Chapitre 216
Préparatifs (3)
Layla et moi avançâmes dans la zone infestée de monstres. Comme l’indiquait le panneau « Débutants », elle n’était pas trop dangereuse.
On aurait plutôt dit un sentier de randonnée, l’air résonnant des bavardages des élèves venus faire équipe.
« Tu as déjà chassé des monstres, Shion ? »
Layla me posa la question, l’air détendu et pleine d’assurance.
« Oui. »
« Vraiment ? Je pensais que tu n’avais jamais… Quoi ? Si ? »
Dans ma vie précédente, j’avais attrapé pas mal de monstres. À l’époque, tout était une question d’équipement.
Je vivais au jour le jour, gagnant ma vie en chassant des monstres, consacrant soixante-dix pour cent de mes revenus à l’équipement et aux consommables, et les vingt pour cent restants aux médicaments.
« Pas dans des donjons. De vrais monstres. »
« Je t’ai dit que oui. »
Je tirai mon épée de son fourreau. Devant nous se tenait un loup rouge, qui grondait férocement, les crocs découverts.
Un loup sanguinaire.
Une bête affectée par des interférences magiques, étonnamment difficile à combattre. Comme avec la rage, une seule morsure suffisait à infliger une blessure mortelle.
Je demandai à Layla :
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« D’accord. »
« Non, pas “d’accord”. Je veux dire, c’est quoi le plan ? »
« Quoi ? »
« On devrait établir une stratégie, non ? »
« …Ah, oui ? »
Layla réfléchit un instant.
« Passe devant, Shion. Je te soutiendrai de l’arrière. »
Elle avait l’habitude d’agir seule en héroïne ; faire équipe devait la déstabiliser.
« Et comment tu vas me soutenir ? Tu as des formules ou des sorts à lancer ? »
« …Attends. »
Layla plissa les yeux, pensive, puis claqua résolument des doigts.
« Je vais te lancer un renforcement. »
« Un renforcement ? »
Il y avait de fortes chances que les renforcements ne fonctionnent pas sur moi. Mon immunité à la magie était trop puissante.
« Oui. Regarde ! »
Layla libéra de la magie.
Ffffou… La magie se transforma en particules bosselées qui s’accrochèrent à mon corps.
« Armure magique ! Alors, ça donne quoi ? »
« …C’est bien. »
Heureusement, cette armure agissait à la surface de mon corps. Elle m’était donc utile, à moi aussi.
« J’y vais. »
Je fis un pas en avant. Le loup sanguinaire bondit aussitôt en prenant appui sur ses pattes arrière, mais je le repoussai avec les « Huit Épées ».
Clang !
Les crocs et la lame s’entrechoquèrent dans un bruit semblable. Repoussé, le loup s’accroupit et tenta de planter les dents dans ma cheville.
Crac !
L’« Armure magique » de Layla lui brisa les crocs. Tandis que la bête titubait en arrière, j’enfonçai mon épée dans sa gueule béante.
— !
« Oh. Pas mal. »
Je me tournai vers Layla. Elle éclata de rire.
« Hahaha ! »
« …Pourquoi tu ris ? »
« Hahaha ! Shion, tu ne le sais peut-être pas, mais cette “Armure magique” est toujours reliée à moi. C’est moi qui lui fournis le mana. Tant que j’en aurai, tu seras invincible. »
« Ah bon ? Alors, continuons. »
« Hahaha ! Ça marche. »
* * *
Nous chassions des monstres, et la mafia continuait de nous filer avec acharnement.
Elle n’oserait toutefois pas attaquer à la légère. Même les mafieux devaient savoir qui était Layla Hilton, à mes côtés.
« Ouah, on en a déjà attrapé neuf ? On ne devrait pas rentrer ? »
Se débarrasser des carcasses après une chasse aux monstres était simple. Il suffisait d’envoyer les coordonnées GPS aux nettoyeurs, qui s’occupaient du reste.
Oui, c’était ce que je faisais avant ma régression.
« Alors, rentrons. »
« D’accord. On fait la course ? Le premier arrivé a gagné ! »
« …Pff, non merci. Je suis fatigué. Toi, tu n’as fait que rester plantée là. »
« Très bien ! C’est parti ! »
Elle démarra avant moi.
« Soupir… »
Je n’eus d’autre choix que de la suivre. Au début, nous avançâmes sur un terrain couvert de buissons.
Mais, à un moment, le sol se transforma en chemin de terre.
Les arbres avaient disparu, et les alentours ressemblaient à une lande désolée.
« … »
Le paysage avait brusquement changé.
Je m’immobilisai et regardai autour de moi.
