Chapitre 204
Début du semestre (1)
« Vous êtes Shion Ascal ? »
Le lendemain.
J’avais été convoqué tard dans la nuit au sous-sol de Libra. L’appel venait du chef d’équipe de l’Agence du renseignement.
« Oui. »
Je le regardai.
Assis en tailleur sur sa chaise, l’air autoritaire, il s’appelait Benedict.
Il était l’un des six chefs d’équipe de l’Agence du renseignement et un proche de Derek.
« J’en ai entendu parler. C’est vous qui avez soumis le rapport sur la pierre de mana extrême ? »
« Oui. Par hasard… »
« Je sais que c’est une coïncidence. Seul un vrai idiot congèlerait une pierre de mana dans une chambre froide. »
L’homme rejeta en arrière ses cheveux brillants de pommade en me regardant.
« Qui servez-vous ? »
« Je… »
« Arrêtez vos conneries en prétendant ne servir personne sous prétexte que vous êtes Chaser. Répondez comme un homme. »
« …… »
Quel connard. S’il y avait un trait commun aux hommes de main de Derek, c’était bien celui-là.
Ils ressemblaient à leur maître : autoritaires, pour la plupart. Ils méprisaient facilement les autres et accordaient autant d’importance aux origines et à la lignée qu’aux capacités.
« Je sers la plus jeune. »
« Quoi ? La plus jeune ? »
Benedict fronça les sourcils et secoua la tête, incrédule.
« …… Vous manquez d’ambition. C’est pitoyable. »
Il me tendit alors un chèque.
Le montant était de 3 000 000.
La somme était libellée en points Libra.
Il ne me donnait sans doute pas d’argent liquide parce que Derek privilégiait le rapport coût-efficacité.
L’argent liquide était une ressource qu’on dépensait aussitôt, tandis que les points Libra ne lui coûtaient rien tant que je ne les avais pas tous utilisés.
« C’est… »
« Derek, le chef de famille, s’intéresse à une nouvelle recrue comme vous. »
« …… À moi ? »
« Oui. Il vous faudra un porte-bonheur. Vous pourriez mener une vie bien plus brillante qu’aux côtés de la plus jeune. »
Je contemplai le chèque en silence. Benedict, comme s’il perdait patience, frappa violemment du pied.
« Qu’y a-t-il à réfléchir ? Vous n’aurez pas une deuxième occasion de changer de camp. »
Tap, tap. Il tapota le chèque pour me presser, mais je fis mine d’hésiter avant de secouer la tête.
« Je suis désolé. »
« Quoi ? »
Un soupir incrédule lui échappa des lèvres crispées.
« Je n’ai pas de grandes ambitions. Protéger une seule personne me suffit. »
« …… »
Benedict se passa la langue sur les lèvres.
« Vous êtes vraiment un imbécile. Enfin, comme vous avez grandi à l’orphelinat, vous avez sûrement besoin de quelqu’un qui vous tienne lieu de parents. Derek ne peut pas devenir votre maman et votre papa, vous savez. »
À cet instant, je faillis perdre mon sang-froid.
C’était mon talon d’Achille.
Je vis l’image de sa tête tranchée me traverser l’esprit.
« Il n’y aura pas d’autre occasion. Sortez. »
Après avoir rangé le chèque, il agita la main avec dédain, comme pour chasser une mouche.
Je m’inclinai en silence et me retournai.
« Hé. »
Benedict m’interpella dans mon dos.
« Bell Moore semble avoir engrangé quelques mérites. Vous êtes au courant ? »
Bell Moore avait probablement déjà rétabli les preuves falsifiées et les avait remises au chef d’équipe.
« …… Non. Je ne suis pas au courant. »
« Vous êtes vraiment stupide. Ça pourrait même servir les intérêts du chef de famille. Allez, dehors. »
Je sortis. En m’éloignant de la porte du bureau du chef d’équipe, je songeai en silence :
Je dois le tuer.
* * *
Lundi. Le jour annoncé par Raelro.
Soliette et moi nous retrouvâmes dans l’immeuble d’Elise et nous connectâmes à [Bethune].
« Bien, vous voilà. On commence tout de suite ? »
Raelro avait déjà installé son casque, et nous transférâmes naturellement notre conscience dans la cuve.
───.
L’espace trembla un instant.
Puis, lorsque j’ouvris les yeux :
« Ah, encore ce détective. »
J’aperçus les mains et les pieds du détective de ma dernière connexion. Toujours vêtu de son manteau, il semblait se diriger quelque part.
Je fouillai d’abord dans ma poche.
« Hum ? »
J’y trouvai un petit carnet.
Sans trop réfléchir, j’en ouvris la première page.
