Chapitre 167
Deuxième épreuve (3)
… vingt-quatre heures s’étaient écoulées.
« On dirait que c’est fini. »
Chambre 106 d’Elise.
Nous avions combattu les silhouettes cramoisies pendant presque quatre heures. C’était bien plus facile qu’avant, grâce à l’arrivée de Soliette.
Grrr…
Soudain, un gargouillis résonna. Je regardai Soliette. Elle baissa la tête, les joues légèrement rougies. À côté d’elle, Elise pouffa.
« Soliette. Tu as faim ? »
« Oui. J’ai dû trop bouger… »
Grrr…
Un gargouillis semblable retentit de nouveau, mais cette fois, ce n’était pas Soliette.
C’était Elise. Je lui demandai :
« Tu as faim ? »
« … »
Elise se cramponna le ventre et se détourna vivement.
Grrr…
Mais mon estomac n’était pas en reste.
« Tu croyais que je n’avais pas faim ? »
grommela Elise.
« … Hum. Mangeons d’abord. Ça fait combien d’heures qu’on se bat ? »
Je sortis de la nourriture du chariot en posant la question.
« Exactement vingt-quatre heures. »
Nous nous battions presque depuis toute une journée.
Je soulevai une grande poêle et la posai sur le réchaud. Pschitt… J’allumai le feu et y déposai la viande.
« Waouh… ça a l’air délicieux… »
Terence admirait la viande grésillante qui cuisait.
Elise lui jeta un regard un peu mécontent.
« Tu n’as rien, toi ? »
Elle avait presque horreur des pique-assiette.
« Ah. C’est vrai. Un instant. »
Terence ouvrit un portail magique dans les airs. Il y plongea la main et en sortit quelque chose : une bouteille d’eau d’un litre. Les sourcils d’Elise tressaillirent.
Terence posa la bouteille en expliquant timidement :
« Maintenant, je peux mettre des choses dans ma “maison” et en sortir sans invoquer la “maison” elle-même. »
« Oh~ Tu as progressé, toi aussi ? »
« Oui. Mais ce n’est pas encore au point. »
« C’est pratique. »
Elise aussi le complimenta.
« Merci. »
Terence sourit de toutes ses dents, mais son expression s’assombrit vite.
« Mais combien de temps devons-nous tenir ? »
« Je n’en sais rien. »
Je répartis la viande dans les assiettes. Je ne savais pas combien de temps nous devrions tenir.
Mais si ça continuait ainsi, je ne tiendrais pas jusqu’au bout. Mon endurance me désavantageait trop dans un combat de longue haleine. Il fallait que je trouve une solution avant de devenir un fardeau.
C’est alors que cela arriva.
── Boum, boum, boum, boum, boum !
On frappa soudain à la porte.
Encore un ennemi ?
Je me mis en garde, mais…
─ Ouvrez la porte !
Cette fois, c’était une voix humaine.
─ Si vous n’ouvrez pas, on la défonce !
« Hé, hé. Attendez un instant. »
Je me précipitai pour ouvrir. Inutile de casser la porte.
Comme je m’y attendais, il n’y avait pas de monstres dehors, mais trois élèves plus âgés. Ils s’étaient volontairement donné un air menaçant.
« Qu’est-ce que vous mangez ? Passez-nous ça… »
« C’est qui, ceux-là ? »
Elise passa la tête par-dessus mon épaule. Dès qu’ils la virent, ils hésitèrent et reculèrent.
« Oh, euh… pardon. »
Ils baissèrent la tête et s’apprêtèrent à filer, mais Elise les retint avec sa télékinésie.
« … Vous venez du treizième étage, à ce que je vois. Vous faites les poches des gens ? »
« Ah… Ha, haha. L’odeur montait… J’ai les cinq sens très développés. Je ne savais pas que c’était la chambre d’Elise. Nous non plus, on n’a rien à manger… »
Les élèves plus âgés se grattèrent le dos et s’inclinèrent, avec un air pitoyable.
Elise fronça les sourcils.
« Dégagez. »
« P-pardon ! On s’en va ! »
Ils dévalèrent le couloir à toute vitesse.
« Hé ! »
Je les rappelai. Je lançai quatre barres de chocolat et un demi-kilo de viande aux trois élèves qui s’étaient arrêtés.
« Prenez ça. Et ne recommencez pas à piller les autres. »
« Merci ! Désolés ! On ne recommencera pas ! On avait juste trop faim ! »
« J’ai compris, maintenant filez. »
Ils ramassèrent la nourriture à la hâte et remontèrent l’escalier en courant. Je refermai la porte.
