Chapitre 158
Esprits (1)
Nous flottions sur la mer des âmes.
L’endroit avait quelque chose d’apaisant. Le paysage était digne d’un film, et le vent comme les vagues étaient calmes.
[3 : 13 : 03]
Il nous restait encore un délai tout à fait raisonnable.
« Non, cette statue nous a menti !! Cette foutue statue !! »
Layla, sur le pont, continuait de se plaindre.
« Je pense qu’on ne devrait pas faire confiance aux esprits. Je ne sais pas quel est le but de cette épreuve. »
Ploc !
À cet instant, une touche mordit à l’hameçon de la canne que j’avais installée. Je la remontai aussitôt.
Zzzzz── !
Un gros poisson était au bout de la ligne.
Il faisait presque soixante-dix centimètres. C’était le dixième.
Je m’adressai au groupe.
« On mange ? »
« Génial ! »
Layla fut la première à crier et à accourir.
« Waouh ! Tu en as pêché un énorme, Shion ! On le découpe et on le mange cru ! »
« Ce serait mieux de le faire griller. »
« Quoi, Shion, tu n’aimes pas le poisson cru ? T’es vraiment un gamin~ »
« Ce serait du gâchis. »
On ne savait pas quand l’épreuve prendrait fin ; manger du poisson cru nous ferait gaspiller des calories.
Il y avait une petite cuisine à bord, alors j’y préparai le poisson.
Au moment où j’allais me mettre à cuisiner, quelqu’un s’approcha discrètement de moi.
« Shion. »
C’était Soliette. Elle jouait avec la poignée de la poêle avant de demander :
« Je peux t’aider ? »
« Non, ça va. »
« … »
Elle recula légèrement, puis ouvrit un placard de la cuisine.
« Il y a pas mal d’assaisonnements. »
Comme elle l’avait dit, il y avait du sel, du poivre et toutes sortes d’autres choses. Pas de marques, bien sûr : tout était conservé dans des bocaux en verre.
« C’est vrai. »
Je pris la salière et saupoudrai le poisson que j’avais préparé.
Soliette me jeta un coup d’œil, puis demanda :
« Shion, tu ne te demandes pas ce que font nos coéquipiers du Donjon de Bethune ? »
« Ils mangent, probablement. »
« … Shion, tu es sans cœur. »
« ── C’est quoi, Bethune ? »
C’était Layla, venue jeter un œil à la cuisine. Elle pencha la tête et s’approcha. Aussitôt, Soliette prit un air professionnel.
« C’est un jeu. C’est amusant, Layla, même si c’est un peu dangereux. »
« Vraiment ? Je n’aime pas tellement les jeux… »
Je déposai le poisson dans la poêle. Tandis que je le regardais grésiller et cuire, Soliette esquissa un sourire.
« Ça a l’air délicieux. »
« Je ne tiens plus. Je vais sortir. »
Layla avala sa salive et quitta la cuisine.
Une fois encore, nous nous retrouvâmes seuls.
« … Shion. »
Soliette m’appela avec précaution. Je me tournai vers elle.
« Quoi ? »
« … »
Elle ne dit rien.
Moi non plus, je n’avais rien à dire.
À vrai dire, j’étais gêné, et elle semblait un peu mal à l’aise aussi, mais pas au point que nous ne puissions plus nous parler.
Au contraire, c’était plus facile qu’avant.
Était-ce parce que nous avions tout déballé franchement, sans détour ?
« … Non, laisse tomber. »
Soliette me jeta un coup d’œil, puis baissa la tête. Je désignai les assiettes sur l’étagère.
« Si tu veux faire quelque chose, apporte les assiettes. »
« Oui, d’accord. »
Comme si elle avait enfin trouvé de quoi s’occuper, elle s’empressa de choisir les assiettes.
* * *
Le poisson fraîchement grillé fumait dans son assiette. Soliette en prit un morceau avec ses baguettes et le goûta.
« Ouah── !! »
Layla, assise à côté d’elle, fut la première à s’exclamer. Soliette faillit s’étrangler, surprise.
« Shion, c’est vraiment délicieux !! C’est toi qui as tout préparé ? »
« Soliette m’a aidé aussi. »
Aux mots de Shion, Soliette bomba fièrement le torse.
