Chapitre 194
Stage (5)
…… Deux heures plus tôt.
À dix-huit heures, une fois tous les invités entrés.
« Salle 1A dégagée. »
Je patrouillais depuis les chambres d’amis du château jusqu’au balcon, sur le toit et ailleurs, un peu à l’écart de la salle principale où résonnait la mélodie classique de l’orchestre. J’avais reçu l’itinéraire à l’avance et suivais l’ordre mémorisé dans le « Bloc-notes ».
« …… »
En avançant dans le couloir, je jetai un coup d’œil aux chambres de Jade et du sénateur Amota. J’avais trafiqué les invitations pour intervertir leurs emplacements et, heureusement, aucun des deux ne se doutait de rien.
─Veillez à ce que tout le monde suive son itinéraire sans chevauchement. Au moindre comportement suspect, signalez-le immédiatement.
Le plan de l’« Association des monstres » consistait probablement à enlever le sénateur Amota, à saboter la barrière du château et à plonger cette soirée de bienfaisance dans le chaos. En réalité, les invités resteraient prisonniers de cette barrière un bon moment.
« Ce n’est pas encore l’heure ? »
Je consultai l’horloge. Les chambres n’avaient pas bougé. Bien sûr, je pouvais aussi évacuer le sénateur Amota seul.
Si j’avais choisi de coincer Jade à sa place, c’était parce que……
C’était un cadeau. Le fils cadet de Libra ferait un otage bien plus précieux que le sénateur Amota.
Encore fallait-il que je puisse l’enlever.
« Couloir des chambres 1A dégagé. »
─La soirée de bienfaisance va bientôt commencer. Exactement dix minutes après le discours du sénateur Amota.
C’est alors que cela se produisit.
── !
Une faible ondulation de mana jaillit. La manifestation du sort était assez discrète. Je jetai brièvement un regard en arrière.
Une chambre avait disparu. C’était à l’origine celle du sénateur Amota, mais il s’agissait de la [107A], que j’avais échangée avec celle de Jade.
« Parfait. »
Il ne restait que les dalles du sol à l’endroit où la chambre avait été proprement découpée. Comme si elle avait toujours été ainsi.
Je me retournai avec un sourire en coin.
Gloups.
À cet instant, la porte de la chambre [108 B] s’ouvrit. Le sénateur Amota en sortit, un discours à la main, juste à temps.
« Hmm ? C’est le garde de l’entrée. »
Il m’adressa un léger sourire.
« Oui, c’est bien moi. »
« …… Je vois. Vous pensiez vraiment que j’avais la trentaine ? »
« Je ne saurais vous mentir. »
« C’est vrai. Vous avez la langue bien pendue. »
Je ne savais pas grand-chose du sénateur Amota. De mon vivant, il était mort à ce moment-là, avant que je ne remonte le temps.
Mais je connaissais la « loi spéciale Amota ». J’en avais entendu parler.
Un sénateur d’une clémence infinie envers les classes populaires, mais qui chargeait sans pitié les groupes criminels, cartels compris, et qui avait fini par succomber, hélas.
« Mon discours va bientôt commencer. Vous pourrez l’écouter ? »
Il me posa la question.
« Je le suivrai de loin. »
« Hmm. D’accord. À vrai dire, peu importe que vous l’écoutiez ou non. Ce n’est qu’un discours sur l’argent. »
Le sénateur Amota traversa le couloir en direction de la salle principale. Je rejetai mes cheveux en arrière et esquissai un sourire discret.
« Je me demande s’ils ont bien reçu le cadeau. »
* * *
Dans la salle principale du château,
Elise et Layla observaient les personnalités présentes à [Blue DeLuneman].
« Cette personne, c’est le PDG de “Pine”. »
« Waouh…… »
Aux paroles d’Elise, Layla s’émerveilla.
« Et cette personne est le principal actionnaire de “Ruslion”. »
« Mon Dieu. C’est la trentième personne la plus riche d’Edsilla ? »
Elise, qui suivait de près l’actualité, reconnaissait de nombreux visages. Le PDG de “Pine”, le fabricant du smartphone qu’elle utilisait, le chercheur en chef de “Villonde”, qui développait, inventait et présentait divers sorts magiques…
« Layla. Tu pensais que Shion serait là ? »
Ce qui préoccupait davantage Elise, c’étaient les gardes du corps.
Elle était certaine qu’il y en avait un qui ressemblait à Shion. S’était-elle trompée à cause du masque ?
« Pourquoi Shion serait là ? Il n’a pas été invité. »
Layla avait le visage radieux. Après tout ce temps, elle était de sortie et semblait ravie de participer à un événement mondain dans la Ville des Tours.
──Mesdames et messieurs, je pourrais vous demander un instant d’attention ?
