Chapitre 16
Oiseaux de papier (2)
« Très bien~ ! Les oiseaux de papier se sont envolés par la fenêtre~ »
Les oiseaux de papier disparurent dans le ciel lointain. Les rétines des élèves de dernière année qui les observaient virèrent au bleu, comme s’ils cherchaient à graver leur image dans leurs yeux en emplissant leurs nerfs optiques de mana.
Moi, bien sûr, je restai assis.
« Il y en a cent en tout, et bien sûr, ces oiseaux de papier ont été fabriqués à l’aide de formules magiques ! »
Asillen tapota sa montre, tap-tap.
« Il est neuf heures vingt-cinq. Vous aurez donc de neuf heures trente à treize heures pour les attraper ! Vous gagnerez 1 CP par oiseau, pas un de plus, pas un de moins. Mais vous aurez droit à des CP bonus selon l’oiseau que vous attraperez ! »
La difficulté des oiseaux était indiquée au tableau.
Plus ils étaient petits et plus la trace qu’ils laissaient en volant était ténue, plus ils semblaient difficiles à attraper.
Par « traces », on entendait les « traces de mana ». Tout ce qui est constitué de mana en laisse forcément une.
« Les sept oiseaux les plus difficiles à attraper rapporteront 1,5 CP de bonus. Pour les suivants, le bonus sera inférieur à 1 CP ! »
Les élèves de dernière année s’apprêtèrent à se lever.
« Écoutez jusqu’au bout~ Je dois aussi vous expliquer le deuxième cours. »
Ils se rassirent.
« Dans le deuxième cours, de treize heures dix à quinze heures, vous observerez la formule magique de l’oiseau que vous aurez attrapé et rédigerez un rapport. Vous pourrez gagner jusqu’à 3 CP, selon le degré d’achèvement ! Vous avez compris ? »
Asillen promena son regard sur les élèves.
« … Moi… »
Quelqu’un leva alors la main. C’était un homme à l’air plutôt timide.
« Nous sommes… euh… cent vingt-sept, madame. »
« Je sais~ »
« Dans ce cas, forcément, certains élèves ne pourront pas attraper d’oiseau… »
« Ils échoueront, tout naturellement. »
Asillen coupa la parole à l’élève. Son ton était méprisant.
« Vous êtes trop nombreux, cent vingt-sept. Les examens universitaires ne sont pas un processus d’apprentissage, mais une scène où prouver ce que vous avez appris. »
Elle marmonna ces mots d’un ton un peu froid, puis retrouva aussitôt son sourire éclatant.
« Mais ! Si vous n’arrivez pas à en attraper, vous pourrez emprunter un oiseau de papier~ Je vous autorise à le voler ou à l’arracher à quelqu’un jusqu’à treize heures ! En revanche, si vous rendez le rapport sur la formule magique du même oiseau, je ne donnerai les points qu’à celui dont le travail est le plus abouti. »
Autrement dit, si deux personnes analysaient l’oiseau A, elles ne gagneraient pas toutes les deux des points : seule celle dont le travail était le meilleur en aurait.
Si on ne réussissait pas à attraper un oiseau de papier, on échouait.
« Bon, il est neuf heures et demie ! »
Asillen lança d’une voix enjouée :
« C’est parti ! »
À cet instant, tout le monde se rua dehors.
Je me laissai emporter par la foule sans même m’en rendre compte.
* * *
« … Qu’est-ce que je suis censé faire ? »
Je marchais dans la rue en scrutant le ciel. Cela faisait déjà une trentaine de minutes que j’arpentais les environs, mais je n’avais pas vu le moindre oiseau de papier.
Jusqu’où avaient-ils pu voler en dix minutes ?
« Il y avait aussi des dindons, non ? »
Des dindons, des faisans, des paons, des pélicans… Je suis sûr qu’il y avait de gros oiseaux de ce genre.
« Je n’en trouve pas un seul. Quelle chasse à l’oie sauvage. »
Je me grattai la nuque.
Le but n’était probablement pas de les poursuivre à l’œil nu, comme je le faisais.
Les oiseaux de papier fonctionnaient naturellement au mana. L’examinatrice voulait sans doute qu’on repère ce mana, ou qu’on suive les traces qu’il laissait sur leur trajectoire.
J’en étais incapable.
Je n’avais jamais reçu de véritable formation. Personne ne m’avait appris à développer mon affinité avec le mana.
Les capacités liées au mana étaient extrêmement importantes pour ce genre d’épreuve.
