Chapitre 166
Deuxième épreuve (2)
Des bêtes écarlates déferlaient sans fin dans la pièce. Elles avaient des formes variées : certaines ressemblaient à des loups, d’autres à des faucons ou à des pieuvres.
Je pris la posture des [Huit Épées]. Sans bouger, je les abattis les unes après les autres, tandis qu’Elise me soutenait depuis l’arrière.
La première heure ou les deux premières furent gérables. C’était même plutôt facile. Elles n’avaient guère d’endurance.
Trois ou quatre heures furent également supportables. Elles disparaissaient à leur mort, sans laisser de cadavres derrière elles.
Pourtant, au bout de cinq heures, j’eus le pressentiment que quelque chose clochait.
« … Huf ! »
Mes forces déclinaient rapidement. La fatigue dépassait ma capacité à récupérer, et la main qui tenait mon épée se mit à trembler. La sueur me brouillait la vue.
Après tout, l’endurance était mon point faible.
« Domaine. »
Elise murmura. Au même instant, une barrière télékinétique s’étendit comme un domaine.
Krrrrrrr── !
Les bêtes sombres furent aussitôt repoussées de l’autre côté de la fenêtre.
« Ça va ? »
Elise me posa la question. Je n’avais pas la force de répondre. Je sortis un [Fruit] de ma poche.
C’était un fruit qui avait poussé sur ma tête. Un enchantement que j’avais rapporté du [Donjon de Bethune].
Je pouvais en obtenir un toutes les douze heures, mais ils pourrissaient assez vite. Il ne m’en restait donc plus que six.
Glou-
J’avalai le fruit. À cet instant, j’eus l’impression d’avoir récupéré environ trente pour cent de mes forces.
Fascinant.
J’en lançai un à Elise, à son tour.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Prends ça pour une potion. Mange-le en cas d’urgence. Plus important : tu sais ce qui se passe ? »
Elise secoua la tête.
« Je ne vois pas ce qui a pu déclencher ça. Elles se contentent de nous foncer dessus en nombre, sans réfléchir. »
Krrrrrrr─── !
Les bêtes grattaient la barrière télékinétique.
Même pour Elise, le « Champ télékinétique » représentait une dépense considérable de pouvoir magique. C’était tout de même un sort de niveau sept. Elle ne pourrait donc pas le maintenir longtemps.
Je lançai les « Dés ».
[3]
J’investis tout dans l’endurance.
« Laisse tomber. »
Je repris mon épée.
« Économise tes mouvements au maximum. Ça va durer longtemps. »
Elise me conseilla cela, puis relâcha la barrière télékinétique.
Kwrrrrrr─── !
Les bêtes sombres se déversèrent de nouveau dans la pièce, par milliers.
Fouuu──
Je brandis mon épée et les abattis. L’ennemi était toujours aussi nombreux. Il déferlait sur nous comme une vague.
Je cessai de réfléchir. Je n’avais même pas le temps de souffrir.
Je me concentrai seulement sur la situation dans son ensemble — mon épée et l’ennemi qui chargeait — pendant sept heures.
Huit heures.
Neuf heures.
Dix heures…
Après, je ne sais plus.
Ça devait faire douze heures.
Des centaines, des milliers, près de dix mille.
J’avalai trois autres [Fruits] et déployai mécaniquement les [Huit Épées].
Chaaaaang── !
L’épée fendit la silhouette écarlate.
La trajectoire de cette épée était limpide.
Je voyais la trajectoire de ma lame.
Fouuu─── !
Une ligne « droite » gravée dans l’espace.
En la fixant, une idée me traversa soudain l’esprit.
L’efficacité.
Comme pour un sort magique, ne pouvais-je pas chercher à rendre efficaces les mouvements de l’épée — sa trajectoire ?
L’épuisement m’avait inspiré cette idée.
C’était trop insignifiant pour parler d’illumination, mais une inspiration soudaine, tout de même.
J’abaissai mon épée.
Une épée droite n’était pas efficace.
Une épée efficace ne devait pas être « droite ».
Elle devait produire le plus grand effet avec le moins d’effort.
Une épée efficace était donc probablement une « suite de courbes ».
Aaaaaaaaah !
Des dizaines de monstres, la gueule grande ouverte, foncèrent sur moi.
Je donnai une impulsion du poignet.
Fouuu !
Un mouvement, une courbe de lame.
Une courbe qui évoquait davantage un coup de pinceau.
Je condensai l’essence des [Huit Épées] en un « seul trait ».
Je réduisis radicalement la danse de l’épée.