Ce n’était pas une illusion. Mon corps aurait résisté à tout enchantement.
Il s’agissait donc d’un piège.
Fffffsssh !
Une épée surgit de nulle part et fila vers moi. Je la déviai prestement, mais ce n’était que le début.
Fouuuuu…
À droite. Comme une nuée d’oiseaux emportée par le vent, d’innombrables armes d’hast fonçaient sur moi.
— ! — ! — ! — ! — !
Je balayai l’air de mon épée et les repoussai toutes. Ce n’était pas particulièrement difficile.
Comme jouer du piano.
— ! — ! — ! — !
Soudain, j’entendis quelqu’un grincer des dents tout près de mon oreille. Ça devait être la mafia.
Ils avaient séparé Layla de moi et m’avaient piégé seul…
La pire décision qu’ils pouvaient prendre.
— !
Je n’avais qu’à gagner du temps. Agiter mon épée et rester en vie. Pas besoin de les affronter directement.
Parce que…
Krrrrrraaa !
Une faille s’ouvrit dans l’air. Quelqu’un, à l’extérieur, avait brisé le piège.
J’avais dû tenir une trentaine de minutes.
C’était un peu cliché et ennuyeux, mais comme prévu, une femme en tailleur traversa la faille. Je m’étais douté qu’elle finirait par apparaître.
— Ça va ?
Elle m’interrogea. Je feignis d’être hébété et répondis :
« …Ah, oui. »
— Des criminels sont là. Ils s’en prennent aux gens.
Ce fut seulement alors que je compris.
Elle avait remarqué qu’on nous suivait depuis le début.
— Je vais patrouiller dans le coin. Fais attention.
À la place où Layla avait disparu, Mila venait d’apparaître.
J’aurais pu me méfier, mais mieux valait éviter.
Kwaaa !
Elle prit son élan et bondit. Clang ! D’un coup de tête, elle brisa le noyau du piège.
Le paysage redevint une forêt ordinaire, et les présences des mafieux se dispersèrent en un instant.
« …Tu ne trouves pas que ça se remarque un peu ? »
Un léger sourire me tira les lèvres.
À cet instant, j’entendis derrière moi des pas précipités.
« Hé ! Shi… Shion ! »
Elle s’adressa à moi comme si elle venait tout juste de se rappeler qu’elle devait revenir.
« Tu étais où ?! Je te cherchais ! »
« Je ne sais pas. »
« Tu ne sais pas ?! Je t’ai cherché partout ! »
« Ah bon ? »
Je pris délibérément un air ahuri.
« …Shion. Hein ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Elle m’interrogea d’un air ingénu, le visage innocent, et je haussai les épaules.
« Euh… Mila est passée, puis elle est repartie. »
* * *
De retour dans la voiture, sur le chemin de la maison.
Layla marmonna en allumant la radio :
« …Shion. Tu dois de l’argent à quelqu’un, ces temps-ci ? »
« Non. »
Je répondis calmement. Layla pencha la tête, perplexe.
« C’est bizarre. »
« Pourquoi ? »
« …Pour rien~ »
Elle avait dû remarquer qu’on nous suivait et m’avait délibérément aidé. Elle savait qu’en son absence, la mafia m’attaquerait ; elle s’était donc écartée pour attirer l’attaque, puis les avait chassés en prenant l’apparence de Mila.
— À présent, les nouvelles. Les braqueurs de supérette arrêtés hier soir par « Mila », dans la Ville des Tours…
La radio venait de mentionner Mila. Je jetai un coup d’œil à Layla.
« Hé. Tu connais Mila, pas vrai ? »
« …Hein ? Enfin, je sais qui c’est. Mais je ne m’intéresse pas vraiment à elle~ »
Layla répondit d’un ton détaché.
« Vous venez toutes les deux de la Ville des Tours, non ? »
« Je ne sais pas~ Quel genre de femme elle est. Elle fait toujours des histoires. »
« Oh. Mila est une femme ? »
« … »
À ces mots, le visage de Layla se figea brusquement. Le bout de ses doigts et ses orteils se raidirent de façon visible. Même sa respiration devint imperceptible.
Je repris d’un ton désinvolte :
« Sa voix faisait féminine, en effet. »
« … »
Layla garda la bouche fermée. Elle passa sa langue sur l’intérieur de ses lèvres, puis me jeta un regard furtif.
« Et toi, qu’est-ce que tu penses de cette Mila ? »
« C’est évidemment quelqu’un de bien. »
Je m’en tins à cette réponse.
« …Vraiment ? »
« Oui. Elle m’a aidé quand tu n’étais pas là, non ? Pourquoi est-ce que je ne le croirais pas ? »
« Non, pas ça. Je veux dire… sa personnalité, tu vois. »
Je réfléchis à ce que je pouvais ajouter, puis me contentai de dire la vérité.
