Chapitre 168
Deuxième épreuve (4)
Dans la salle de la station de diffusion. Au milieu de cette pièce plutôt spacieuse, j’étais en train de transmettre un message.
« … Le nombre d’ennemis qui se ruent sur nous augmente régulièrement à chaque vague. »
Je communiquais mes recommandations à tous les élèves des classes supérieures, dans l’ensemble du dortoir.
« Par conséquent, à mesure que leur nombre diminue, l’Espace magique devient de plus en plus désavantageux. Autrement dit, vous ne pouvez pas rivaliser pour tenir cent vingt heures. »
Sans la coopération de tout le monde, il était impossible de réussir l’épreuve dès le départ.
« Il faut former une ligne de front plutôt que de se faire éliminer chacun de son côté. »
Même s’ils étaient tous orgueilleux, ils coopéreraient face à l’élimination.
« Je vous conseille le parc devant le dortoir. »
Heureusement, la statue de pierre à côté de moi se tenait tranquille. Elle n’avait pas l’air d’avoir l’intention d’intervenir.
« Formez une ligne de front et barricadez-vous dans l’espace découvert. »
Il ne restait que les meilleurs talents de tout Edsilla. Ils ne tarderaient pas à former une ligne de front.
« … Enfin. À vous de voir si vous voulez m’écouter ou non. »
Kyaaaaa─── !
Les cris étouffés des monstres, dehors. Le bruit de pas qui dévalaient le couloir à toute allure. Les vibrations irrégulières.
Je jetai un coup d’œil dans cette direction et ajoutai :
« Bonne chance. »
Badaboum─── !
Le poing d’un monstre s’abattit sur la porte de la cabine.
Clic-
Je coupai le micro et regardai la statue de pierre. Elle me regardait elle aussi.
── Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
« Eh bien… »
Heureusement, il me restait beaucoup de PA. Même si j’abandonnais maintenant, je pourrais rester dans le haut du classement, sans atteindre le sommet.
── Tu vas abandonner ?
« … Je dois au moins essayer. »
Je dégainai mon épée.
Ces monstres étaient étonnamment honnêtes. Ils ne se précipitaient que par les portes et les fenêtres ouvertes. Étaient-ils incapables de briser les murs, ou choisissaient-ils simplement de ne pas le faire ? Je n’en savais rien.
Comme cette cabine insonorisée n’avait pas de fenêtres, je n’avais qu’« une seule porte » à garder.
Flop-.
« ? »
Un [fruit] me tomba sur la tête.
« Ah. »
Je m’empressai d’en avaler un.
Glou-
Ça ne semblait pas beaucoup mieux. Vingt pour cent, tout au plus ?
Combien d’heures pourrais-je tenir comme ça ?
── Boum boum boum boum boum !
On frappait violemment à la porte. Le hurlement bestial de la créature filtrait lui aussi, faiblement.
Je dégainai mon épée.
« … Hein. Je me demande si ça va marcher. »
Je traçai une « ligne » sur le sol, juste devant moi.
J’ouvris aussi le « Bloc-notes ».
La seule efficacité ne suffirait pas à tenir jusqu’à la fin du temps imparti.
Alors, j’allais écrire un « algorithme » très simple dans le « Bloc-notes ».
C’était la première fois que je l’utilisais ainsi, mais je n’aurais pas de meilleure occasion pour essayer.
[Condition : s’ils franchissent cette ligne.]
La condition de l’algorithme était simple.
Si ces monstres franchissaient cette « ligne » que j’avais tracée…
[Résultat : les abattre efficacement avec les Huit Épées.]
Le résultat l’était tout autant.
Le « Bloc-notes » allait s’occuper de l’automodification et de l’exécution automatique.
Je n’avais plus qu’à lui confier mon corps.
Comme un gardien de porte.
CRAC──── !
La porte céda. Des monstres déferlèrent de l’autre côté. Des dizaines de créatures franchirent la « ligne ».
À cet instant, mon bras bougea de lui-même.
Fchou── !
Je brandis mon épée contre eux à la vitesse d’une balle.
* * *
Au même moment, dans une pièce séparée de la salle de surveillance VIP du Conseil des examens.
Jade s’apprêtait à partir, retenu par des engagements pris plus tôt, mais Zia restait rivée à sa tablette.
« … Hmm. »
En rajustant sa cravate, Jade lui jeta un coup d’œil.
Sa posture était étrange. Elle avait ramené les jambes sur sa chaise, les genoux presque contre la poitrine.
« Tu l’aimes tant que ça ? »
« … Pardon ? »
Zia tourna les yeux vers lui. Jade désigna l’homme à l’écran d’un mouvement du menton.
