Chapitre 188
Confus (1)
Une salle de jeu avec une pancarte indiquant : [En construction].
« Compris. »
J’enregistrai la « Protection » qu’Elise m’avait enseignée dans la base de données du « Bloc-notes ».
Maintenant, il ne me restait plus qu’à relier ça à la « Boîte de livraison ».
La méthode qui consiste à relier des formules, que les mages de la Ville des Tours trouvent déroutante et qu’ils appellent « Chimère », était en réalité très simple. Il suffisait d’assembler de diverses façons la « Boîte de livraison » et la « Protection » dans la base de données, puis de ne garder que les combinaisons compatibles, sans effets secondaires.
Autrement dit, il s’agissait de relier au hasard les « points » et les « traits » des formules.
Ça avait l’air facile, mais c’était sans doute une méthode que j’étais le seul à utiliser — et le seul à pouvoir utiliser sur ce continent.
Un humain ne pouvait pas faire ça à la main : c’était trop laborieux.
Par exemple, imaginons qu’un sort comporte trente points pouvant être reliés et qu’un autre en comporte quinze.
Le nombre de façons de relier ces deux sorts par force brute était de « 202 843 204 931 727 360 000 ».
Bien sûr, si l’on ne retenait que les connexions théoriquement possibles, on tombait à environ vingt ou trente mille possibilités, mais ce n’était pas simple pour autant. Sur le moment, c’était absolument impossible.
Pour moi, en revanche, ça ne l’était pas.
Le « Bloc-notes » pouvait calculer et exécuter mécaniquement, automatiquement, le processus décrit plus haut. Il trouvait une façon de relier les formules en chimère, quoi qu’il arrive.
Cette formule chimérique était donc sans aucun doute un privilège « qui ne m’avait été accordé qu’à moi »…
« Compris. »
Elise avait dit la même chose que moi. Je lui jetai un coup d’œil. Une boîte de la taille d’un petit chien flottait dans les airs.
Elise y déposa quelques boissons.
« Vas-y. »
Vroum─
La boîte vint jusqu’à moi.
« Bois. »
« … Euh. Merci. »
Je sortis un cola et en bus une gorgée. Elise m’interrogea d’un air intéressé.
« Alors, le goût ? C’est pareil ? Rien n’a changé ? »
« C’est pareil… Attends. C’était une expérience ? »
Elle marmonna quelque chose en prenant des notes dans son carnet.
« Il n’y a aucune modification chimique ou magique des objets à l’intérieur… »
Toc, toc.
On frappa à la porte au bon moment.
Elise consulta sa montre, puis alla ouvrir.
C’était Soliette, comme prévu.
« Désolée d’être en retard. »
« Ce n’est rien. »
Miaou─
Grawl miaula à côté de Soliette. Elle le prit familièrement dans ses bras et déclara :
« Alors, on se connecte tout de suite à Bethune ? »
À l’idée de retrouver [Bethune], son visage rayonnait déjà.
Elise acquiesça.
« C’est pour ça qu’on s’est réunis, à la base. Mais vous êtes où, vous ? Moi, je suis au village des débutants. »
« Oh, pas de souci. J’ai obtenu un [Parchemin d’invocation] en atteignant le niveau 30. Je vais vous invoquer avec ça. Comme tu es grand prêtre… »
Soliette s’apprêtait à poser sa console sur son support, mais s’interrompit. Elle regarda Elise d’un air étrange.
« … Elise. »
« Hmm ? »
« Par hasard… Tu n’as pas menti sur ta classe, hein ? »
« … Menti ? »
« Genre, tu es une prêtresse ordinaire, mais tu as prétendu être une grande prêtresse… Ce n’est pas ça, hein ? Les parchemins d’invocation coûtent cher. »
Elle était pleine de méfiance.
Elise plissa les yeux.
« Tu doutes de moi ? »
« … Connectons-nous d’abord. Elise, c’est quoi ton identifiant ? »
« Mon identifiant ? Pourquoi ? »
« Je dois t’ajouter en amie pour pouvoir t’invoquer. »
« … »
« Il y a un problème ? »
Comme Elise hésitait, Soliette fronça les sourcils.
« Si tu as menti sur ta classe pour attirer l’attention d’une joueuse de haut niveau comme moi, dis-le tout de suite. »
« Non, ce n’est pas ça… »
Elise se mordit la lèvre et murmura quelque chose à l’oreille de Soliette, tout en me lançant un regard.
