elle avait la tête couverte de soupe. Elise eut toutes les peines du monde à retenir son rire en voyant ça.
« … Voilà pourquoi. Reste toujours sur tes gardes. C’est ce que je t’ai appris. »
« Ne ris pas ! »
« Quand est-ce que j’ai ri, hein ? »
« Tu viens de rire dans mon dos ! »
« Hmph. »
Elise se détourna. Nous la regardâmes quitter la cafétéria à grands pas, incrédules,
tandis que son partenaire, Gerkhen, restait assis à table et dévorait son gâteau comme si de rien n’était.