Elise resta là, l’air mécontent.
« Tu es vraiment trop bon, toi. »
« Qu’est-ce que ça peut faire ? On a assez de provisions pour tenir un mois. »
« Ce n’est pas la question. S’ils reviennent mendier… »
Elle s’apprêtait à poursuivre ses remontrances quand…
Roooooar !
Le cri se fit plus distinct.
La vague avait recommencé.
* * *
… quarante-huit heures s’étaient écoulées.
Entre-temps, huit hordes au total nous avaient attaqués. À la fin de la septième, j’avais déjà jeté l’éponge.
Au passage, tous les fruits avaient été mangés. J’avais même repris celui que j’avais donné à Elise. Elle avait eu l’air déçue, mais je n’y pouvais rien.
« Pourquoi ils nous font subir ça ? »
Je marmonnai, étendu par terre.
J’étais vraiment sidéré. L’efficacité, c’est une chose, mais impossible de résister à un assaut pareil…
Si c’était ça, la raison pour laquelle on disait que le concours de l’académie était si impitoyable, j’étais convaincu.
C’était dur.
« On dirait que ça devient de plus en plus difficile. »
Elise et Soliette avaient elles aussi mauvaise mine, même si elles étaient moins mal en point que moi.
« Tenez bon. On dirait que c’est bientôt fini. »
Elise semblait nourrir cet espoir, mais…
« Hahaha ! Vous êtes encore nombreux à avoir survécu ! »
Le haut-parleur au plafond retentit de nouveau. C’était cette satanée statue de pierre.
« Mais vous êtes encore loin du compte ! Il reste 120 heures ! »
« Cent vingt… »
Elise resta sans voix, et je sentis soudain ma tête me faire mal.
« Mais d’où sortent toutes ces hordes, bon sang ? »
grommela Elise avec irritation.
« Exactement. »
Je lui répondis d’un ton las, puis soudain…
« … C’est une bonne question. »
D’où sortaient-elles, bon sang ?
Peut-être qu’un « nombre total » avait été fixé.
Si c’était le cas…
Je me relevai précipitamment.
« Shion ? »
« Je vais faire un peu de repérage. »
Il fallait que j’en aie le cœur net. De toute façon, je ne pourrais pas tenir 120 heures. Je connaissais mieux que quiconque les limites de mon corps.
Soliette répondit :
« Alors, je viens avec… »
« À deux, on se fera remarquer. »
À la place, je désignai le talkie-walkie. Terence l’avait sorti de sa « maison ».
« Communiquons avec ça. Ça marche ? »
─ Communiquons avec ça. Ça marche ?
Soliette prit le talkie-walkie.
« Oui, ça marche. Mais partir ensemble… »
─ Oui, ça marche. Mais partir ensemble…
Elise retint Soliette, qui semblait décontenancée.
« Qu’est-ce qu’on fera si tu pars ? »
« … Ah. »
« C’est vrai. Soliette, reste ici. On gardera le contact par talkie-walkie. De toute façon, je ferai demi-tour si ça devient dangereux. »
Soliette eut l’air un peu triste en m’entendant dire « faire demi-tour ».
Je haussai les épaules.
« Tu le sais aussi bien que moi. Je suis déjà à bout. Je ne tiendrai pas douze heures, alors 120… »
« … »
Elise claqua la langue, et Soliette laissa échapper un petit soupir.
Tout mon corps était soumis à une tension extrême. Il me fallait au moins une demi-journée de sommeil pour récupérer.
Mais je ne pouvais pas leur demander de veiller sur moi jusqu’à mon réveil. Même si elles proposaient de tenir le coup, je refuserais.
« On se retrouve un peu plus tard. »
Je le dis comme dans un soupir.
« Ou alors, après la fin du deuxième quart. Je vous transmettrai par radio tout ce que j’aurai découvert. »
« … D’accord. On t’attendra. »
« Fais attention à toi. »
« Shi… Shion ! On t’attendra ! »
Soliette, Elise et Terence me firent respectivement leurs adieux.
Je souris et ouvris la porte.
Je la franchis.
Criii…
Je refermai soigneusement la porte.
Le couloir était silencieux, mais, par précaution, j’activai la formule du « Point d’ombre ». Une ombre ténue se colla à tout mon corps.
