Chapitre 176
Chasseur de la ville (3)
J’arrivai à la fête de Layla. J’avais reçu une invitation et je voulais voir comment elle réagirait à la nouvelle qui venait de tomber.
Boum─ Boum─ Boum─
Mais des enceintes hurlaient de toutes parts. Assez fort pour faire mal aux oreilles.
« … Ah, quel boucan. »
Une fête typique de Layla, le genre qui plaisait aux adolescents. Je reconnaissais plusieurs visages. La plupart des invités appartenaient à la haute société et étaient connus de nom.
« … ? »
Soudain, j’aperçus quelqu’un. Elle aussi semblait m’avoir remarqué et se tourna vers moi.
Je clignai des yeux et lui demandai :
« Toi… pourquoi ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
C’était Elise. Elle arborait un doux sourire.
Comme si elle me demandait pourquoi j’avais l’air si surpris.
« Non… Tu n’es pas comme d’habitude. »
« Pas comme d’habitude ? C’est vrai, sans doute. »
Son maquillage était vraiment particulier. Son fard à paupières était trop coloré, ne s’accordait pas du tout avec le reste et était beaucoup trop chargé. Elle semblait même avoir bu un peu ; ses joues étaient légèrement rouges.
Qu’est-ce qu’elle était, un paon ?
Ça voulait dire qu’elle s’amusait ?
Elise releva légèrement le menton.
« Même comme ça, évite de me dévisager bêtement. C’est impoli. »
« Euh… Tu t’amuses, à cette fête ? »
« Pas vraiment. Je n’aime pas ce genre de bruit. C’est juste assourdissant. »
« … On ne dirait pas. Là, tu ressembles à un paon. Pas une femelle, un mâle. Tu sais, ceux qui ont des plumes inutilement voyantes. »
« Je n’avais pas l’intention d’assister à une fête pareille, mais les examens d’entrée à l’université sont terminés, non ? Est-ce qu’il serait convenable que moi, major du deuxième trimestre, je manque la fête organisée pour célébrer ça ? »
Comme toujours, elle ne disait que ce qu’elle voulait.
« Ah, d’accord. Elle est où, Layla ? »
Boum─ Boum─ Boum─
Je demandai en me couvrant légèrement les oreilles.
« Elle doit être dans sa chambre. »
« Ah bon ? Il y a trop de bruit ici. Allons un peu dans sa chambre. »
« Hmm… Suis-moi. »
Elise me guida.
─ Verse ! Hé, sers-m’en encore !
En traversant le couloir, nous entendîmes quelque part la voix tonitruante de Kain.
Je jetai un coup d’œil dans sa direction. Il versait toutes sortes d’alcools dans un grand tonneau.
« Kain est dans le top dix. Sa famille lui a offert une carte sans plafond pour le féliciter. »
« Il a de la chance. »
« … Et toi, tu es à quel rang ? »
Elise me posa la question d’un ton faussement désinvolte. Je haussai les épaules.
« Je n’ai pas regardé, mais probablement autour de quarante ou cinquante. »
Un rang entre quarante et cinquante garantissait l’admission à l’Université nationale d’Edsilla.
Selon les résultats du troisième trimestre, autrement dit ceux de l’entretien d’admission, je pouvais même entrer à l’école des chevaliers.
« Tu peux entrer à l’Université nationale ? Tu as de la chance. »
« En effet. »
Au bout du couloir du troisième étage, Elise frappa à la porte de Layla.
« … »
« … »
Personne ne répondit.
« Elle est là ? »
Sans attendre, Elise ouvrit la porte.
« Layla… Hein ? »
Il n’y avait personne. La grande chambre était complètement vide.
« Layla n’est pas là ? »
Surpris,
je refermai la porte derrière moi en entrant.
« … Quoi ? Attends un peu. »
À cet instant, Elise se tourna vers moi. Elle promena son regard entre la porte fermée et le lit vide, puis me demanda d’un ton étrange :
« Pourquoi tu as fermé la porte, tout à coup ? »
« Quoi ? »
« Ne me dis pas que tu… »
Elle saisit brusquement les revers de mon vêtement.
« … Tu as perdu la tête à cause de mon maquillage ? »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Tu devrais dessaouler. »
Je m’assis sur une chaise dans la chambre.
J’avais une vague idée de l’endroit où Layla avait pu aller.
« Hé. »
« … »
Je m’adressai à Elise, qui me regardait toujours avec méfiance.
« Montre-moi quelques sorts. »
« … Quoi ? »
« Tu ne m’as pas encore donné ma leçon de cette semaine. »
La méthode qu’Elise employait pour m’enseigner les sorts était simple.
Il me suffisait d’observer. Sort de quatrième, cinquième ou sixième niveau, peu importe : je devais le voir de mes propres yeux et mémoriser dans mon « Bloc-notes » le déroulement de la formule.