« Je me suis occupée du service et de la présentation. »
« Mais tu n’as pas cuisiné. »
« … J’ai trouvé le sel. »
« Bref, c’est vraiment délicieux ! »
« Oui. C’est vrai. »
Elle sourit doucement.
C’était bon.
Depuis quand ? Non, depuis [Planarium], on aurait dit que son goût lui revenait.
Depuis « ce jour-là », elle avait en quelque sorte renoncé au plaisir de manger.
Soliette prit un autre morceau de poisson.
« … Waouh. »
La saveur délicate se répandit dans sa bouche.
Elle en tira un petit regain d’assurance.
Comme son goût semblait lui revenir, elle avait l’impression de pouvoir se retrouver.
De pouvoir avancer vers le présent, au lieu de rester prisonnière du passé…
« … Shion. »
Soliette l’appela. Il se tourna vers elle avec un sourire en coin.
« Hum ? »
« C’est délicieux. »
« Ah. Tant mieux. »
Shion eut un petit rire, et Gerkhen, assis à côté de lui, acquiesça.
« … C’est bon. Mais nous devrions bientôt chercher un autre endroit. »
Il restait une heure. Heureusement, aucune marque n’apparaissait sur le billet. Cela signifiait au moins qu’il n’y avait pas d’ennemis à proximité.
« Ça va. La terre va bientôt apparaître. »
dit Shion. Gerkhen observa la mer alentour. Layla tendit elle aussi le cou et marmonna :
« Pourtant, elle est immense, cette mer ? »
« Je la vois. Mangez d’abord. »
Ils se concentrèrent sur leur repas. Lorsqu’il ne resta plus qu’une trentaine de minutes, Shion remit le bateau en marche.
Une vingtaine de minutes plus tard, la terre apparut.
« Waouh, c’est vrai. Tu as vraiment une vue incroyable, Shion. »
« Tout le monde, descendez. »
Il restait sept minutes sur le billet.
Le groupe descendit du bateau.
« Allons-y. »
Shion prit la tête.
« … »
Soliette le suivit du regard, les yeux fixés sur son dos.
Le passé lui revint soudain en mémoire. Un jour, il l’avait portée sur son dos.
Son dos était plus large qu’autrefois.
Physiquement. Et psychologiquement.
« Hé ! Il y a une statue ! »
Layla désigna alors un endroit. Une statue de quatre mètres de haut s’y dressait.
Les membres de l’équipe s’en approchèrent.
« Espèce d’ordure !! »
Layla se précipita vers elle, comme si elle allait la réduire en miettes sur-le-champ. Soliette la suivit.
« Hé ! Tu m’entends, pas vrai ?! »
À ses mots, la statue bougea de nouveau.
── Vous avez enfin réussi à arriver jusqu’ici.
« Enfin ? À cause de toi, on a failli y passer ! »
── Ha ha ha. Dis-toi que c’était une leçon.
La statue parlait en remuant les lèvres. Layla recula, stupéfaite.
« Quoi, qu’est-ce que tu mijotes, cette fois ?! »
── Pfft !
La statue cracha un morceau de papier.
── C’est une carte qui mène à destination. Cette fois, c’est la vérité.
Layla eut l’air de le croire un instant, mais ne tarda pas à s’écrier :
« … Je ne te crois pas ! »
── Ha ha ha ! Que tu me croies ou non, c’est ton problème ! À toi de distinguer le vrai du faux !
« Quoi ? Les amis, ne vous faites pas avoir ! Il ment tout le temps ! »
« … »
Mais Shion ramassa silencieusement le papier. Soliette y jeta aussi un coup d’œil.
Un peu plus loin se trouvait un grand repère indiquant une destination.
« Mais c’est notre seul indice. »
Shion retourna la carte.
« … C’est vrai. »
Layla regarda la statue de pierre avec méfiance.
« Cette fois, c’est vrai ? On peut te faire confiance ? »
Elle était repassée au langage poli. La statue de pierre eut un petit rire et hocha la tête.
── Oui. Il est juste de se méfier des paroles d’un esprit, mais je te le promets : cette fois, c’est la vérité.
« … Sur l’honneur de ton âme ? »
── Sur l’honneur de mon âme !
« Alors… »
Layla se tourna vers les autres.
« On fait quoi ? On se laisse berner encore une fois ? »
* * *
[Aéroport]
La « destination » inscrite sur la carte de la statue de pierre était l’aéroport. Un dirigeable de bonne taille était amarré, et la statue se tenait sur le quai menant à l’entrée.