Je supprimai tout ce qui était superflu dans la forme initiale et concentrai le tout en un « seul trait ».
Comme un unique coup de pinceau.
Fouich !
Elles furent tranchées, même si cela n’avait semblé être qu’un petit geste.
Fouich !
Elles furent tranchées, même si cela n’avait semblé être qu’un simple mouvement de lame.
La courbe, tel un signe, fendit l’espace lui-même.
— !
Je déployai mon épée d’un mouvement du poignet.
Je dépensais deux fois moins d’endurance, mais la puissance, elle, avait augmenté. Les monstres se faisaient déchiqueter comme dans un mixeur.
Je m’accrochai à cette sensation d’« efficacité » pour les abattre. Puis, à un moment donné…
« … C’est fini. »
Elise prit la parole.
Je me retournai vers elle.
« C’est fini, pas vrai ? »
Elle haussa les épaules. Comme elle l’avait dit, la pièce était silencieuse.
Soudain, ma main se relâcha.
Clang-
Mon épée tomba au sol.
« … Hé. »
Je lançai à Elise un regard plein de reproches.
« Tu ne m’as pas du tout aidé pendant la deuxième moitié. »
Elise eut l’air un peu piquée, puis esquissa un sourire en coin.
« Tu étais absorbé. C’était clairement une succession d’illuminations. Aurais-je dû interrompre ça ? »
« … »
Eh bien, elle n’avait peut-être pas tort. Si elle m’avait aidé, je n’aurais sans doute pas eu l’idée d’« insuffler de l’efficacité à la danse de l’épée ».
Elise croisa les bras et me demanda :
« Ton escrime a changé, non ? »
Je poussai un profond soupir.
« Haah… Je suis tellement crevé que je pourrais en crever. »
« Laisse-moi m’occuper du reste. »
Dans ce cas…
Je m’endormis sur place.
* * *
Elise allongea Shion sur le lit. Elle lui glissa aussi un [Fruit] dans la bouche. Glou- Shion l’avala dans son sommeil.
« … Hmm. »
En regardant Shion dormir, Elise se caressa le menton.
« Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? »
C’était un épéiste. Un épéiste qui aspirait à devenir chevalier.
Son style « atypique », aussi souple qu’un invertébré, était assez connu dans le milieu.
Un éclaireur réputé avait même écrit une chronique à ce sujet, et Elise l’avait lue.
Mais ce qu’il venait de faire était un peu différent.
Cela semblait… atypique.
Mais l’écart était infime. Un simple coup d’épée, qui s’enroulait comme un serpent.
« C’est un beau talent. »
Bien sûr, pas autant que le mien.
— Aaaaaah !
Soudain, un cri retentit dehors.
— À l’aide, à l’aide !!
Elise jeta un regard à Shion. Il dormait déjà.
Elle non plus n’avait pas le loisir d’aider quelqu’un d’autre.
— À l’aide ! Je vous en prie, sauvez-moi !
Pourtant, la voix qui résonnait dehors lui semblait étrangement familière.
Elise l’entendait chaque matin, quand elle allait acheter son café…
« … Terence, le propriétaire du café. »
Terence.
Après un instant d’hésitation, elle ouvrit la porte. Terence était poursuivi par des bêtes cramoisies.
« Ah-ah-ah… ? »
Terence tourna les yeux vers elle. Elise l’attira à l’intérieur par télékinésie.
« Waouh ! »
Il fut happé dans la pièce en un instant, et Elise referma aussitôt la porte.
« Huf, huf… »
Terence s’effondra au sol, à bout de souffle.
« Calmez-vous. »
Aux paroles d’Elise, Terence leva les yeux vers elle.
« … Mademoiselle Elise ! »
Son visage débordait d’émotion, mais ce n’était pas le moment.
« Chut. »
Elise échauffa son Corps magique et tourna les yeux vers la porte. Elle se prépara à affronter les ennemis qui n’allaient pas tarder…
Rien. Tout était calme. Paisible.
« Ah ! Shion ! »
À cet instant, Terence aperçut Shion.
« Il dort. »
Elise lui expliqua, puis s’assit sur une chaise. Terence poussa un soupir de soulagement.
« Ouf… Tant mieux. »
« Quelle est la situation au rez-de-chaussée ? »
« Je viens de fuir le deuxième étage, alors je ne sais pas exactement… »
« Je vois. »
Elise sortit une feuille du tiroir de son bureau, la plia en forme d’oiseau et l’anima en y insufflant de la magie. Elle entrouvrit la porte et le laissa s’envoler.
« Waouh. »
Terence le regarda, stupéfait, tandis qu’Elise fermait les yeux. Elle partagea sa vision avec l’oiseau de papier.