« … Où est-ce que je devrais aller ? »
Sans m’en rendre compte, j’étais arrivé devant l’entrée principale d’Endex.
Cette rue portait le nom de « marché de la magie ». Elle regorgeait de boutiques vendant des herbes, des manuels et des artefacts.
« Hein ? »
Je m’arrêtai soudain devant une enseigne.
[Boutique d’artefacts : Thrice Manaology].
Les objets et les machines liés au mana étaient généralement appelés « artefacts », et cette boutique était spécialisée dans leur vente.
Je tendis le cou pour regarder à travers la vitrine.
Il y avait tout un tas d’objets : des spectromètres de mana, des désassembleurs, des catalyseurs… Mais l’artefact qui ressemblait à un monocle attira surtout mon regard.
Soudain, les paroles d’Asillen me revinrent en mémoire.
— Bien sûr, vous pouvez vous aider d’outils. Mais leur aide a ses limites, pas vrai ?
L’aide des outils.
J’ouvris la porte sans trop y penser.
« Excusez-moi. Il y a quelqu’un ? »
Le propriétaire apparut derrière le comptoir. C’était un vieil homme en costume, mais il était robuste. Il haussa les sourcils tout en essuyant un prisme avec un mouchoir blanc.
Je désignai le monocle.
« Qu’est-ce que c’est ? Un microscope à mana ? »
Le propriétaire secoua la tête.
« C’est bien mieux que ça. On appelle ça un microscope optique magique. C’est presque un artefact. Le modèle est le SZX-9500. »
Un artefact, hein. Voilà qui était tentant.
« Avec ça, je peux voir les formules magiques ? »
« En exagérant à peine, on peut même voir les particules de mana. »
« Hum. »
Je hochai la tête. Avec ça, je pourrais trouver un oiseau de papier en un rien de temps…
Soudain, un courant me traversa le cerveau.
Bzzzt… Mes doigts tremblèrent.
« … Je peux le toucher ? »
Le propriétaire jeta un coup d’œil silencieux à mon badge.
« Shion Ascal. Tu es élève à Endex ? »
« Ah, oui. Je suis en cours. Pour l’examen universitaire. »
« Hum. Tu dois être dans la même année que la demoiselle. »
« La demoiselle… »
« Je parle de mademoiselle Layla. »
« … »
Ce n’est qu’alors que je remarquai les murs de la boutique. Les motifs brodés jusque sur le papier peint représentaient l’emblème de la famille Hilton.
« C’est une marque Hilton. »
« Exactement. Tu es proche de la demoiselle ? »
« … Pas vraiment. »
Layla était immensément riche, avant comme après ma régression, mais je n’avais aucune envie de me rapprocher d’elle.
« Alors, tu ne peux pas. »
« On est proches. J’ai failli perdre un doigt à cause d’elle. »
Le propriétaire esquissa un sourire.
« Alors, vas-y, touche-le doucement. Ce petit objet coûte trois cent mille Ren. C’est un artefact si sensible qu’il se casse facilement. »
« … Trois cent mille. »
Trois cent mille Ren.
De quoi recevoir sans se faire de souci pendant un an toute une série de soins haut de gamme, notamment contre le cancer.
Je trouvais ça profondément injuste et merdique, mais le monde était merdique par nature. Se plaindre n’y changerait rien. On passerait juste pour un imbécile.
« C’est cher. »
Quoi qu’il en soit, est-ce que je pouvais « mémoriser » un artefact aussi cher et complexe ?
Autant essayer.
Je déglutis, le microscope optique magique SZX-9500 posé dans le creux de la main.
Je murmurai à voix basse :
« … Mémoriser. »
Soudain, les muscles à l’intérieur de ma poitrine se contractèrent violemment. Ma vue s’obscurcit presque complètement. Mon dos se courba de lui-même.
« Kh… »
Tremblant, j’ouvris le « Bloc-notes ».
[85 / 100]
■ Journal
■ Mémoire
└Périon
└Cœur
└Latinel I
└Sans titre
Historique de capacité des dernières 24 heures : +8
La capacité était exactement à 70 %, la jauge remplie jusqu’à 70 %. Plus de la moitié de mon mana avait été consommée, mais malgré tout, j’avais réussi à mémoriser l’artefact.
Je reposai le microscope magique et m’inclinai.
« … Merci. »
« Pas besoin de me remercier. Tu l’as juste touché. »
En l’entendant, je compris que c’était vrai.
* * *
Je retournai dans la rue.