« Je ne peux la voir que comme quelqu’un de bien. Se sacrifier pour aider les autres… je n’arrive même pas à m’imaginer faire ça. »
« … »
Layla tourna légèrement le visage vers la fenêtre pour dissimuler son expression.
— Grâce aux actes héroïques répétés de Mila, l’opinion publique réclame maintenant l’adoption de lois en la matière. Il est temps, dit-on, que la Ville des Tours change.
« Mila pourrait certainement attirer des criminels lourdement armés. »
« …C’est ce que tu veux dire ? »
Layla me posa la question.
« C’est bien connu. Si les citoyens portent des couteaux pour se défendre, les criminels prendront des armes à feu. Et si les citoyens portent des armes à feu, les criminels viendront avec des pistolets-mitrailleurs. »
« … »
Le dilemme d’un héros, et pas des moindres.
Layla sembla elle aussi se plonger dans ses pensées un instant.
« Mais, je ne sais pas pourquoi… »
Je me tournai vers Layla. Elle croisa mon regard de biais.
« J’ai l’impression que Mila pourrait surmonter tout ça. »
« … »
L’expression de Layla vacilla légèrement, mais elle ne répondit pas.
Plus j’y pensais, moins cette fille avait l’air de devoir beaucoup parler.
« Mila semble vraiment capable de devenir une véritable héroïne. »
« …Tu as l’air de bien l’aimer, hein ? Tu l’as rencontrée aujourd’hui ou quoi ? »
« Elle est passée. Elle m’a aidé, puis elle est repartie. »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« C’est un secret. »
« …Mon cul. Elle t’a aidé comment ? Des créanciers te poursuivaient, c’est ça ? »
Layla prit un air narquois, puis appuya la joue contre la vitre de la voiture. Elle avait déjà les joues rouges.
Je souris en coin et appuyai sur l’accélérateur.
* * *
À l’Agence de renseignement de Libra.
Dès que j’eus quitté Layla, je retrouvai Sonya. Elle avait l’air encore plus épuisée, comme si elle avait perdu tout espoir.
« Ressaisis-toi. »
« … »
Elle leva les yeux vers moi en entendant ces mots.
« Ce n’est pas fini. »
« …Ha. »
Un sourire tordu se dessina au coin de sa bouche.
« Tu as des suspects ? »
« Des suspects. »
« Oui. »
« À quoi bon ? Peu importe qui je soupçonne, c’est moi qui finirai accusée. »
« Tu dois me le dire pour que j’aie une raison d’enquêter sur lui. »
Je lui avais déjà donné un indice au sujet de l’Agence de renseignement.
« …Des gens de l’Agence de renseignement sont venus. Ils m’ont dit que si ça s’arrêtait là, ils m’épargneraient au moins la vie. »
Sonya baissa la tête. Je fronçai les sourcils.
« Tu comptes abandonner comme ça ? »
« Peut-être. »
« Tu as le sang de Libra dans les veines. »
À ces mots, les épaules de Sonya tressaillirent. Elle releva discrètement les yeux.
« Toi qui descends de Libra, tu vas laisser de vulgaires chiens de chasse te déchiqueter et te prendre la vie ? »
« … »
Sonya serra les dents.
« Alors… »
Elle me fixa de ses yeux secs et demanda :
« Tu crois qu’un type comme toi peut me disculper ? Tu veux que je te fasse confiance ? Toi, qui n’es que le seul partisan du plus jeune. »
Je soutins son regard.
« Oui. J’essaie. Parce que j’ai confiance en toi. »
« … »
Malheureusement, je ne pouvais pas lui montrer les preuves fabriquées. Trop d’yeux nous observaient.
Je souris légèrement et traçai un nom du doigt.
[Benedict]
« Fais ce que tu veux, maintenant. »
« Oui. »
Je me levai. J’avais obtenu une réponse ferme ; il était temps de passer à l’action.
« Hé. »
Sonya m’interpella. Elle leva vers moi des yeux humides.
« Est-ce que je peux te faire confiance, moi aussi ? »
« …J’agis toujours dans l’intérêt supérieur de Libra. »
Je me contentai de lui répondre ainsi.
Sonya sembla satisfaite au fond d’elle-même et esquissa un sourire discret.
…
Le lendemain, à l’aube.
Je reçus des informations de Grawl. Elles concernaient les comptes secrets de Benedict et ses relevés de dépôts.
Ils étaient dissimulés avec soin, mais Grawl avait un talent exceptionnel pour les débusquer. Il semblait passer tout son temps enfermé dans son laboratoire à étudier ce genre de choses.