Elle vit ce qui se passait au rez-de-chaussée. La situation était très mauvaise, à première vue. Des traces de griffes couvraient le couloir et du sang éclaboussait le sol.
La chambre semblait bien plus sûre, en comparaison.
— Aaargh !
Une voix déchirée par la douleur. Elise tourna le regard dans cette direction.
— Je… je me rends ! Épargnez-moi !
Une bête cramoisie était en train de déchiqueter un élève plus âgé, qui implorait sa pitié. Sa carte d’étudiant s’oxyda, puis il fut téléporté ailleurs.
Elise continua de faire voler l’oiseau de papier.
La porte du dortoir, à moitié défoncée. La chambre 115. À l’intérieur, trois personnes s’étaient barricadées.
— Qu’est-ce que c’est ? Ça ressemble à un esprit familier, non ?
— Il y a quelqu’un ? Aidez-nous, je vous en prie !
Elise les dépassa également. Dans l’escalier qui menait au premier étage, elle aperçut quelqu’un.
Des cheveux roux. Une épée à la taille. Un visage impassible malgré le chaos soudain.
C’était Soliette.
— … Oh. C’est vous, mademoiselle Elise ?
Soliette avait reconnu Elise rien qu’aux ondes magiques émises par l’oiseau de papier.
— Où êtes-vous ?
Elise jeta un coup d’œil à Shion, étendu sur le lit. Elle hésita un instant.
Devait-elle le lui dire ou non ?
« … Tss. »
Soudain, elle se trouva répugnante.
L’émotion qu’elle venait d’éprouver, ce malaise qui se répandait comme du brouillard dans son cœur, c’était de la mesquinerie. Une boule de méchanceté qu’elle n’aurait jamais dû laisser naître.
Elise déplaça l’oiseau de papier.
Chambre 106. Chambre 106.
— 1… 0… 6. Chambre 106. Compris.
── Vous pouvez abandonner à tout moment !
La voix de la statue de pierre résonna de nouveau au plafond. Elise interrompit le vol de l’oiseau de papier.
« Ils vont revenir bientôt. »
« Q-qui donc ? »
« Les monstres. »
« Ah ! »
Elise ouvrit un tiroir. Elle en sortit un récipient rempli de pierres de mana et de gemmes. Certaines avaient été ramassées à Planarium, d’autres venaient de chez elle.
Elle utilisa les pierres de mana comme catalyseur pour déployer un sort sur le sol.
Zzzap- !
Une étincelle jaillit, et une « tourelle à balles magiques » poussa hors du sol. C’était une « formule ductile » de niveau universitaire.
« Waouh. »
Terence la regarda, stupéfait, tandis qu’Elise en créait quatre autres de la même façon.
« Ça devrait nous aider un peu, non ? »
demanda-t-elle à Terence. Il hocha machinalement la tête.
« O-oui. Oui. »
Toc, toc-
À cet instant, quelqu’un frappa à la porte. C’était sans doute Soliette. Elise ouvrit.
C’était bien Soliette.
« Mademoiselle Elise, vous allez bien ? »
« Oui. Heureusement, nous avons beaucoup de provisions. Quelle est la situation au deuxième étage ? »
Soliette secoua la tête.
« C’est pareil. Les bêtes ont envahi les lieux… »
── Félicitations aux survivants !
La statue de pierre reprit la parole.
« Ah… Quel vacarme. »
Shion se réveilla dans son lit. Soliette posa les yeux sur lui. Elise observa le visage de Soliette et vit un sourire s’épanouir tandis qu’elle regardait Shion.
« … »
Elle baissa silencieusement la tête.
Shion prit la parole.
« Qu’est-ce qu’il y a, Soliette ? »
« Shion. Tu étais là. »
« Ouais. Je pensais que tu serais occupée avec Bethune. »
« Je ne joue pas à Bethune dans des moments pareils. »
Soliette haussa les épaules.
── Tenez le plus longtemps possible !
Aux paroles de la statue, Shion se redressa.
« … Mais on doit la croire. »
« Ne la crois pas. »
Elise ajouta :
« À moins qu’elle jure sur son âme que ses paroles sont vraies. Mais heureusement, nous avons beaucoup de provisions. »
Le chariot que Shion avait apporté était rempli de nourriture et de matériel. Il y en avait assez pour quatre personnes pendant une semaine.
Elise jeta de nouveau un regard par la fenêtre.
Il faisait trop sombre. Trop froid. Même la poussière qui flottait dans l’air était de mauvais augure.
Fiiiiii─── !