« Le voilà ! »
Layla accourut.
« Monsieur la Statue de pierre, vous ne nous avez pas menti, cette fois ? »
Elle était passée à une formule d’une politesse excessive.
── Ha ha ha ! Vous avez réussi la première épreuve !
La statue de pierre l’annonça en riant. Layla joignit les mains.
« Je savais que je pouvais vous faire confiance~ »
── Parfait ! Maintenant, présentez vos billets et montez à bord, un par un ! Je vais procéder à l’admission !
« Tenez ! »
Layla fut la première à présenter son billet. La statue le mordit.
── Pff ! Validé ! Montez ! Vous avez réussi la première épreuve !
« Youpi ! »
Layla se précipita à l’intérieur. Je tendis à mon tour mon billet.
── Pff ! Validé !
Je gravis les marches et montai à bord du dirigeable.
Fouuu…
À l’instant où j’entrai, je ressentis un étrange malaise. Comme si un vent bizarre s’accrochait à ma peau.
« … ? »
Mais rien ne se produisit. J’inspectai l’intérieur du dirigeable. Il y avait beaucoup de sièges, tous vides, à l’exception de Layla, assise à l’avant.
« Shion, viens ici ! Il y a plein de places ! »
Elle me fit signe en sautillant sur place.
Soliette et Gerkhen entrèrent à leur tour.
« Waouh. C’est spacieux. »
« Ouais. On s’assoit. »
Nous prîmes place côte à côte, à côté de Layla.
« Il n’y a pas de repas à bord~ ? »
Layla regarda autour d’elle, tandis que Soliette avait l’air un peu tendue.
Je la trouvais plutôt mignonne. Sentant mon regard, elle marmonna, les joues rougies :
« C’est la première fois que je prends un dirigeable. »
« Vraiment ? C’est la première fois que Soliette prend un dirigeable~ ? »
« ── Oui, et alors ? »
Une voix familière retentit alors derrière nous.
« C’était bien la voix de Layla, à l’instant ? »
Nous nous retournâmes.
Un nouveau groupe venait d’arriver.
Kain, Asher, Brown et Elise. Ils venaient juste de monter à bord.
Layla leur fit signe.
« Oh, Elly~ ! »
« On n’existe pas, nous ? »
Kain plissa les yeux.
« Tout le monde, prenez place ! Nous allons bientôt décoller ! »
À l’avant du dirigeable, la statue de pierre remua de nouveau les lèvres.
Elise s’assit juste derrière nous. Layla se tourna vers elle, un sourire malicieux aux lèvres.
« Elly, tu veux échanger de place avec moi ? »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Tu ne vois pas qui est assis à côté de moi ? Hé hé, c’est Shion. »
« … »
Je me retournai aussi. Quand nos regards se croisèrent, Elise tressaillit et serra les dents.
« Tais-toi, avant que je te tue. »
── Attachez tous vos ceintures ! Nous allons décoller !
Clic, clic. Le bruit des ceintures qu’on attachait résonna.
Vroooom── Le dirigeable s’éleva dans les airs.
── Décollage réussi !
Soliette me chuchota à l’oreille :
« Shion, tu ne trouves pas cette statue de pierre un peu trop bavarde ? »
Maintenant, même la statue se faisait critiquer dans son dos.
Je souris et hochai la tête.
« C’est vrai. »
── Vous pouvez maintenant détacher vos ceintures !
Mais je continuais de sentir un regard dans mon dos.
C’était Elise. Elle nous observait tour à tour, Soliette et moi, l’air contrarié.
── Alors, commençons tout de suite la deuxième épreuve !
L’annonce soudaine surprit tout le monde. Ceux qui s’étaient tranquillement adossés à leur siège reportèrent aussitôt leur attention sur la statue de pierre.
La statue arborait une expression sévère.
── Hé hé hé. Voici le dirigeable des esprits. Un « imposteur » se trouve parmi nous.
Les lumières à l’intérieur du dirigeable se mirent à clignoter par intermittence.
L’atmosphère se glaça.
── L’esprit prend l’apparence d’un humain. Il s’est mêlé à nous. Trouvez-le avant que le dirigeable ne décolle. Si vous échouez, vous risquez de perdre votre corps à jamais.