« C’est certain ! Il a des liens avec la mafia ! Ses méthodes de blanchiment d’argent sont typiques de la mafia ! Et ce n’est pas tout : il y a des preuves qu’il a vendu les intérêts de Libra pour de l’argent ! »
Grâce à cela, j’avais rassemblé un tas de saletés capables d’enterrer Benedict.
Je ne pouvais toutefois pas être celui qui les soumettait. Ce n’était pas le rôle d’un enquêteur interne.
Depuis le début, ma mission se limitait à établir la vérité sur la « trahison de Sonya ».
La corruption de Benedict ne me concernait pas.
« Exact. »
Mais…
J’avais quelqu’un qui pouvait agir à ma place.
Pas besoin de lui remettre tout ça directement.
Bip.
Je déverrouillai la voiture avec ma clé.
Un SUV de taille moyenne. Une voiture dégueulasse, pleine d’insectes et de micros, offerte par Bell Moore.
J’appelai Grawl sur son portable.
« Ces informations sont exactes ? »
— Oui.
À partir de maintenant, Grawl ferait comme s’il était mon informateur personnel.
— Le chef d’équipe Benedict, de l’Agence de renseignement.
Grawl parla assez fort pour que sa voix s’échappe du téléphone.
Toutes nos conversations étaient désormais retransmises à « Bell Moore ».
— Il vend des informations internes à Libra à la mafia.
Je fis mine d’être troublé et me massai les tempes.
— De plus… Il y a des preuves qu’il a vendu les droits commerciaux de l’entreprise de l’aîné, le Seigneur Derek. Il a touché des pots-de-vin et autorisé l’entrée.
« C’est clairement un abus de pouvoir. Mais je vais étouffer l’affaire. »
— Quoi ? Tu vas étouffer l’affaire ?
Je faillis rire en entendant le jeu d’acteur de Grawl, mais je serrai les dents et poursuivis :
« Oui. Ça n’a rien à voir avec l’affaire de corruption impliquant Sonnet Revil. Je ne fais que remplir mon devoir d’enquêteur interne… »
…
— Je ne fais que remplir mon devoir d’enquêteur interne…
« Putain de merde ! »
Bell Moore frappa le bureau des poings. Il se leva brusquement et arpenta son bureau privé.
« Pourquoi, bordel, étouffer l’affaire ? Ah, merde. »
La tension de Bell Moore monta à mesure qu’il écoutait les paroles de Shion.
Ce type était inutilement loyal, obstiné et intègre.
C’était une affaire de corruption qu’il ne fallait surtout pas étouffer.
« …C’est forcément un coup monté par ce salaud de Benedict. »
Un coup monté de Benedict.
Bell Moore en était déjà convaincu.
Chaque jour qui passait renforçait sa conviction, et il en était maintenant absolument certain.
Ce salaud de chef d’équipe Benedict, à l’Agence de renseignement, avait manigancé un coup contre Sonya et l’avait utilisé dans la foulée.
« Espèce de déchet. »
« …Alors. »
Une voix ténue lui répondit. Benedict regarda dans sa direction.
« Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
C’était Riley.
Il lui avait révélé les dessous de l’affaire Benedict avant d’en parler à qui que ce soit.
Bell Moore lui répondit :
« C’est sûr, Benedict agit de son propre chef. Le Seigneur Derek n’est pas au courant. »
« …Et alors ? »
« Comment ça, “et alors” ? Il faut frapper les premiers ! »
Bell Moore parla tout en écoutant Shion Ascal à la dérobée.
« Shion Ascal a un informateur personnel. Il a l’air compétent… Je vais d’abord obtenir les informations auprès de lui. Toi, tu les feras remonter. »
Riley fronça légèrement les sourcils, visiblement réticente.
« Mais… je ne sais pas si je devrais m’en mêler, moi aussi. »
« Tu étais avec moi quand on a arrêté Sonya ! Toi aussi, tu as été dupée par ce salaud de Benedict. Si ça tourne mal, on sera ses complices. Tu crois que ce salaud de Benedict ne va pas couper les ponts avec nous ? »
« … »
Riley n’avait pas non plus envie de discuter. Benedict avait un caractère si méprisable et, en tant que membre de Vancheon, elle voulait se débarrasser de lui plus que quiconque.
« D’accord. Je vais t’aider cette fois. Mais n’oublie pas que tu m’en dois une. »
« Ouais. Je t’en dois une. Maintenant, baisse la voix. Il faut continuer d’écouter. »
Bell Moore se concentra sur la voix de Shion Ascal qui sortait de ses écouteurs.