« Je parle de lui. »
Elle observait toujours Shion Ascal.
Durant les trois premières heures, elle avait examiné les candidats un par un. Mais dès que son regard s’était posé sur Shion Ascal, elle ne l’avait presque plus quitté de toute la journée.
« Ah… Il est singulier… fascinant… »
répondit Zia d’un air ensommeillé.
« Il est effectivement singulier, mais tu devrais d’abord dormir. Ton teint ne fait pas honneur à la constitution de Libra. »
Les cernes sous les yeux tombants de Zia étaient bien marqués.
« … Oui. »
Pourtant, son regard restait rivé à l’écran.
Shion Ascal était à ce point singulier.
Zia avait vu Gerkhen, Soliette, Elise, Layla, Kielli, Asher, Kain et Mel. Elle avait observé tout le monde, des enfants de familles influentes aux roturiers célèbres.
Pourtant, dans la catégorie des candidats « prometteurs », ils étaient plutôt conventionnels. Ils en étaient encore à apprendre les « standards », pas à développer leur « individualité ».
« Qu’est-ce qui le rend si singulier ? »
« Il est juste… différent… »
Shion Ascal ne l’était pas. Et pas seulement un peu. Son individualité lui était totalement étrangère. Impossible de cerner son talent.
Impossible de prévoir ses hauts et ses bas, de savoir où se trouvait son point fort, où se situait son point faible.
Pour faire simple── c’était comme une loterie.
« Hmm. Contente-toi de le regarder de temps en temps. »
Clic. Jade changea ses boutons de manchette. En voyant cet accessoire hors de prix, qui coûtait trois cent mille Ren la paire, Zia demanda d’un ton absent :
« Mais… ça ne pose pas de problème… ? »
« De quoi parles-tu ? »
« Le chef des Arkne… »
Jade avait cherché querelle à Igris. Il n’y avait aucune raison de le faire. Aucun besoin de se créer des ennemis.
Jade fronça les sourcils.
« Je ne l’ai jamais aimé. Je ne porte pas de masque et ne lui fais pas de courbettes. Je ne suis pas comme ces gens qui se prétendent nobles tout en se comportant en domestiques. »
… Quelle déclaration arrogante.
Zia cligna doucement des yeux et changea de sujet.
« Cette personne aussi… observait Shion Ascal… »
« Il a dû remarquer les Huit Épées. Cette famille tire fierté de son simple maniement de l’épée. »
Shion Ascal modifiait librement, comme bon lui semblait, les Huit Épées. Pour Jade comme pour Zia, c’était déjà un talent en soi.
Igris, en revanche, n’y avait vu qu’un truc, une astuce, voire une « démonstration immature ».
« Quand on tire fierté de l’escrime en elle-même, on finit comme lui. On en vient à poursuivre l’escrime pour l’escrime. Sans même comprendre ce qu’elle signifie ni où elle mène. »
L’escrime ne saurait passer avant les êtres humains. C’était une évidence.
Ainsi, celui qui considérait l’escrime comme un but n’était pas différent d’un monstre dévoré par son épée.
« Mais quand même… Igris est la Première Épée du continent… »
Première Épée du continent. C’était bien ainsi qu’on appelait Igris. Son nom revenait toujours quand on évoquait les plus forts du continent.
« Ça m’est égal. »
Et pourtant, Jade s’en fichait.
« Ça m’est égal » était l’expression parfaite.
Jade savait jauger la force de ses adversaires aussi bien que la sienne. À cet égard, Igris était incontestablement puissant. Il comptait parmi les meilleurs du continent.
Mais « parmi les meilleurs » ne voulait pas dire « le meilleur ».
Jade n’avait jamais rencontré quelqu’un de plus fort que lui.
Il en était presque gêné.
« Se vanter d’être le meilleur du continent, le plus fort… Rien n’est plus méprisable que de tirer fierté de sa simple force physique. Ce n’est pas différent des ragots sans valeur que colportent les mondains. »
« Ah oui ? »
« Oui. La noblesse de l’être humain ne vient pas de sa force physique. »
Ceux qui étalaient leur force étaient plutôt pitoyables.
C’était pour cela que Jade méprisait les clans qui se vantaient d’être des familles d’arts martiaux.
« Zia. Tu comptes rester encore longtemps ? »
« Oui… juste un peu… pour regarder… »
La salle de surveillance VIP du Conseil des examens. Même une benjamine sans titre de Libra n’y aurait normalement pas été invitée. Zia n’avait pu venir que grâce à Jade ; elle comptait donc en profiter.
« Appelle-moi quand tu auras terminé. »
« … Oui. »
Jade quitta la pièce. Zia reporta son attention sur la tablette.