Le dortoir était en ruines. On se serait cru en enfer. Du sang séché maculait les murs, et des griffures de bêtes couvraient tout l’endroit.
« Le premier étage est… »
Rasé.
Pas le moindre signe de vie.
Je jetai un œil au plan du dortoir affiché sur le côté du couloir.
[Plan]
Il y avait un seul bâtiment de « dortoirs », où nous logions, un « parc » devant, et derrière, la salle de prévention des catastrophes, la salle de diffusion, la salle électrique et d’autres « locaux techniques ».
« … La salle de diffusion ? »
Je plissai les yeux en fixant la salle de diffusion sur le plan.
Salle de diffusion.
J’avais beau y réfléchir, cette épreuve était impossible à réussir seul, à deux, à trois, et même à quatre.
Et puis, il y avait cette voix de statue tombée du plafond.
Je levai les yeux.
Il y avait un haut-parleur.
Un haut-parleur relié à la salle de diffusion.
Au même instant, une idée me traversa l’esprit.
« Et si… »
Cette épreuve n’était pas individuelle, mais collective ?
Et si tous les élèves plus âgés ne « s’affrontaient » pas, mais « coopéraient » ?
« … »
Je sortis par la porte d’entrée du dortoir, au premier étage. Le ciel était sombre. Une barrière enveloppait toute l’enceinte du dortoir.
À cet instant, un cercle d’invocation scintilla dans le vide. Je me dissimulai silencieusement pour observer.
Zzzzzzzzt─── !
Des étincelles jaillirent dans l’espace. Le cercle devint un « passage ». Une multitude de monstres se précipitèrent en hurlant comme des fous. Ils se ruèrent vers les fenêtres du dortoir.
En contemplant la scène, j’en eus la certitude.
… Le nombre total de monstres que tous les élèves plus âgés devaient affronter était, au bout du compte, fixe.
Si la personne à côté de moi mourait, je devrais m’en occuper ; et si je mourais, la personne à côté de moi devrait prendre le relais.
Il fallait donc que le plus grand nombre possible d’élèves plus âgés coopèrent pour survivre à cette épreuve.
Alors──
Je partis discrètement de l’autre côté du dortoir.
─ Grrrrrr !
Mais ces créatures avaient les sens aiguisés.
─ Graaaaaa !
« Merde. »
Elles me repérèrent rapidement, et je me mis à courir à toute vitesse.
Après une vingtaine de minutes de course, j’arrivai au bâtiment des locaux techniques, séparé du dortoir.
J’ouvris la porte et entrai…
─ Kyaaaaa !
« Ah ! »
Plusieurs monstres se trouvaient déjà à l’intérieur. Je les tuai tous.
Puis je montai directement à la salle de diffusion.
── Oh ho ! C’est toi !
Comme prévu, la statue se trouvait dans la salle de diffusion. Elle haussa les sourcils devant le microphone.
── Qu’est-ce que tu fais ici ?
« Qu’est-ce que tu crois ? Tu sais très bien. J’ai quelque chose à faire, alors pousse-toi. »
Je poussai la statue et pris sa place.
* * *
« Gerkhen ! La vague a recommencé ! »
À ces mots, Gerkhen, qui se trouvait sur le toit, ouvrit les yeux.
Résidant au dernier étage, il avait formé une « équipe ». C’était presque forcé. Impossible de réussir l’épreuve seul.
« Ouah… comment on est censés faire ? »
Un des membres de l’équipe marmonna, abasourdi.
Les monstres déferlaient du ciel comme des fous. Les créatures elles-mêmes n’étaient pas difficiles à battre, mais elles étaient si nombreuses qu’ils frôlaient désormais l’épuisement.
« On n’a pas de solution. »
James et Brown, les deux meilleurs de l’équipe, soupirèrent les premiers.
« Un pas après l’autre. »
Ce fut tout ce que dit Gerkhen. James dégaina son épée.
« Impossible d’avancer un pas après l’autre. Il nous reste encore 120 heures. Et j’ai l’impression que les monstres sont de plus en plus nombreux. »
Cette équipe de six élèves de haut niveau, Gerkhen compris.
Alors qu’ils marmonnaient, épuisés…
── Ah, ah.
Une voix étrange résonna depuis le haut-parleur du toit.
Tous se tournèrent vers lui.
« Ce n’est pas la statue… si ? »
── Ah, ah.
Gerkhen observa attentivement le haut-parleur.
── Vous m’entendez ?
C’était certain.
C’était la voix de Shion Ascal.