La sirène retentit de nouveau. Les quatre tourelles à balles magiques d’Elise s’activèrent les premières.
Bang─ ! Bang─ !
Elles tirèrent des balles magiques par la fenêtre, et des bêtes encore plus grosses qu’avant déferlèrent dans la pièce.
* * *
Au même moment.
Dans la salle de surveillance VIP aménagée à l’extérieur du [Planarium].
Dans la vaste et confortable pièce préparée par le conseil universitaire, Igris, chef de la famille Arkne et père de Soliette, était assis. Il regardait Soliette sur sa tablette.
Plus précisément, Shion, qui se tenait à ses côtés.
« … »
Igris éprouvait un léger malaise.
Non, il était contrarié.
Shion Ascal.
Ce type avait déployé les [Huit Épées].
Qu’un simple élève de dernière année déploie les [Huit Épées] était déjà assez déplaisant, mais il se permettait en plus d’augmenter ou de réduire le nombre d’épées à sa guise.
Et puis…
La façon dont Soliette le regardait.
Le sourire qui s’épanouissait sur les lèvres de Soliette.
── Serre.
Il ferma le poing.
Tout chez cet homme lui tapait sur les nerfs. Il était comme un moustique accroché à elle.
Soliette avait probablement enseigné les Huit Épées à ce type, elle aussi. Sans l’autorisation de la famille.
« Il se débrouille bien. »
Quelqu’un à côté de lui prit la parole. Igris tourna vers lui un regard légèrement froncé.
« N’est-ce pas ? »
La salle de surveillance VIP était vaste. Pourtant, cet homme s’adressait directement à lui.
Un homme aux cheveux bleus qui flottaient fièrement.
Jade, le second fils de Libra.
Igris avait essayé de l’ignorer, mais Jade l’épiait depuis un moment pour découvrir qui il observait.
« Qui, exactement ? »
« L’étudiant que le Seigneur Arkne regardait à l’instant. »
Jade avait un visage impassible.
Il parlait de Shion Ascal.
« Qu’est-ce que vous entendez par “il se débrouille bien” ? Il ne fait qu’étaler quelques techniques insignifiantes. »
« Des techniques insignifiantes ? »
Jade répéta ses mots. Puis il reporta son regard sur Shion, à l’écran de la tablette. En observant son escrime, il tordit les lèvres.
« Ça me paraît plutôt plus efficace. »
« … »
« Vous n’êtes pas un peu trop conservateur, Seigneur ? Rien ne dit qu’une épée doit toujours rester droite. »
La mâchoire d’Igris tressaillit. Il inclina la tête, puis lança un regard noir à Jade.
« Si vous ne comprenez pas grand-chose à l’escrime, c’est normal que vous le voyiez ainsi. On ne voit que ce qu’on connaît. »
Jade garda son expression sèche, les sourcils tressaillants.
« Je n’ai pas besoin de m’y connaître. Mon corps n’a pas besoin d’apprendre l’escrime. »
« Un corps qui n’a pas besoin d’apprendre l’escrime. Vous cherchez à vous affaiblir ? »
« Ha. »
Jade lâcha un ricanement. Il posa un doigt sur son nez et dit avec un sourire désinvolte, incrédule :
« … C’est un corps puissant, à mille lieues d’être faible. »
Jade secoua la tête avec mépris, laissant Igris sans voix.
Le fou de Libra. Il osait parler de corps puissant devant Igris d’Arkne.
Mais Igris décida de l’ignorer.
Jade était toujours comme ça.
Il se contenta de regarder la femme assise à côté de Jade.
« … C’est la cadette ? »
Elle s’appelait, probablement, Zia.
« Oui… »
Il était même permis de se demander comment la femme assise à côté de Jade avait obtenu une invitation VIP.
« Vous n’étiez pas obligée de venir. »
« Moi aussi… j’ai un sujet… que je surveille… en tant que chevalier… »
« Je vois. »
Igris agita la main. Elle avait dû être mal élevée dans son enfance ; elle n’était même pas capable de parler correctement.
Il reporta son attention sur la tablette, mais tout était déjà fini.
L’escrime chaotique de Shion Ascal, qui avait déformé les [Huit Épées], avait pris fin.
Tout ça parce que Jade avait soudain cherché la bagarre.
Igris en était mécontent, mais reporta bientôt son attention sur la tablette.
La façon dont Soliette regardait Shion.
Il ne pouvait pas l’entendre, mais elle lui souriait doucement et lui disait quelque chose.
Cette « atmosphère », tout simplement.
Igris s’en imprégna profondément, à jamais gravée dans sa mémoire.