Shion Ascal.
Elle suivit des yeux les mouvements de l’épée qu’il maniait. Ses pupilles se teintaient d’autant de couleurs que l’écran de la tablette.
Kwarururu─── !
Shion Ascal, qui n’avait tracé qu’une seule ligne sur le sol, faisait face seul à une multitude de monstres. Le spectacle lui fit serrer les poings sans qu’elle s’en rende compte.
Soudain, Zia se sentit anxieuse. Et si les autres familles avaient elles aussi remarqué ce type…
Elle avait envie de collectionner les talents comme celui-là. Son flair était également bien développé.
Et son intuition le lui soufflait.
Shion Ascal était à coup sûr un billet de loterie qu’il fallait gratter.
* * *
Juste après la fin de la diffusion de Shion.
Les élèves des classes supérieures sortirent en courant du dortoir. Certains sautèrent du toit ou par les fenêtres, d’autres descendirent sagement les escaliers, et certains coururent avec leurs bêtes fantômes.
« Rejoignez-nous. »
Gerkhen, bien sûr, avait sauté du toit avec les élèves les mieux classés.
« Elly !! Nous aussi, on est là !! »
Layla, Kain et Asher, venus la chercher, lui firent signe.
Un, deux, trois, quatre… Elise prit en main les élèves qui arrivaient à toute vitesse.
Elle établit une ligne de front autour du chariot de ravitaillement de Shion et du lac du parc, puis fit construire une barricade circulaire, semblable à un mur provisoire, par les élèves qui avaient un Spectre « flexible ».
« Six cents personnes ? »
« Oui. Avec toi, Elise, on est exactement six cent treize ! »
C’était l’élève à qui Shion avait lancé des barres de chocolat et de la viande avant de le renvoyer.
Ils étaient encore en vie, Dieu savait comment, et lui, dont le Spectre était les cinq sens, avait dénombré tout le monde avec précision.
« On a perdu beaucoup de monde. »
« Il y en a peut-être encore quelques-uns. Ils se cachent peut-être sous terre ? »
Se cacher était, bien sûr, une des possibilités. À condition d’avoir un Spectre assez retors pour tenir cent vingt heures.
Quoi qu’il en soit, du point de vue d’Elise, ils n’étaient que des lâches.
« Tss. Je vais d’abord répartir les équipes. Tout le monde, écoutez bien── ! »
Elise cria pour se faire entendre et divisa les secteurs.
Elle plaça Soliette à l’est, Gerkhen à l’ouest, Kain et Asher au sud et Mel au nord, à la tête de chaque secteur, puis leur attribua les effectifs nécessaires.
« Elly, pourquoi tu ne me mets pas à la tête d’un secteur ?! »
« Quand tu auras faim, tu vas voler les provisions. »
« Quoi ? Quand est-ce que j’ai fait ça ?! »
« Soliette. Emmène-la avec toi. »
Elise plaça Layla sous les ordres de Soliette, à l’est.
« Layla. Viens, s’il te plaît. »
« O-oui… »
Elle semblait incapable de bouger quand il s’agissait de Soliette.
« Terence. Répartis l’eau et la nourriture ici, puis mets-les dans des caisses de ravitaillement. »
« Oui ! Et voilà ! »
Terence sortit un mégaphone.
« Ah, merci. J’en avais justement besoin. »
Elise le porta à sa bouche.
« ── Tout le monde ! Si la ligne de front rencontre un problème, envoyez immédiatement un messager ! Il nous reste exactement cent dix heures ! »
* * *
Les élèves s’étaient rassemblés pour former une ligne de front. Des golems, des tourelles et des familiers avaient pris position sur la barricade.
─ Ne les laissez pas percer !
Les monstres déferlaient en masse vers un seul endroit── le parc, mais ils restaient gérables. Six cents élèves formaient bel et bien une force digne d’une légion.
─ Si la ligne menace de céder, prenez la relève !
Grâce aux rotations, ils pouvaient même se reposer pendant les combats.
Avec le lac du parc à l’intérieur des barricades, le problème de la nourriture était en partie réglé.
« … Hmm. »
Pourtant, un problème persistait.
Elise, les bras croisés, fixait silencieusement le talkie-walkie posé sur la table de campagne.
Elle le prit et appuya sur le bouton. Clic.
« Allô ? »
Le talkie-walkie ne répondit pas. Il était peut-être cassé, ou ne captait rien.
Il devait être dans la salle de diffusion.
Mais impossible d’aller le secourir. La salle de gestion des installations était trop loin du parc, et les vagues ne s’arrêtaient pas.
Nous devions tenir chacun de notre côté, Shion comme nous.