[Tu as un coupe-ongles ?]
[Si c’est toi, appelle-moi.]
« …… ! »
J’écarquillai les yeux. C’était un message laissé par Jared Arkne.
Je sortis aussitôt mon téléphone de ma poche et composai son numéro.
─…….
La communication s’établit rapidement, mais personne ne répondit.
D’une voix tendue, je lui demandai :
« Tu as un coupe-ongles, par hasard ? »
Je reçus une réponse inattendue.
─ Je l’ai enterré. C’est toi, n’est-ce pas ?
…….
La demeure de Jared Arkne.
Je le regardais.
Il me regardait.
« …… »
« …… »
Aucun de nous ne dit un mot, puis il esquissa un faible sourire.
« Tu sais. Moi aussi, je sais. »
« Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire… »
« Que ce monde est faux. »
Jared me regarda avec une expression un peu amère.
« Alors, je vais faire exploser cette bouteille de l’intérieur. Je vais libérer les âmes qui y sont piégées. Pour ça, j’aurai besoin de ton aide. »
Jared sortit du tiroir des explosifs plastiques et une carte. Je les examinai attentivement.
« Tu n’as qu’à les coller aux endroits que j’ai marqués. Je peux contrôler l’explosion. »
« …… »
La voix de Jared était calme.
La destruction de cette bouteille entraînerait sa mort.
« Tu… sais pour Soliette ? »
« …… »
Il hocha doucement la tête. Une ombre de tristesse passa sur son visage.
« Oui. Je sais. Mais inutile de troubler ma sœur pour rien. »
« La troubler ? Soliette croit que tu es… »
« Je… Je ne sais pas si je suis Jared Arkne. Je ne suis pas vraiment un mort de cet endroit, n’est-ce pas ? »
Jared parla doucement.
« J’y ai beaucoup réfléchi. Peut-être que je ne suis pas Jared Arkne, mais seulement une âme manipulée, fourrée dans une enveloppe fabriquée. »
« …… »
« Pour l’instant, je réprime ces pensées, mais un jour, moi aussi, je serai confronté à une crise existentielle. Quand ça arrivera, je deviendrai fou. »
Par conséquent, ma présence n’est pas bénéfique à Soliette.
Jared marmonna ces mots avec une pointe d’autodérision, le regard ailleurs. Mais il se mordit bientôt la lèvre et me regarda avec plus de détermination.
« Qu’est-ce que tu comptes faire de Cauchemar chevaleresque ? Ça m’intrigue. »
Cauchemar chevaleresque.
Je pensai à « lui ».
C’était un phénomène.
Sans doute un phénomène « inventé » par quelqu’un.
Alors…
« J’espère que Cauchemar chevaleresque survivra. »
Soliette fuyait encore la réalité sans même s’en rendre compte.
Qu’elle se concentre sur le jeu ou se plonge dans les communautés en ligne, tout cela venait du fait qu’elle n’avait aucun point d’ancrage dans la réalité.
« Il porte l’enveloppe d’Althea. Sa mémoire est probablement celle d’Althea, elle aussi. »
Soliette ne devait pas tuer Cauchemar chevaleresque de ses propres mains.
La laisser tuer celui qui avait pris l’apparence de Felix Althea, c’était la pousser au suicide.
Cauchemar chevaleresque devait vivre.
Plus longtemps qu’avant ma régression, jusqu’à ce que Soliette devienne plus forte.
« Le laisser partir, c’est ce qu’il y a de mieux pour Soliette. »
Le visage de Jared se rembrunit.
Il laissa échapper un petit soupir, comme s’il s’inquiétait pour moi.
« … Tu risques de te faire détester. »
« Je suis toujours prêt à me faire détester. »
Je souris.
« Tout comme toi, tu es prêt à mourir. »
« … »
Jared se tut.
« Mais j’ai une faveur à te demander. »
Je lui saisis la main.
« … Quelle faveur ? »
« Tu es Jared Arkne. Du moins pour Soliette, il n’y a aucun doute. Alors… »
Elle avait besoin de souvenirs.
Il lui fallait un souvenir plus heureux que ces journées marquées par l’enfer.
« S’il te plaît, rencontre Soliette au moins une fois. »
Le souvenir de toi pourra apaiser un peu ce terrible passé.
La figure du frère en qui elle croyait et qu’elle suivait.
Soliette devait rencontrer Jared.
Après une longue réflexion, Jared posa sa paume sur le dos de ma main.
« … À la fin. Ce sera peut-être possible, une dernière fois. »
…
En sortant, les explosifs plastiques et la carte en main :
« Tu as un coupe-ongles ? »
Une femme aux cheveux courts vint se coller à moi et me posa la question. Je lui répondis :
« Je l’ai enterré. Qui es-tu ? »
« Et toi, d’abord ? »
« Elise. »
« … Comment tu le sais ?! »
Elise recula vivement, sur ses gardes comme un chat.