« … Je t’entends. »
Gerkhen répondit sans réfléchir.
……
« Oh ! Ma barre de chocolat, mon chocolat ! »
Au vingt-septième étage, Layla trouva une barre de chocolat en fouillant la chambre de quelqu’un d’autre.
« Où ça ? »
À ces mots, Kain et Asher se tournèrent vers elle. Layla cacha aussitôt la barre contre elle.
« J’ai rêvé ! »
« Tu mens. Je viens de la voir. »
« On la partage. »
Kain et Asher la regardèrent avec méfiance.
« … On la partage ? »
« Oui. Tu en manges la moitié. C’est toi qui l’as trouvée. »
Ils tentèrent de la convaincre avec ruse, mais Layla réfléchit un instant, puis désigna le bout du couloir.
« Oh ! Hé ! Ça arrive !!! »
« Quoi, déjà ?! »
« Où ça ? »
Kain et Asher dégainèrent leurs épées. Ils activèrent aussi leur Corps magique.
Nom nom nom nom nom nom nom.
Profitant de leur distraction, Layla la dévora en vitesse. Kain se retourna brusquement.
« Il n’y a rien. »
« … Ah. Désolée, je me suis trompée. Je me suis aussi trompée pour la barre de chocolat. »
« Tu en as plein la bouche. »
« … Désolée. »
« Pff. Je n’avais pas envie d’en manger, de toute façon. »
C’est alors que cela arriva.
── Ah, ah.
« Kyaaaaa ! »
Layla poussa un cri. Kain et Asher sursautèrent aussi.
« Ah, merde ! »
« Ah, tu m’as fait encore plus peur ! »
── Ah, ah. Vous m’entendez ?
La voix venait du haut-parleur.
Elle leur était familière.
« Attendez, ce ne serait pas Shion ? »
« … Quoi ? »
Kain et Asher froncèrent les sourcils.
── Vous m’entendez ?
Kyaaaaa── !
Les véritables cris des monstres s’insinuèrent dans le couloir.
── Je vais vous faire la seule proposition qui puisse vous aider à survivre à cette épreuve.
Tous trois se préparèrent au combat, tout en tendant l’oreille.
── Le nombre d’ennemis qui se ruent sur vous augmente régulièrement à chaque vague…
……
Chambre 106, au premier étage.
Elise, Soliette et Terence étaient absorbés par le combat. D’innombrables monstres affluaient par les fenêtres et les portes fracassées.
Soliette les brûlait avec son escrime, Elise les écrasait par télékinésie, et Terence leur prêtait lui aussi main-forte avec application.
── Je vais vous faire la seule proposition qui puisse vous aider à survivre à cette épreuve.
Ils entendirent la voix de Shion diffusée par le haut-parleur.
── Le nombre d’ennemis qui se ruent sur vous augmente régulièrement à chaque vague.
« Et alors ?! »
Elise posa la question en repoussant les monstres.
── Par conséquent, moins il y aura d’élèves plus âgés, plus l’Espace magique vous sera défavorable.
Elle hocha la tête.
─ Autrement dit, vous ne pouvez pas « vous affronter » pour tenir 120 heures.
C’était vrai.
Si le nombre total d’ennemis était fixe, alors, si la moitié des élèves encore en lice abandonnaient, l’autre moitié devrait en affronter deux fois plus.
Cependant, tous les élèves plus âgés savaient qu’ils étaient en compétition les uns contre les autres.
Un « travail d’équipe » était peut-être envisageable, mais Elise n’avait pas pensé à une « coopération totale ». Comme si, dès le départ, cette possibilité avait été exclue de son raisonnement.
── Il vaut donc mieux former une ligne de front en coopérant pleinement que de se faire battre séparément par des équipes incomplètes.
Elise se tourna vers Terence.
« Terence. Tu peux aussi mettre le chariot dans ta “maison” ? »
Dans l’urgence, elle le tutoyait sans même y penser.
── Je vous conseille de vous installer dans le parc, devant le dortoir. Formez une ligne de front et établissez une barricade en terrain découvert.
« Oui, oui, je peux ! »
Terence se mit aussitôt à la tâche.
── Enfin… libre à vous de m’écouter ou non.
Shion, dans le haut-parleur, laissa échapper un petit soupir. Tout à coup, la main d’Elise cessa de trembler. Elle leva les yeux vers le haut-parleur.
── Bonne chance.
Bonne chance.
Pour eux, dans la chambre 106, c’était une formule étrangement sinistre.