« … Tu m’entends ? »
demanda doucement Elise.
« … Ou tu as abandonné ? »
Aucune réponse.
Il avait probablement renoncé. Quand il était parti, il était presque à bout de forces.
Elise laissa échapper un soupir amer.
─ Non.
Sa voix lui parvint dans un grésillement.
─ Je n’ai pas encore abandonné.
« ! »
Elise attrapa aussitôt le talkie-walkie.
« Toi, tu es encore dans la salle de diffusion ? »
─ Ouais.
« Tu peux tenir le coup ? »
─ … C’est dur. Ça fait combien de temps ?
Sa voix était faible. On aurait dit que son âme elle-même s’était ratatinée.
« Il ne reste plus grand-chose. Tiens encore quatre-vingt-dix heures. »
─ T’es folle ?
Elise sourit un instant.
« Alors, tu vas abandonner ? »
─ Bah, j’ai gagné beaucoup de PA. À ce rythme, je suis dans la zone de confort d’Edsilla, non ?
« Arrête de raconter n’importe quoi. »
Elle fixa la radio, les yeux écarquillés.
« Tu as trouvé un moyen de tenir, mais tu risques de mourir. Tu t’en fiches, on dirait. Ou alors tu n’as pas de cœur ? Pathétique. »
─ Non, je ne vais pas mourir. C’est quoi, cette histoire ? Un film ? Je peux juste abandonner.
« … Il y en a beaucoup qui profitent sans rien faire, tu sais. Ceux qui se cachent sous terre en attendant que les autres fassent le boulot. »
─ Tu racontes encore ce que tu as envie de dire.
« Tu m’écoutes ? »
─ Oui.
Kwaah── !
Une puissante explosion retentit. C’était le Spectre d’un des élèves.
Elise regarda dans cette direction et laissa échapper un léger soupir.
« … Tu sais. »
─ Ouais.
Elle baissa un peu la tête.
« Je… »
Elle se mordilla doucement la lèvre.
Chaque soir, elle réfléchissait longuement.
Petra.
À Petra.
Devait-elle tout avouer ?
Ou tout garder pour elle ?
─ Quoi ?
Il reprit la parole. Elise releva lentement la tête.
─ Si tu as quelque chose à dire, dis-le.
Quelque chose à dire.
Elise ferma doucement les yeux.
« Alors… »
─ Ouais.
« … Si je… »
─ Ah, merde, je suis crevé, et toi, tu te fais ton film toute seule. Je raccroche.
Clic-
La communication fut coupée.
« … ? »
Elise tapota plusieurs fois le talkie-walkie.
« Allô, tu m’entends ? »
Aucune réponse.
« Putain… »
Elise fixa la radio, le regard éteint. Elle la plaqua sur la table.
« … Ha. »
Mais elle ne parvenait à se décider ni dans un sens ni dans l’autre.
Si elle se confiait à Shion, elle devrait abandonner Petra. Elle piétinerait sa famille, les rêves et les ambitions de son père.
« Mais pourquoi… »
Soudain, une question fondamentale surgit du fond de son cœur.
Pourquoi ce dilemme me tourmente-t-il ?
Il devrait être évident de choisir sa famille plutôt que des étrangers.
Pourquoi suis-je si déchirée ?
… Soudain.
Un vieux souvenir lui revint.
L’époque où les élèves d’Endex, Kain et Asher compris, harcelaient Shion et l’excluaient.
La raison tenait simplement à ceci : « parce qu’Elise n’aimait pas Shion ».
Et elle, idiote, qui avait même laissé faire.
« … »
Elise se couvrit le visage des mains. Elle pensa silencieusement à Shion Ascal.
Il était spécial.
Spécial à bien des égards, singulier, et digne de pitié à ses yeux.
Ces derniers temps, il occupait la moitié de ses pensées.
Alors, la raison…
Pour être honnête,
Elise croyait en avoir vaguement conscience.
Elle pensait savoir un peu pourquoi elle n’arrêtait pas de rêver de Shion.
Mais elle réprimait ces pensées.
Elle choisissait délibérément de détourner les yeux.
Parce que ça ne « devait pas » arriver.
Parce qu’elle ne le « méritait » même pas…
« Mademoiselle Elise ! »
Terence arriva à cet instant.
« Les provisions sont là ! »
Chargé de la pêche et de la collecte de l’eau, il sortit les provisions du « Foyer ».
Des poissons et de l’eau s’entassaient sur le sol.
Flap-flap- flap-flap-
« … Beau travail. »
« Oui ! Merci ! »
Garde-à-vous ! Elise le regarda saluer et hocha la tête.
Ce type était peut-être plus compétent que je ne le pensais.