« Peu importe. Je suis Shion. Tiens, prends ça. »
Je lui tendis la moitié des explosifs. Elise les prit, toujours méfiante.
« …… C’est vraiment toi, Shion ? »
« Oui. »
« Dis-moi ce que tu comptes faire. »
« Je vais voler Bianca. »
« Tss. Voler un animal qui reconnaît son maître, tout toi, ça. Et ça, c’est quoi ? »
« Des explosifs. Prends aussi cette carte et installe-les aux endroits cochés. »
Je déchirai la carte en deux.
« …… C’est tout ? »
« Oui. Notre agent infiltré s’en chargera. Nous, on va sortir et s’occuper de Cauchemar chevaleresque. Et Soliette ? »
Elise haussa les épaules.
« Je sais où elle est. Je vais la chercher et lui dire de se joindre à nous. Mais qu’est-ce que tu faisais au Présidium ? »
Je la regardai.
« Je l’ai rencontré. »
« Qui ça ? »
« Jared Arkne. »
« …… »
Elise en resta sans voix un instant. Elle cligna des yeux, et je posai la main sur sa tête.
« Partage ces explosifs avec Soliette. Collez-les tous. Faites attention, on pourrait vous prendre pour des terroristes. »
* * *
── Depuis, les jours avaient filé à toute allure.
Dans la Bouteille des âmes, nous avions posé des explosifs plastiques ; les jours où nous sortions, nous avions accompli diverses missions en tant que Chasseurs de Libra ; et nous avions remis à Kanya, dans la Ville des Tours, la formule de la « Boîte de livraison premium »…
Sans que je m’en rende compte, le premier jour à l’Université nationale était arrivé.
« Enchanté de vous rencontrer. »
La rentrée ne donnait lieu à aucune cérémonie particulière. Les cours commençaient simplement, conformément au programme.
« Je suis le professeur Zed, j’enseigne au département chevaleresque depuis treize ans. »
Le professeur se présenta à la chaire. Les étudiants le regardaient depuis leur place.
Jusque-là, tout était normal. Mais pas le cadre.
La neige tombait partout sur le sol gelé. Et ce n’était pas tout.
Il faisait froid.
Pas juste un peu froid.
Il faisait moins soixante degrés.
La température ressentie devait avoisiner les moins quatre-vingts ou quatre-vingt-dix degrés.
Bref, il faisait si froid que les étudiants de première année, encore pleins d’énergie, tremblaient tous.
« Qu’est-ce que vous voulez ? Réussir comme chevalier ? Devenir chevalier commandant ? Ou chef d’équipe dans une grande entreprise ? Directeur ? Ou millionnaire indépendant ? »
C’était le premier cours du département chevaleresque : « Entraînement du corps et de l’esprit ».
Nous nous trouvions dans un espace magique artificiel où régnait un froid extrême.
« Quel que soit votre objectif, vous l’atteindrez. »
Zed poursuivit son discours.
« Avec de la patience, de l’endurance et de la force physique. »
Mais, pour moi, il était facile de résister.
Bien sûr, il faisait froid.
Mais mon corps, naturellement renforcé par la congélation dans le Périon, semblait assez résistant aux températures extrêmes, qu’elles soient très basses ou très élevées.
─…… Shion. Ça va ?
Soliette, qui me chuchotait à côté, était dans le même cas. Le sang des Arkne était chaud.
─ Oui. Ça va.
─ Tant mieux.
« Aujourd’hui, pour marquer cette rentrée spéciale, le premier cours d’“Entraînement du corps et de l’esprit” sera bref et intense. Nous ne tiendrons que trente minutes. Vous pouvez abandonner à tout moment. »
Zed claqua des doigts.
Un vent glacial se leva. Il était si mordant qu’il semblait écorcher la peau.
« Ough… »
Un étudiant de première année ouvrit la bouche et abandonna aussitôt. Ses poumons avaient gelé.
« Un médecin ! Emmenez-en un ! »
À l’ordre de Zed, les chevaliers se précipitèrent et l’emportèrent.
« Ça ne fait que cinq minutes ! »
cria Zed, mais les abandons étaient nombreux. Le vent, tranchant comme une lame, dépassait les moins cent degrés.
Sur une centaine, une trentaine avait déjà été emmenée à l’infirmerie.
Je tenais bon, immobile.
Jusque-là, c’était supportable.
« …… Les autres ont l’air de tenir le coup. Mais ce n’est pas fini. »
Clac !