« … Oui. Je t’envoie la demande d’amitié tout de suite. Je vais d’abord me connecter. »
Soliette inséra aussitôt le CD dans la console.
Nous la suivîmes.
* * *
Dans [Bethune].
Le manoir Aventagher.
Dès ma connexion, je me retrouvai au milieu du salon. Soliette se tenait à côté de moi, en train de manipuler la fenêtre des amis.
« Shion Ascal, j’ai envoyé une demande d’amitié à Elise. »
« C’est quoi, son identifiant ? »
« “C’est Elise”. »
« “C’est Elise” ? Pourquoi c’est si compliqué ? »
« ──Vous voilà tous ! »
Raelro apparut à cet instant. Erick était à ses côtés.
Il s’adossa au mur et rejeta ses cheveux d’un geste, comme s’il cherchait à se donner un air.
« Félicitations, Soliette. »
« … Félicitations ? »
« Tu as été admise. En section chevalerie, à l’Université nationale. »
« Les résultats ne sont pas encore publiés. »
Erick s’approcha en ricanant.
« Il y a un moyen de le savoir… »
Vroum── !
Soudain, un cylindre de lumière descendit du plafond.
Une femme et un chameau émergèrent de cette lumière éblouissante.
Clop─
Le chameau posa d’abord un pied à terre. Son regard balaya la pièce avec hauteur. Son corps était couvert d’un pelage noir lustré.
Clop─
Sa démarche était élégante et, chose surprenante, ses dents étaient parfaitement alignées, contrairement à celles d’un chameau ordinaire.
« … J’ai répondu à l’invocation. »
Elise, assise sur la selle du chameau, prit la parole.
Raelro la dévisagea, surpris.
« … N’est-ce pas mademoiselle Petra ? »
« Ouf. C’est bien une grande prêtresse. »
Soliette, qui avait vérifié les informations de la joueuse, poussa un soupir de soulagement.
Clop-clop. Elise fit avancer le chameau sans un mot. Comme pour le montrer. Comme pour nous dire : admirez donc mon chameau. Faites-lui des compliments, tout de suite.
Clop-clop.
Elle se contenta de tourner en rond dans le salon.
Clop-clop.
« … »
« … »
« … »
Nous nous contentâmes de regarder.
Clop-clop.
« … Pourquoi elle fait ça ? »
Raelro chuchota.
« Aucune idée. »
Clop-clop.
Elise continua de tourner en rond dans la pièce.
« Elise. Ça fait longtemps. »
Erick détailla le chameau de haut en bas.
« C’est quoi, ce chameau ? Un animal de compagnie ? »
C’étaient probablement les mots qu’Elise avait le plus envie d’entendre à cet instant.
« On dit plutôt un familier. Elle s’appelle Bianca. Elle est propre, alors elle peut vivre à l’intérieur. En plus, elle est génétiquement différente des autres chameaux… »
Pendant quinze minutes, elle nous parla de l’originalité de Bianca, le chameau, ainsi que de son intelligence et de sa loyauté.
* * *
Dans la salle de stratégie du manoir Aventagher.
« … Voilà tout. Vous avez compris ? »
Raelro venait d’expliquer à Elise l’histoire de la « Bouteille du comte » et du Cauchemar chevaleresque. Elise acquiesça.
« Bien sûr. J’ai tout compris. »
Ce qu’elle avait préféré, c’était le passage où l’on disait que « Bianca pourrait devenir réelle… »
« Comment peut-on briser la bouteille ? »
Soliette posa directement la question.
« La solution se trouve dans la bouteille. Nous devons entrer dans la “Bouteille des âmes” créée par le comte. »
« Ce n’est pas une méthode très dangereuse ? »
Elise fronça légèrement les sourcils.
« Je n’ai pas beaucoup de temps. J’ai un programme chargé à partir de demain. »
Elle gonfla les joues. C’était une façon élégante, digne d’une future mage et noble, d’exprimer son mécontentement.
« En temps normal, oui. Mais nous allons choisir une autre méthode. »
Raelro posa une paire de lunettes sur la table. Nous les regardâmes tous d’un même air.