Le son d’un micro résonna dans la salle.
Tous les regards se tournèrent vers la scène.
──Le sénateur Amota souhaiterait vous adresser quelques mots.
Un projecteur s’alluma quelque part. De nombreux regards convergèrent vers l’endroit éclairé.
─Bonjour. Je suis Amota, et j’occupe un modeste siège au Parlement d’Edsilla.
C’était le sénateur Amota. Sénateur pour la troisième fois, il était particulièrement respecté et digne de confiance parmi les invités.
Elise leva elle aussi les yeux vers lui.
─À vrai dire, ce dont je vais vous parler aujourd’hui ne sera peut-être pas très agréable. C’est mon franc-parler habituel qui veut ça. Les représentants d’entreprises présents ici le savent peut-être mieux que quiconque.
Quelques rires fusèrent. Elise imita légèrement l’air détendu des adultes.
« Hé hé. »
« Elly. Qu’est-ce qui te fait rire ? »
« …… Tais-toi. »
─Aujourd’hui, j’aimerais profiter de cette tribune pour vous parler de « charité ».
Elise balaya soudain du regard les abords de la salle principale. Il y avait de nombreux gardes du corps.
Parmi eux, elle ne vit personne qui ressemblât à Shion.
─Nous voici dans la section C-01 de la Ville des Tours, derrière ces hauts murs. Elle se trouve à mi-chemin entre la section B, très sûre, et la section D. Pour vous, c’est peut-être un endroit très dangereux.
Les adultes rirent. Elise se couvrit la bouche et les imita.
« Hé hé. »
« Elly. Qu’est-ce qui te fait rire ? »
─J’étais gêné de vous faire venir jusqu’ici. Mais c’était l’endroit le plus approprié. À un pâté de maisons d’ici se trouve la section B, avec ses bâtiments magiques mystérieux, ses entreprises de pointe et ses résidences de luxe.
Le sénateur Amota projeta des photos depuis la scène. Layla reconnut le paysage familier de la section B.
─Mais si vous descendez encore d’un pâté de maisons, dans la section D de la Ville des Tours…
Les images défilèrent comme une pellicule.
─De nombreux enfants y perdent encore la vie.
Des enfants gisaient à terre, mourants, dans la section D.
Le visage de Layla blêmit en un instant. Elise, elle, contempla les images en silence.
« Tout simplement parce qu’ils n’ont rien à manger, pas d’eau et que, surtout… les criminels les utilisent comme des outils. »
« C’est vrai. Ces ordures. »
Layla serra les dents. Elise prit une gorgée de champagne.
« La section D de la Ville des Tours n’est pas la seule concernée. Il y a aussi les périphéries d’Edsilla. Ces endroits que nous nous contentons d’appeler “taudis”, que nous ignorons et méprisons… »
Le sénateur Amota fit défiler plusieurs photos.
« Pour combattre ces phénomènes sociaux, les lois ne suffisent pas. Il faut aussi vos parrainages, vos dons et, surtout, votre attention. Grâce à cela, nous pouvons protéger les enfants contre le crime. Nous pouvons leur offrir un avenir meilleur. Et cela, dès maintenant. »
Comme s’il s’agissait du point le plus important,
le sénateur Amota leva un doigt.
« L’ensemble de ce processus sera transparent. Chaque détail concernant l’utilisation de vos dons et de vos parrainages sera rendu public. »
C’est alors que cela arriva.
Dehors, derrière les fenêtres, le ciel s’assombrit soudain. La plupart des invités n’y prêtèrent guère attention. Le soleil était censé se coucher à cette heure-là.
« … Eh bien. Je vous ai retenus trop longtemps. J’espère que vous profiterez bien de la soirée et que vous rentrerez chez vous sans encombre. »
Les applaudissements retentirent.
Elise et Layla applaudirent elles aussi. Layla, en particulier, y mettait beaucoup d’enthousiasme.
« Elly. Je vais donner toute mon argent de poche. »
« Alors, je donnerai la même somme. »
À cet instant, des célébrités s’approchèrent elles aussi de Layla et d’Elly. C’étaient des PDG de diverses entreprises.
Les soirées de bienfaisance, où l’on noue des relations grâce aux œuvres caritatives, se déroulaient ainsi.
Certains engageaient la conversation, d’autres prétextaient avoir quelque chose à régler et s’éclipsaient rapidement.
« … Pourquoi fait-il si sombre dehors ? »
À un moment donné, un chercheur d’une entreprise de magie, particulièrement doué pour déceler les signes inhabituels, remarqua que quelque chose clochait.
Elise aussi regarda autour d’elle. Puis elle leva brusquement les yeux vers le plafond.
« … Attendez. »
Ses yeux s’écarquillèrent.