Zed claqua des doigts. Le vent tranchant s’arrêta net. En revanche, l’humidité monta.
Quand les gouttelettes glacées s’accrochèrent à nos vêtements et à notre peau nue, puis gelèrent…
« Argh ! »
Des cris de douleur retentirent.
« J’abandonne ! »
Asher aussi renonça aussitôt, incapable de supporter que son visage soit abîmé.
Je pouvais tenir bon.
Mes sourcils avaient blanchi sous le gel, mais c’était supportable.
Surtout, j’avais une raison de tenir.
Tous les cours de l’Université nationale étaient accessibles « contre paiement ».
Autrement dit, si quelqu’un de Libra payait les frais correspondants, il pouvait voir ma présence en cours, mon attitude et tous les efforts que je fournissais.
Zia ne m’avait toujours pas contacté directement.
Je devais attirer son attention de cette façon…….
* * *
Dans le Jardin aérien de Libra, à quelque distance de l’Université nationale, Zia regardait un cours depuis son bureau.
« …… »
Pourtant, sa caméra était braquée sur une seule personne.
Shion Ascal.
Les droits d’observation de l’Université nationale coûtaient 300 000 Ren par semestre : c’était assez peu rentable, mais elle était en proie à un dilemme de taille.
Devait-elle le faire venir ?
Pouvait-elle le rencontrer directement, lui dévoiler ses ambitions et lui demander de lui « prêter allégeance » ?
Pouvait-elle lui faire confiance ?
« Même sous la torture, il ne parlerait probablement pas… »
Elle en était presque certaine. À sa place, elle aurait abandonné au bout d’une minute.
Elle détestait trop le froid.
Bang─ !
Soudain, la porte s’ouvrit à la volée, comme si elle allait céder.
Le bureau de Zia ressemblait toujours à un parc de quartier.
« Zia. »
C’était Johanna. Elle avait des cernes sous les yeux, sans doute à force de jouer, et applaudit en regardant Zia.
« Félicitations pour le succès de l’affaire des pierres de mana extrême. »
Elle avait appris la nouvelle avec du retard.
Elle ne l’avait probablement entendue que tard parce qu’elle jouait.
« Je t’ai envoyé un mail… »
« Je sais. J’ai déjà tout compris. Je n’ai même pas pu entendre la nouvelle parce qu’il y avait une grosse mise en jeu. Dommage. »
Zia hocha la tête.
« Tu as gagné… le pari… ? »
« Bien sûr. »
Johanna leva son majeur. Elle n’avait montré qu’un doigt d’honneur, mais Zia ne réagit pas.
« Dix millions de Ren… ? »
« Tu me prends pour une pauvre ? J’ai gagné cent millions de Ren. »
« Waouh… »
Johanna s’approcha en ricanant et regarda l’écran de Zia.
« Tu regardes un cours à l’université ? Tu essaies de sauver quelqu’un ? »
« Ah, oui… »
« C’est le fils d’Ascal. Il fait partie des candidats potentiels au poste d’équilibreur. »
Johanna le reconnut au premier coup d’œil. Un sourire malicieux se dessina sur ses lèvres.
« Zia. Tu lorgnes sur ce type ? »
« Oui… »
« Il a l’air bien trop doué pour toi. »
Johanna posa la main sur l’épaule de Zia. Celle-ci se recroquevilla comme une crevette.
« Ce type a même refusé l’offre de Derek. Évidemment. Pourquoi travaillerait-il pour un vieux grippe-sou qui donne des points Libra sous forme de chèque ? »
« …… »
Zia garda le silence.
Elle ne devait rien dire sur les ragots qui couraient entre l’aîné et l’aînée. On pourrait la soupçonner sans raison.
« Mais, Zia. Moi, je ne suis pas comme Derek. J’ai cent millions de Ren en liquide dans mon sac, là, tout de suite. »
Johanna posa la main sur la tête de Zia. Elle lui ébouriffa rudement les cheveux, puis dit :
« Je peux donner dix millions de Ren en liquide à ce type. À ton avis, qui choisira-t-il ? »
« Si… tu… le veux, grande sœur… »
La voix de Zia tremblait au rythme des mouvements de sa tête.
« …… Laisse tomber. »
Johanna lui lâcha la tête. Les cheveux en bataille, Zia cligna des yeux, hébétée.
« Je ne veux pas te piquer ton homme. Pas encore, en tout cas. »
« …… »
« Hum. J’ai un peu de temps, après tout. »
Johanna fit se lever Zia, puis s’assit à sa place et l’installa sur ses genoux.
« Regardons ensemble. Comme au bon vieux temps, quand on regardait des films. »
« Oui… J’aimerais bien… »
Zia acquiesça doucement.