« … Qu’est-ce que c’est ? »
« Une machine. Elle envoie votre “conscience”, et non votre corps, dans la Bouteille des âmes. Grâce à elle, vous pourrez découvrir ce qui se trouve à l’intérieur. »
« Découvrir ? »
« Oui. Votre “conscience” sera transférée dans la Bouteille des âmes. Vous pourrez voir, entendre et vivre ce qui se passe à l’intérieur, tout en restant à l’extérieur. En cas de problème, vous pourrez vous déconnecter quand vous voudrez. »
« … Hmm. »
« Je ne compte pas non plus vous mettre en danger. »
Elise fit la moue, tandis que je prenais les lunettes pour les examiner.
« Qui a fabriqué ces lunettes ? »
« Nous avons une taupe dans la Bouteille des âmes. Grâce à ces lunettes, nous allons trouver un moyen de la briser. »
Raelro leva un doigt, l’air grave.
« Mais avant ça, il y a quelques précautions à prendre. Premièrement, comme seule votre conscience sera transférée, et non votre âme, vous aurez une apparence complètement différente. »
« Une apparence différente ? »
Je me touchai la joue.
« Oui. Vous ne changerez pas seulement d’apparence : vous deviendrez une personne complètement différente. Deuxième précaution : vous ne vous reconnaîtrez pas les uns les autres, alors nous avons un mot de passe. La question est : “Tu as un coupe-ongles ?” La réponse : “Je l’ai enterré dans le sol.” Essayez avec moi. »
« … Tu as un coupe-ongles ? »
Je posai la question à Raelro. Il secoua la tête.
« Je l’ai enterré dans le sol. Comme ça, nous pourrons nous reconnaître. »
« Je comprends. C’est comme de l’espionnage. »
Elise avait enfin l’air un peu enthousiaste, tandis que Soliette avait déjà enfilé les lunettes.
« Enfin, troisième précaution. Nous avons déjà envoyé des agents à l’intérieur. Les compagnons de Soliette y sont aussi. »
« Ah. Tu veux dire Hans, Karl, Jenny et Chris ? »
Soliette retira aussitôt les lunettes et posa la question.
« … Oui. »
« Ils y étaient. »
« Il y a d’autres agents en plus d’eux, et ils connaissent le mot de passe. Alors, si quelqu’un vous semble être un allié, demandez-lui. … Maintenant, asseyez-vous. »
Nous nous installâmes tour à tour sur les chaises. L’ordre était le suivant : moi, Soliette, Elise, Eric. Nous mîmes chacun les lunettes.
« Considérez cela comme une expérience. La connexion prendra fin au bout d’une heure. Ici, une heure correspond à environ huit heures là-bas. Maintenant, basculez l’interrupteur fixé sur le côté droit des lunettes. »
Je posai la main sur les lunettes. Comme Raelro l’avait dit, il y avait bien un interrupteur.
Thud !
À cet instant, le monde changea.
« Ah, j’ai la tête qui tourne… Qu’est-ce que c’est ? »
Je regardai autour de moi. Tout était bruyant. Des lumières clignotaient partout.
Oung── oung── oung── Le vacarme et la musique de boîte de nuit résonnaient de toutes parts, tandis que les pas des danseurs faisaient l’effet d’un tremblement de terre.
On aurait vraiment dit une boîte de nuit.
« … C’est bruyant. »
Je me bouchai les oreilles.
« Quelque chose ne va pas ? »
Une voix s’éleva devant moi. C’était une serveuse. Je la regardai. Ses yeux, son nez, sa bouche, et même ses oreilles : tout chez elle était parfaitement humain.
Je passai la main sur le comptoir du bar. Le toucher était identique. Tout semblait réel.
« … Où sommes-nous ? »
Je posai la question à la serveuse.
« Pardon ? »
Elle parut un peu surprise.
« Vous avez trop bu. Ha ha. »
« Ah… Où suis-je ? C’est le club Bern. Vous voulez un verre de whisky ? »
« Non. »
Je fouillai ma poche. Heureusement, j’avais un portefeuille. Sur ma carte d’identité…
[Détective : Victor Randle]
Détective ?
Je me léchai légèrement les lèvres. Hum, hum. Je toussotai avant d’interroger la serveuse.
« Vous avez un coupe-ongles ? »
« Un coupe-ongles ? »
« Euh. Non, laissez tomber si vous n’en avez pas. »
Je me levai de ma chaise.