Ensuite, je pouvais le manifester, tant que mon mana et ma capacité le permettaient.
« … Ici ? »
Elise avait l’air un peu décontenancée.
« Ouais. De toute façon, Layla ne reviendra probablement pas aujourd’hui. »
« Comment tu le sais ? »
« Bref. »
Je souris.
« Tu es comme un manuel vivant. Je ne pourrais pas trouver de meilleur support de cours. »
« … »
Elise plissa légèrement les yeux et pinça les lèvres.
« Le simple fait de te montrer des sorts ne veut rien dire, non ? »
« Ce n’est pas juste les regarder : je les observe et je les enregistre. C’est ça, mon “Spectre”. »
Elise parut un peu surprise.
Après tout, c’était la première fois que je lui parlais de mon Spectre.
« Montre-m’en quatre ou cinq en une heure. De préférence des nouveaux. »
Elle répondit à voix basse :
« … D’accord. »
« Et enlève-moi ce maquillage. »
Elise eut l’air légèrement amusée.
« Pfft. Alors, ce maquillage te dérangeait, finalement ? »
« Ouais. À bien des égards. »
« Hmph. Attends. »
Elise effaça son maquillage coloré par télékinésie.
Elle ne ressemblait plus à un paon.
……
« Waouh, c’est incroyable. »
Devant la porte du troisième étage du manoir de Layla, où Elise et Shion étaient entrés,
« quelqu’un » écoutait aux portes, le poing serré.
Il les avait suivis parce qu’ils étaient partis ensemble, en se disant qu’ils allaient peut-être faire quelque chose.
« “Un manuel vivant”, hein ? “Je ne pourrais pas trouver de meilleur support de cours” ? Hahaha. »
Quel couple audacieux.
Il sortit aussitôt son smartphone.
[Rédac, je crois que j’ai déniché un truc. Je peux t’expliquer ?]
C’était un journaliste. En apprenant que les aînés organisaient une fête, il s’était faufilé à l’intérieur en se faisant passer pour un recruteur, au cas où il y aurait une histoire à couvrir. Il travaillait pour The Moon.
[Connard : C’est quoi ? Et où est-ce que tu as encore filé ? Tu avais un entretien avec M. Ralmus aujourd’hui. Il a perdu son chat.]
[Non, ce n’est pas à propos du chat. Tu connais Elise Petra, pas vrai ?]
[Connard : Mais où est-ce que tu es, espèce d’abruti ? Ramène-toi, et vite !]
[Ah, écoute-moi. Cette Elise Petra est en couple en ce moment. Juste sous mes yeux.]
Il colla l’oreille à la porte derrière laquelle les deux étaient entrés.
─ Ouvre grand les oreilles. Ne rate rien.
Il allait envoyer un autre message quand il s’interrompit brusquement. Un agent de sécurité venait d’apparaître.
« Vos papiers. Veuillez me les présenter. »
Le colosse tendit la main vers lui.
« Ah… Je suis déjà entré. Je dois vraiment vous les montrer encore ? »
« Oui. Nous avons reçu un signalement indiquant que vous êtes suspect. »
« Ah ah… Moi ? Suspect ? »
« Oui. »
Il avait déjà entendu tout ce qu’il lui fallait. Il avait photographié chaque détail : leurs dos tandis qu’ils marchaient ensemble dans le couloir, leurs visages quand ils se regardaient.
« Oh, c’est vrai. J’ai laissé mes papiers. Je vais partir. »
Elise Petra et Shion Ascal.
Ces jours-ci, les étudiants étaient aussi célèbres et populaires que des célébrités. Il était venu au cas où quelque chose se passerait.
Il avait décroché le gros lot.
Ça valait bien plus que le scandale d’une célébrité de classe S.
« Veuillez sortir sans tarder. »
« Ah, d’accord, je m’en vais. »
Il sortit de son plein gré avant qu’on ne le traîne dehors.
* * *
Au même moment, à la Ville des Tours, dans la Section D-44.
« Oui. Nous enquêtons. »
L’inspectrice d’Edsilla, Rena Heller, se trouvait sur les lieux d’un meurtre dans la Section D de la Ville des Tours.
─ C’est une affaire qui attire l’attention du public, alors résous-la correctement. La Ville des Tours fait toujours partie d’Edsilla, même si c’est une région autonome.
« Oui, oui. »
─ « Oui, oui », hein ? Signale-moi immédiatement la moindre découverte. Aide-moi à retourner au centre. Hein ? Aide-moi, aide-moi.
Elle travaillait à l’origine à l’Inspection centrale d’Edsilla, mais avait été exilée dans la Section D de la Ville des Tours à la suite d’un certain incident.