Mon cœur me faisait encore un peu mal, mais je n’avais pas le temps de me reposer.
Je levai lentement la tête. Le visage tourné vers le ciel, je fermai les yeux.
« Haa… »
Je pris une longue inspiration, qui détendit tout mon corps.
Puis j’invoquai le SZX-9500 à l’œil nu.
[——Chargement]
Pendant un instant, j’eus l’impression que tout mon globe oculaire brûlait. Une aiguille glacée semblait me piquer la rétine.
Je rouvris les yeux.
« … »
Je restai un instant sans voix.
Le monde que je connaissais avait disparu.
La « mémoire » invoquée dans mes yeux avait-elle teinté ma vision, comme au microscope ?
Tout ce que je voyais était plus net, et je distinguais des choses qui m’échappaient auparavant.
« … C’est ça ? »
Des traînées de mana parsemaient le ciel haut perché. Les traces laissées par cent oiseaux de papier étaient imprimées sur ma rétine.
Leurs couleurs, leur texture et leur netteté différaient toutes. Certaines étaient ténues, d’autres épaisses ; certaines chaudes, d’autres bleutées ; certaines blanches, d’autres sombres.
Parmi elles, une bande particulièrement fine et pâle, presque blanche, semblait prête à se désagréger au moindre contact.
Je la suivis.
Je traversai les rues du marché de la magie d’Endex, puis gravis péniblement une route escarpée.
J’arrivai à la montagne derrière le domaine d’Endex.
Je m’arrêtai à l’entrée et observai le paysage. Je zoomai sur l’endroit où menait la « bande ».
Le « SZX-9500 » agrandit instantanément l’image des centaines de fois, jusqu’à me faire voir au-delà. Une vue grand angle immense s’offrit à moi d’un seul coup.
« Je l’ai trouvé. »
Un arbre immense, aux branches innombrables, et un minuscule oiseau de papier perché dessus. Un petit moineau.
Je retins aussitôt mon souffle.
Je me baissai et avançai sans bruit.
* * *
… Je gravis le sentier de montagne comme un somnambule pendant plusieurs dizaines de minutes.
— Cui-cui.
Sans que je m’en rende compte, le chant d’un moineau s’éleva d’un arbre désormais tout proche. Je le distinguais à l’œil nu.
Ça devrait faire l’affaire.
Je ramassai un caillou par terre.
Cui-cui…
Au moment où le moineau pépia et battit des ailes, je saisis l’occasion pour lui lancer le caillou.
Ploc.
Touchée à la tête, la créature s’évanouit et tomba au pied de l’arbre.
« Ouf. »
Au bout de presque une heure, je me redressai. Je m’approchai en me frottant le dos raide et ramassai le moineau.
« … C’était facile. »
Étonnamment facile. Même si ma rétine n’avait presque plus de mana et que j’avais tant transpiré en avançant discrètement que j’étais au bord de la déshydratation.
Je fis demi-tour, l’oiseau de papier dans une main.
J’allais reprendre le chemin par lequel j’étais monté quand…
— C’est là-haut, pas vrai ?
— Oui, suivez-moi.
Des types approchaient dans ma direction.
Une bande que je connaissais trop bien.
« … Hein ? Qu’est-ce qu’il fout là ? »
Les types levèrent les yeux vers moi depuis le bas du sentier, et je baissai les miens vers eux.
Pour une raison ou une autre, celle qui me barrait carrément le chemin, à l’avant, était Elise. Kain et Asher se tenaient derrière elle comme des gardes du corps.
« Ce salaud… »
Kain m’avait repéré. Plus précisément, il avait repéré le moineau dans ma main.
« Vous étiez venus le chercher ? »
Je montrai le moineau. Elise ne répondit pas. Asher fit plutôt un pas en avant.
« Oh~ c’est ça, c’est ça. Le rat. Je suis venu le chercher, mais il n’y a personne dans le coin ? »
Il ricana en faisant craquer son cou de gauche à droite, puis ajouta :
« La responsable a clairement dit qu’on pouvait le voler ou l’arracher à quelqu’un. Vous l’avez entendu aussi, non ? »
« Ouais. J’ai entendu. »
« Tant mieux. »
Tout ce qu’on faisait pendant les examens universitaires était légal. Chaque année, disait-on, des élèves mouraient à cause de la compétition.
« … »
Je jetai simplement un coup d’œil à Elise. Elle gardait son calme et me regardait de ses yeux impassibles, où se dissimulait son mépris.