« Elly. Qu’est-ce qu’il y a ? »
Layla leva à son tour les yeux et frissonna.
« … Quoi ? Le plafond a toujours été aussi haut… ? »
Le plafond s’élevait à une hauteur vertigineuse.
Bien sûr, il avait toujours été haut, mais à présent, il l’était anormalement, au point qu’on n’en voyait plus le sommet.
« Elly. Qu’est-ce qui se passe ? »
« J’ai déjà vu ça. Dans des manuels de magie. »
Elise diagnostiqua rapidement la situation.
« C’est une erreur de frontière. »
« Une erreur ? »
Les hommes d’affaires autour d’elle se rassemblèrent. Ils avaient eux aussi senti que quelque chose clochait.
« Oui. Ça arrive parfois lorsqu’une frontière d’expansion se dérègle… »
L’espace lui-même se tordait et s’étirait, comme une bande de tire élastique. Une distorsion singulière se dessinait.
« Ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas un incident qui risque de faire des victimes. »
Elise leur dit cela en les regardant. Les gardes du corps se mirent eux aussi en mouvement. Ils allaient sortir dans le couloir…
« Ne sortez pas ! »
Elise les arrêta avec sa « Télékinésie ».
« Restez dans un espace vaste et dégagé. Si vous vous engagez dans un endroit étroit et long comme un couloir, vous risquez de vous retrouver piégés. »
L’orchestre s’arrêta. Elise concentra sa magie sur sa rétine. Elle comptait examiner le circuit de la barrière pour repérer l’erreur─
─Kwaaaa !
Un objet volant surgit de l’extérieur et percuta la fenêtre. C’était un amas de pierres aux formes étranges.
On aurait vraiment dit des rochers agglomérés au hasard, qui volaient dans tous les sens.
Layla demanda :
« C-c’est quoi, ça ? »
« … Un effet secondaire d’une erreur de frontière. Quand la magie s’échappe, elle s’installe dans des objets naturels ou fabriqués par l’homme. »
C’est pour cela que la plupart des demeures maudites et des studios infestés de fantômes qu’on voit parfois dans les films sont dus à une « erreur de frontière ».
Quand la barrière est mal conçue dès le départ, ou que ses points faibles sont attaqués, des erreurs se produisent. La magie s’emballe et des incidents magiques surviennent à l’intérieur de la barrière.
« Kyaaaaa ! »
Le cri de l’épouse d’un homme d’affaires donna le signal.
Même Elise, qui s’était retournée sans se presser, sentit son estomac se nouer.
Un golem était là, fait de chair, d’intestins, de muscles, de peau et d’os, probablement humains, assemblés pêle-mêle.
* * *
Au même moment,
Zia se trouvait seule dans une chambre. Mais ce n’était pas la sienne. C’était celle de « quelqu’un d’autre ».
[INSTALLATION EN COURS]
[◆◆◆◇◇]
Elle aussi avait voulu assister à cette soirée mondaine. Elle avait délibérément demandé une invitation à Jade.
Tadadadada.
Pourtant, la soirée en elle-même et les relations qu’elle aurait pu y nouer ne l’intéressaient pas.
Elle pianotait simplement sur le clavier de son ordinateur portable.
Tadadadada.
[INSTALLATION EN COURS]
[◆◆◆◆◇]
Elle installait un logiciel espion. Zia l’avait conçu elle-même avec une grande finesse et beaucoup d’ingéniosité ; à l’heure actuelle, il était presque impossible à détecter. Son seul défaut, c’était qu’il fallait « manipuler directement l’appareil pour l’installer ».
« …… »
Depuis le début, c’était son objectif.
Certains « bourreaux de travail » avaient tendance à emporter du travail aux soirées, et les hommes d’affaires soucieux de leur vie privée détestaient les caméras de surveillance.
Les conditions étaient idéales pour installer des programmes de piratage.
Tac-tac-tac. Tac-tac-tac.
[INSTALLATION TERMINÉE]
Piratage terminé. À présent, toutes les informations qui arriveraient sur cet ordinateur portable seraient transmises par une porte dérobée.
« Pine », « Ruslion » et « Vilong ». Elle avait installé le programme sur les ordinateurs portables de personnalités importantes de trois grandes entreprises.
Même les miettes valaient au moins dix millions d’Elne. Avec un peu de chance, elle pourrait dérober des technologies de pointe d’une valeur d’un milliard d’Elne.
Voilà comment Zia prenait parfois des risques. Elle passait à l’action pour viser gros. Personne ne se serait imaginé qu’elle puisse faire une chose pareille.
« …… »
Elle remit l’ordinateur portable dans le sac de sa propriétaire. Après avoir effacé toute trace de son passage, elle sortit.