« Quoi, qu’est-ce que tu as dit ?! »
Layla était stupéfaite. Je jetai un coup d’œil aux sièges à côté de moi : Layla, Gerkhen, Soliette.
Derrière, il y avait Elise, Asher, Kain et James. (L’auteur a remplacé Brown par James.)
L’esprit avait-il pu se glisser à bord ?
── Mais ! Comme ce serait trop difficile et pas très amusant, je vais répondre à vos questions ! Une seule par personne ! Je répondrai toujours la vérité. Vous pouvez me la poser discrètement ou devant tout le monde !
Clic. Elise fut la première à détacher sa ceinture. Elle se leva et inspecta les alentours.
Je détachai la mienne à mon tour. Elise me lança négligemment :
« Ce n’est pas toi, hein ? »
Soliette intervint.
« Ce n’est pas Shion. Il a été avec nous tout ce temps. »
« “Tout ce temps”… ? »
Elise fronça légèrement les sourcils. Elle semblait réfléchir intensément, la lèvre entre les dents.
« Soliette. Je t’ai posé la question ? »
« … Je dis seulement que c’est certain, puisqu’il a été avec nous tout ce temps. »
répondit Soliette. Elise se fit craquer la nuque. Elle avait l’air prête à se battre à tout moment.
« Pour commencer ! »
Clap !
À cet instant, Asher frappa dans ses mains.
« Je vais poser la première question. Il y a donc un imposteur parmi nous, c’est bien ça ? »
Il s’approcha le premier de la statue de pierre.
« Hum. Monsieur la Statue de pierre, l’esprit sait-il qu’il est un esprit ? »
── Il ne le sait pas.
« … Hum. Il ne le sait pas, hein ? »
Asher revint en haussant un sourcil.
« Oh, c’est à moi, maintenant ! »
Layla se hâta de rejoindre la statue. Les mains posées sur le ventre, elle s’inclina.
« Bonjour, monsieur la Statue de pierre. Je m’appelle Layla. Vous le savez, n’est-ce pas ? »
── Je le sais !
« Tant mieux ! Alors… »
── Suivant !
« … Hein ? »
Layla le regarda, interdite.
« Je n’ai pas encore posé ma question. »
── Ta question est terminée. Tu m’as demandé si je te connaissais et j’ai répondu que oui.
« Quoi, qu’est-ce que tu racontes ! Je me présentais, c’est tout ! »
Layla devint écarlate. La statue de pierre haussa froidement les épaules.
── Retourne à ta place. Idiote.
« Quoi, qu’est-ce que tu as dit ?! Espèce de statue à la con ! Tu veux mourir ?! »
« Allez, viens. »
Elise éloigna Layla en lui tapotant doucement la joue.
« Qui est le suivant ? »
« Moi. »
Je levai la main. Elise me regarda avec douceur et acquiesça.
« Vas-y. »
Je m’approchai de la statue. Face à elle, je repassai ses paroles en revue.
– C’est le dirigeable des esprits.
– Un « imposteur » se trouve parmi nous.
– L’esprit prend l’apparence d’un humain.
– Il s’est mêlé à nous.
« … »
Une idée me vint soudain à l’esprit.
« Je vais poser une question personnelle. »
── Vas-y.
Je jetai discrètement un regard aux passagers.
Layla, encore furieuse, tapait du pied en grommelant. Soliette me regardait. Elise alternait entre elle et moi. Asher et Kain nous observaient d’un air soupçonneux. Gerkhen se tenait calmement, plongé dans ses pensées.
« Statue de pierre. »
Je lui chuchotai à l’oreille :
« As-tu menti à bord de ce dirigeable ? »
C’était peut-être la question la plus importante.
── Non. Je n’ai dit que la vérité.
« Sur l’honneur de ton âme ? »
── Oui.
Je hochai la tête. Grâce à cela, je compris aussitôt.
Ce n’était pas qu’il n’y avait rien à bord, mais plutôt que, lorsque j’étais monté dans le dirigeable…
Le « malaise » inexplicable qui m’avait effleuré l’esprit à cet instant ne m’avait pas quitté.
« Tu as trouvé ? »
demanda Elise. Je lui répondis avec un sourire en coin.
« Ouais. J’ai tout de suite compris qui était l’imposteur. »
« Ah bon ? Qui c’est ?! »
Layla ouvrit de grands yeux.
« L’imposteur, c’est… »
Je pointai du doigt.