─ Tu as compris ? Ne t’en prends pas à des gens qui n’en valent pas la peine, cette fois.
« J’ai compris. »
─ Petite peste…
Clic.
Elle se gratta les cheveux orange et observa les lieux.
« … La coupe est nette. Comment ont-ils pu trancher les corps comme ça ? »
Deux personnes, coupées en deux.
Lexton Welton et Raphael Bartra.
La scène avait été bien préservée. Mais il n’y avait aucun indice.
Pas d’empreintes digitales, pas de traces de pas ; seulement le témoignage d’un témoin qui avait parlé d’un masque d’escrime.
Ah, il y avait encore autre chose.
[Mila. Connais-tu les péchés de cet homme ?]
Un message laissé par le coupable lui-même.
« Et quel péché suis-je censée connaître ? »
Pourquoi un meurtre dans la Section D-44 attirait-il autant l’attention ? Ici, quelqu’un mourait toutes les deux heures.
Elle jeta un regard distrait derrière elle.
Une femme se tenait dans l’obscurité. On aurait dit un film d’horreur.
« Ah ! »
Rena sursauta. Son cœur manqua un battement.
« Qui… Ah, vous m’avez fait peur. »
Elle porta vivement la main à son arme, puis s’arrêta.
La femme qui venait d’apparaître était une hors-la-loi en tailleur bleu, une célébrité de la Ville des Tours : Mila.
Rena la connaissait, elle aussi.
« Vous êtes venue parce que je vous ai appelée ? »
─ …
Mila ne répondit pas. Elle contempla en silence les lettres rouges gravées sur le sol de l’église.
[Mila. Connais-tu les péchés de cet homme ?]
─ Que s’est-il passé ?
Sa voix s’éteignit peu à peu.
« Comme vous le voyez. On dirait un crime dirigé contre vous… Vous avez un lien avec cette église ? »
─ Quelques fois. J’ai eu affaire à des criminels qui tentaient d’extorquer des dons.
« Hmm. Et vous aviez aussi un lien avec l’orphelinat dirigé par Berrieda Ren Casano ? »
─ … Oui. Je suis déjà allée offrir des cadeaux aux enfants.
« Eh bien, vous étiez donc la cible toute désignée. Ils ont même laissé un message pour être sûrs que ce soit clair. »
Rena Heller sortit un carnet et y nota les mots-clés de l’affaire.
[Mila et Raquel Dra. Quel est leur lien ?]
─ Mais pourquoi y a-t-il deux corps ?
demanda Mila.
« Ah. L’autre homme, celui qui n’est pas le prêtre, c’est Lexton Welton. Un mercenaire avec un casier judiciaire. On ignore encore pourquoi il est mort ici. Est-il soudainement devenu croyant, ou y a-t-il quelque chose de louche là-dessous… Nous enquêtons toujours. »
Rena pointa Mila de son stylo.
« Quoi qu’il en soit, ce crime a peut-être eu lieu à cause de vous. »
─ … Vous le pensez vraiment ?
« En partie. Le taux de criminalité dans la Section D est le même, que vous soyez là ou non. À vous seule, vous ne servez à rien. »
─ …
Mila resta impassible, et Rena sourit.
« Ne vous méprenez pas. Je ne dis pas que vous ne servez à rien. Je dis que vous ne devriez pas être seule. »
─ « Pas être seule » ?
« Oui. En fait, j’avais l’intention de venir vous voir la première. Je suis contente que vous soyez venue avant moi. »
Rena rangea son carnet.
« Mila, j’ai été exilée ici. Je suis inspectrice dans cette maudite Section D, dont même les habitants de la Ville des Tours ne veulent pas s’occuper. Pour retourner au centre d’Edsilla, il faut que je puisse présenter des résultats concrets. »
─ … Et alors ?
« Je vais fermer les yeux sur vos activités. En échange, collaborons. »
Mila la regarda. Rena sourit légèrement.
« Quoi que j’en pense, ce Raquel Dra est bizarre. »
─ Qu’est-ce qui est bizarre chez lui ?
« Je reçois des demandes de partout. On veut que je l’arrête. On insiste pour que je l’arrête, à tout prix. »
─ C’est un criminel. C’est normal.
« Haha. »
Elle rit, comme si elle trouvait ça amusant.
« Je peux deviner votre âge. Vous n’avez pas encore la trentaine, en tout cas. »
─ Qu-quoi ?
Mila fut gênée. Les poils de sa nuque se hérissèrent.
« Bref. Vous savez combien le cartel clandestin dépense pour soudoyer les politiciens ? »
─ Hmm…
Rena soupira.
« Plus d’un milliard de Ren par an. Ils distribuent l’argent à la Ville des Tours comme à Edsilla. Ils veulent que le chaos règne en surface. Le cartel, plus que quiconque, espère que la Section D ne soit jamais nettoyée. »
─ … Je sais que le cartel s’ingère dans les affaires des autorités.