Sur la pointe des pieds, elle descendit le couloir.
« …… ? »
Mais quelque chose clochait.
Il faisait trop sombre.
Aucune lumière ne filtrait par la fenêtre et le fond du couloir semblait englouti par les ténèbres. On n’en voyait pas la fin.
Elle regarda autour d’elle.
Le couloir s’était allongé.
Il n’y avait pas d’autre façon de le décrire.
« …… »
Zia se mit à avancer, pour l’instant.
Elle régla la force de ses pas, calcula la longueur de foulée optimale et fit environ six pas.
« … Une erreur. »
Elle avait prévu une erreur de frontière.
Agir directement avait ses inconvénients. Les gains étaient là, mais elle était constamment exposée aux risques.
Frouu…
Un vent étrange se leva soudain. Il lui inspira un mauvais pressentiment.
Mais elle n’avait pas le choix. Elle devait continuer d’avancer jusqu’à ce qu’une brèche apparaisse dans l’erreur.
Un pas. Un pas.
Elle continua d’avancer. Plus elle marchait, moins elle voyait et moins elle entendait.
Elle avait l’impression de s’enfoncer dans les ténèbres.
─── Aaaaaah !
Soudain, un cri humain résonna. Le son était déformé, comme une bande magnétique étirée.
L’erreur de frontière était grave. C’était peut-être dû à une attaque extérieure ou à un piratage.
Zia déglutit.
Fouu !
Soudain, une bougie s’alluma dans le couloir, non loin d’elle. Sa flamme se distinguait nettement dans l’obscurité. Une personne se tenait devant la lumière.
Zia s’immobilisa un instant.
Devait-elle se méfier ou demander de l’aide ?
Mais elle ne savait pas gérer la peur. C’était la seule chose qui l’effrayait. Elle pouvait supporter la douleur, mais…
Zia s’avança vers la lumière. Elle atteignit la bougie en s’efforçant de contrôler sa respiration.
« Excusez-moi… »
Elle s’interrompit.
Aussitôt, sa peau se hérissa.
Ce n’était pas une personne.
C’était un tableau.
Un portrait en pied.
On y voyait un homme bizarre, fait de peinture, qui la regardait…
─── Hahahahahahaha !
Il éclata de rire. Ses yeux se plissèrent en deux lignes, comme déchirés. À l’instant où leurs regards se croisèrent, elle eut l’impression que son âme était capturée.
Elle voulut reculer. Mais ses jambes refusaient de bouger.
L’homme du tableau tendit la main le premier.
─── Hahahahahahaha !
Il partit d’un grand rire en posant les mains sur sa propre gorge. Lentement, il se mit à s’étrangler.
Se tortillant…
La peau se tordait. Son souffle ne cessait jamais.
Pour lui échapper, Zia mit toutes ses forces dans un pas.
Un pas.
Elle recula lentement…
Floc.
C’était la pire chose qui pouvait arriver.
Quelque chose de solide lui toucha le dos.
Zia faillit s’évanouir sur-le-champ.
Mais alors…
Crriii…
Un bruit d’acier qu’on raclait.
Une résonance inconnue, semblable à celle d’une épée tirée de son fourreau.
Fouish !
Une lame fendit l’air. Un éclair de lumière dans le vide.
La main de l’homme du tableau fut tranchée, et un cri emplit les oreilles de Zia.
Aaaaargh !
Un hurlement bien plus insupportable encore. Zia poussa un gémissement involontaire. Puis une large paume surgit derrière elle et lui couvrit les oreilles.
……
Le monde s’apaisa.
Bientôt, l’épée de quelqu’un bougea. La lame décrivit une diagonale.
Elle trancha entièrement le tableau qui l’avait tourmentée.
« …… »
Submergée par un immense soulagement, Zia vacilla. Elle s’appuya contre la silhouette derrière elle.
« …… Calme-toi. »
Une voix douce se fit entendre.
« Respire profondément. Tu n’as pas besoin de te crisper. »
Zia prit une profonde inspiration. Elle s’efforça de ne pas perdre connaissance.
Elle ne pouvait pas se laisser sombrer. Elle ne pouvait toujours pas faire confiance à la personne qui l’avait sauvée.
« Tu n’as pas besoin de te crisper. »
Pas besoin de te crisper.
Il prononçait ces mots tout en la soutenant.
« Haah……. Haah…… »
Zia haletait comme si elle allait s’évanouir…… Puis elle leva les yeux.
Une silhouette floue se dessina dans sa vision encore embrumée.
« …… Je vais te protéger. »
Enfin, sa vue s’éclaircit et une personne emplit son champ de vision.
L’enfant qu’elle avait autrefois vu à l’Orphelinat.
Cette petite silhouette.
« C’est moi. »
Shion Ascal.