J’étais dans l’embarras.
Est-ce que je devais me battre ?
Ou m’enfuir ?
Les deux options semblaient impossibles. Je n’avais presque plus de mana.
« Qu’est-ce que t’attends ? T’as peur ? Pourquoi tu restes planté là ? »
Asher ricana.
Une idée me traversa alors l’esprit.
« … Hum. »
Elle me semblait plutôt brillante. À condition que ça marche comme je le pensais.
Je concentrai mon regard sur l’oiseau de papier dans ma paume. Je rassemblai le peu de mana qui me restait et invoquai le « SZX-9500 ».
« Kh… »
Ma vision changea de nouveau un instant, accompagnée d’une douleur.
La formule magique gravée à l’intérieur du moineau se révéla. Elle était minuscule, mais d’innombrables lignes et formes de mana s’entremêlaient en elle.
Je la mémorisai clairement. Je consignai méticuleusement dans le « Bloc-notes » les plus infimes détails de la formule, ainsi que le flux de mana qui parcourait le circuit, comme si je prenais une photo.
« Qu’est-ce que tu comptes faire ? Tu vas te faire tabasser ou tu vas juste nous le donner ? »
Asher m’insulta. Je fis comme si je ne l’entendais pas. Parce qu’Asher n’était qu’un larbin. Parce que, parmi ces types, le véritable noble était quelqu’un d’autre.
Elise.
Je la regardai et descendis le sentier.
« Hé, mon pote~ Pourquoi tu fais ça~ J’aime pas frapper les gamins~ »
« Waouh~ Ce salaud a vraiment l’air de vouloir se battre. »
Asher et Kain se mirent en position. Ils firent craquer tour à tour leur cou, leurs épaules et leurs doigts, ôtèrent leur veste, desserrèrent leur montre et se préparèrent à se battre avec tout un tas de gestes ridicules.
« Tiens. »
Je tendis l’oiseau de papier à Elise.
Autant régler ça à l’amiable, sans faire d’histoires.
« … ? »
Elise fronça légèrement les sourcils. Kain et Asher clignèrent des yeux, ébahis.
« Prends-le. Qu’est-ce que ça peut faire ? »
Malgré mon insistance, Elise ne fit que fixer l’oiseau de papier, comme si elle se méfiait de quelque chose.
« Pourquoi ? Tu comptais me le prendre de toute façon. Je te le donne, c’est tout. »
J’essayai de mettre directement l’oiseau de papier dans la main d’Elise, mais…
« Ce putain de taré a perdu la tête ou quoi ? »
Kain m’empoigna soudain par le col. Mon corps fut soulevé dans les airs et l’oiseau de papier tomba au sol. Sa poigne était sacrément puissante.
J’eus un peu de mal à respirer.
Non, j’étais vraiment à bout de souffle.
« Espèce d’abruti, tu sais au moins qui tu touches… »
« Ça suffit. Il nous le donne. Ce n’est pas un faux. Je ne sais pas comment il l’a trouvé, mais il l’a trouvé. »
Elise tordit les lèvres sans la moindre expression. Kain me lâcha aussitôt.
« Tousse. »
Dès que mes pieds touchèrent terre, je haletai. Kain me poussa l’épaule.
« Hé, connard. Reste à ta place, sinon tu vas finir estropié. »
« Ah, j’ai mal à la gorge. »
Je me frottai la gorge et regardai Elise. Elle tenait déjà le moineau.
« Toi, veille à t’en servir. Puisque c’est moi qui te l’ai donné. »
Je le demandai sincèrement à Elise. J’espérais vraiment qu’elle s’en servirait.
Mais au lieu de me remercier, cette femme plissa les yeux, comme si elle trouvait ça ridicule.
« Une victoire psychologique, hein. Quelle mesquinerie. Tout à fait ton genre. »
Puis elle se retourna avec élégance, comme si elle dansait une valse.
« Ah~ quel dommage. J’avais hâte de démolir Shion. »
« Tu devrais savoir que tu es encore en vie grâce à Elise. »
Asher et Kain suivirent Elise en bavardant.
« … Ces types la suivent tout le temps. »
Je me léchai les lèvres en regardant leurs silhouettes s’éloigner.
J’avais bien demandé à Elise, mais en réalité, peu importait qui rendait l’oiseau de papier.
Celui qui le rendrait n’obtiendrait aucun point.
Même avec de bons yeux, ils ne pouvaient pas faire mieux que mon « microscope magique : SZX-9500 ».