« C’est ça. Mais cette fois, il ne s’en mêle pas. Au contraire… »
Rena Heller était coincée depuis trois mois dans ce trou à rats qu’était la Section D. C’était le prix à payer pour avoir mis au jour la corruption de la Tour de magie et envoyé en prison un certain Shelton.
« Ma demande de renforts a été approuvée. »
Les forces de l’ordre de la Section D étaient dans un état lamentable. Le problème principal était le manque d’effectifs. Malgré ses demandes de renforts quotidiennes, les supérieurs l’avaient toujours laissée sans réponse.
Cette situation était due à l’influence du cartel, mais, cette fois, sa demande avait été approuvée.
Comme par hasard, juste un jour après l’affaire Raquel Dra.
« Le cartel veut lui aussi que ce Raquel Dra soit arrêté », dit Rena, les yeux brillants d’intérêt.
« C’est fascinant. Ce type pourrait bien devenir un gros poisson. »
Un gros poisson.
Il n’y avait aucun méchant à la Ville des Tours qui méritât ce titre. Même les méchants — et surtout eux — finissaient dans la paume du cartel.
Un « gros poisson » représentait donc une menace non seulement pour le conseil de la Ville des Tours, mais aussi pour le cartel.
─ Ça n’arrivera pas.
Mila secoua la tête.
─ C’est moi qui vais l’arrêter.
« Comme vous voudrez. Enfin, tenez. »
Rena tendit une clé USB à Mila.
─ C’est un récepteur ?
« Oh. Vous vous y connaissez. Si vous la branchez à un émetteur, vous pourrez écouter les communications radio de la police et du parquet. »
Mila la prit.
« Déployez-vous quand vous voulez. Dites-nous seulement où, dans la Section, vous comptez intervenir. Comme ça, on pourra coordonner nos opérations et éviter les doublons. »
─ … Et ensuite ?
« Avec votre aide, je vais pouvoir faire état d’une baisse spectaculaire de la criminalité dans la Section D. Vous gagnerez le cœur de la ville. »
Rena croisa les bras.
« Au bout du compte, on arrête ce Raquel Dra et on le met à l’ombre. Tout le monde y gagne. Ça vous va ? »
─ …
Mila réfléchit un instant, puis glissa la clé USB dans sa poche.
* * *
Par une belle journée de septembre,
Elise se réveilla l’esprit clair.
« … Aujourd’hui, tout se joue. »
Elle regarda par la fenêtre et esquissa un sourire.
Ce jour-là, les résultats cumulés des premier et deuxième trimestres des examens d’entrée à l’université devaient enfin être annoncés.
Il ne lui resterait alors qu’à remplir son dossier en fonction de ses résultats et à le déposer « en personne » à l’université de son choix.
Elle visait bien sûr le Département de magie de l’Université nationale d’Edsilla.
Elle deviendrait bientôt officiellement étudiante au Département de magie, mieux classé que le Département des études chevaleresques.
Pour elle, c’était une évidence, mais elle n’en était pas moins un peu fébrile.
« Ouf. »
Elle se leva.
Après avoir fini de se laver dans la salle de bains, elle s’assit devant la coiffeuse.
« … Hmm. »
Le maquillage.
Jusqu’ici, les domestiques s’en chargeaient, mais, vu la réaction de Shion à la fête, elle se dit qu’elle ferait peut-être mieux de s’en occuper elle-même.
Et pas seulement Shion : presque tout le monde n’avait pas pu détacher ses yeux de son visage.
— Alors qu’Elise saisissait l’éponge à maquillage, cette pensée en tête,
« Mademoiselle── ! »
un cri retentit au-dehors.
Surprise, Elise se tourna vers le bruit. Une domestique se précipitait vers elle, les yeux écarquillés.
« Qu-que se passe-t-il ? »
« C’est une catastrophe, une énorme catastrophe ! »
« Chut. Moins fort… »
« Regardez ça ! »
La domestique lui tendit son smartphone. Elise soupira et le prit à contrecœur.
« Quoi que ce soit, la prochaine fois, évitez d’en faire tout un… »
Mais
à l’instant où elle vit l’article sur l’écran,
[Exclusif] Elise Petra, héritière de la famille Petra, en couple ? Son partenaire présumé serait un étudiant classé dans le top 50.
elle découvrit, sous ce titre incroyable, une photo d’elle marchant côte à côte avec quelqu’un dans le couloir du manoir de Layla.
« … »
Le teint d’Elise devint livide. Ses narines tremblèrent sous son souffle.
Peu après, un rugissement digne de Godzilla jaillit de son noyau magique.
« Qu’est-ce que── c’est que ça──── ! »