Oung─ oung─ oung─
Les haut-parleurs hurlaient à tout rompre. Pour échapper au vacarme, je sortis.
« … Ouf. »
Un vent froid s’engouffra dehors. Dans la ruelle, des types bruyants étaient accroupis en train de fumer, tandis que des hommes piercés se disputaient.
On était censés être dans un monde heureux. Apparemment, non.
Je m’adossai au mur et glissai la main dans ma poche.
Qu’est-ce que j’étais censé faire, ici ?
« Hé, le vieux. »
Une voix agressive s’éleva dans la ruelle.
Un type fumait en ricanant.
« Qu’est-ce qu’un vieux comme toi fout ici ? »
« … T’as un coupe-ongles ? »
Je me contentai de poser la question. Le type fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Si t’en as pas, laisse tomber. »
Je fis claquer mon doigt. Une carte jaillit. Heureusement, mes compétences semblaient fonctionner même dans cet état.
« … Hmm ? »
C’est alors que ça arriva.
Clop─ Clop─
Un homme au capuchon rabattu s’approcha et se plaça à côté de moi.
Un homme encapuchonné vint se poster à côté de moi.
Il me jeta un coup d’œil et demanda : « Toi. On dirait que tu as quelque chose à me demander. »
« … T’as un coupe-ongles ? »
« Je l’ai enterré dans le sol. »
Un léger frisson me parcourut l’échine.
Alors, c’était ça, la sensation d’être dans un roman d’espionnage ou un thriller ?
« Mais ne pose pas la question trop souvent, ni trop fort. Tu veux lancer une rumeur ? »
Enfin, c’était un agent. Pas Elise ni Soliette, mais quand même.
Je baissai la voix. « Tu as découvert quelque chose ? »
« … Oui. »
Il sortit une cigarette de sa poche et l’alluma.
« Nous sommes à Edsilla. »
« … À Edsilla ? »
« Oui. Ce salaud a pris un quartier de la capitale, Edsilla, comme modèle pour créer cette “matrice”. La population est de 130 000 habitants. Tous ceux qui sont ici pensent être à Edsilla. Ils se croient vivants, ils pensent respirer. Mais ce ne sont que des âmes mortes… Le plus simple, c’est de voir ça comme une matrice de réalité. »
Je regardai autour de moi. Rien ne me parut suspect.
« Comment détruit-on cette Bouteille des âmes ? »
L’homme répondit sèchement :
« … Il faudra demander à quelqu’un d’autre. »
« À qui ? »
Il rabattit davantage son capuchon.
« Cette personne… tu la connais probablement, non ? Même si tu n’es pas Soliette. »
Il mentionna Soliette et esquissa un sourire. Je le regardai à nouveau.
« Qui êtes-vous ? Moi, je suis… »
« Non. Ne dis pas qui tu es. »
Il posa la main sur ma bouche.
« Il y a ici un système appelé le “Bureau de maintien de la réalité”, qui fait aussi office de police. S’ils t’attrapent, c’est fini. Ta conscience restera piégée dans ce corps. »
Il jeta ensuite un coup d’œil autour de lui.
« Mais avant ça, laisse-moi vérifier que tu es quelqu’un de fiable. Quel est ton niveau ? »
« 22. »
« Et ta classe ? »
« Crois-moi, c’est une classe cachée. »
À ces mots, l’homme laissa échapper un soupir de soulagement.
« Une classe cachée… Je vois. Ici, le niveau et la classe sont différents. C’est le monde des âmes du jeu. Si tu as une classe cachée, tu es au moins dans le top cinq. »
« Alors, qui dois-je chercher ? »
« … »
Il se mordit la lèvre. Il semblait hésiter, puis murmura tout bas :
« Jared Arkne. »
Jared Arkne.
Le sang d’Arkne, et le demi-frère aîné de Soliette.
Un frisson me parcourut la nuque. Mon dos se raidit.
« Il est vivant, ici. Son âme est vivante et se déplace. »
L’homme glissa la main dans ma poche.
« Va le trouver. »
Puis il disparut dans la ruelle. Il se fondit dans l’obscurité en un instant…
Je fouillai ma poche. J’y trouvai un billet sur lequel était inscrite une adresse.
C’était probablement l’endroit où se trouvait Jared Arkne.