Chapitre 144
Planarium (2)
Bam bam bam bam !
Je plantai une pancarte devant la serre en plastique.
[Ferme Ascal]
La ferme Ascal. Bien sûr, il n’y avait encore rien, mais c’était assez satisfaisant à regarder.
« … Je compte sur toi. Je ne sais pas combien de temps je resterai. »
Je m’adressai à la ferme. Puis je m’inclinai et priai.
À [Planarium], toutes sortes de choses avaient une âme. Mieux valait traiter même les plus petites avec soin.
« C’est délicieux. »
Au fait, Layla continuait de s’empiffrer de viande. Gerkhen était parti en voyage d’affaires pour acheter des graines.
« Shion, la qualité du mana est élevée ici, alors les enfants ont dû bien pousser. »
Elle mangeait en serrant contre elle une paire de cuisses, mais, étonnamment, ne faisait pas de saletés. Elle avait juste ce qu’il fallait d’huile sur les lèvres, comme du baume. Pas une goutte de sauce ni un morceau de viande ne giclait ou ne tombait, et à chaque bouchée, elle avalait exactement la bonne quantité.
C’était presque de l’art culinaire.
Après tout, du point de vue d’Edsilla, la section A de la Ville des Tours était presque un quartier huppé où seuls les sénateurs aristocrates des deuxième ou troisième lignées pouvaient vivre. Même si elle parlait un peu crûment, dans la vie de tous les jours, son maintien aristocratique lui venait aussi naturellement que la respiration.
« Ses parents ont dû bien l’élever. »
« … De quoi tu parles ? »
Je réfléchis en regardant les joues de la fille qui se remplissaient de viande.
Layla.
Mila.
C’était l’héroïne de la Ville des Tours.
Pas aujourd’hui, peut-être, mais elle le deviendrait un jour.
Si la puissante nation d’« Edsilla » laissait la Ville des Tours tranquille, c’était à cause du monde souterrain. C’était aussi pour cette raison qu’elle garantissait de facto à la ville une autonomie presque équivalente à celle d’un État indépendant, et lui accordait même un droit de vote à Edsilla.
La Ville des Tours était le seul rempart qui empêchait le monde souterrain de déferler. Les monstres qui tentaient de remonter des profondeurs devaient « forcément » passer par là.
Tout le continent tirait plus ou moins profit de la Ville des Tours.
Pourtant, le monde souterrain allait bientôt se déchaîner.
À ce stade, on aurait dit un principe fondamental de l’univers.
Les héros apparaissaient toujours dans les périodes troublées.
« Il se fait tard. »
Je levai les yeux vers le ciel.
Sans que je m’en aperçoive, la nuit tombait.
« Redescends. »
Layla secoua fermement la tête.
« Non, je dois tout manger. Je ne sais pas s’il y en aura encore demain. Hier aussi, j’avais faim. »
« Je vais t’en emballer. »
Je dégainai l’épée Ascal. D’un chik-chik-chik-chik, je découpai la viande en morceaux faciles à manger.
« Waouh… Shion, tu te débrouilles bien ! Tu devrais bosser dans un restaurant de grillades ! »
« Prends tout. Jette cette soupe d’escargots. »
La soupe d’escargots que Layla avait préparée avec tant d’ambition s’était déjà changée en une substance étrange.
« Je peux vraiment tout prendre ? Et toi, Shion ? »
« J’ai bien mangé. »
Layla, qui tenait un grand tonneau rempli de viande, leva le pouce.
« Merci ! »
Puis, comme un écureuil, elle fit volte-face et fila sur le sentier forestier avant que je change d’avis.
« … Hmm. »
Je me levai. Je pris une petite inspiration, puis posai la main sur l’« ancien mana » de mon avant-bras droit. Je refermai le poing comme si je tenais une carte. Une entité carrée se matérialisa dans ma paume.
C’était une carte.
Une carte d’un blanc immaculé.
« … Une barrière, hein ? »
Je ne comprenais pas bien son effet. Mais si le « Chasseur de trésors » restait vague, c’était que l’objet était excellent.
Je fis légèrement voltiger la carte.
Fouuu…
Emportée par le vent, elle se déploya bientôt comme une barrière transparente, enveloppant toute la serre d’un cercle.
— Ouah, c’est quoi, Maître ?
« Aucune idée. À quoi ça ressemble ? »
— Hmm.
Grawl tâta la barrière du doigt en marmonnant.
— Ce n’est pas une limite, mais plutôt une « barrière » semi-permanente ? Elle reste stable.
« Une barrière ? »
— Oui. À moins qu’on ne la démantèle délibérément, elle devrait durer très longtemps…
« Elle empêchera les esprits de passer ? »
— Bien sûr.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les âmes pouvaient prendre forme, mais aussi demeurer informes. Les particules d’âme disséminées très finement dans l’atmosphère étaient elles aussi des âmes.
Pourtant, le plus grand danger de [Planarium], c’étaient les « esprits » incarnés. Ils cherchaient à s’emparer du corps des vivants.
— Les esprits ne pourront pas entrer ici.
« D’accord. »
Les connaissances de Grawl provenaient du smartphone, mais celles qui touchaient à la magie devaient sans doute lui venir de son ancienne vie de « monstre de classe S ».
« … Ah. Le voilà. »
— Ouah. Il est rapide.
Sur le sentier sombre qui dévalait la montagne, je vis une tête avancer à l’allure d’un marathonien pour remonter la pente.
C’était Gerkhen.
Il avait parcouru toute cette distance en seulement quatre heures. Son obsession pour la nourriture était vraiment dingue.
Gerkhen, qui avait gravi la pente à toute allure, haletait en déposant les graines.
« Dans l’ordre : mangue, pastèque, melon, fraise, ananas, mangue… »
« Beau travail. Redescends te reposer. »
« … Si tu n’arrives pas à les faire pousser correctement, je reprendrai mes parts. »
Sur ces mots, il reprit le chemin qu’il avait emprunté.
« Grawl. Tu as entendu ? Plante les graines. »
— Ouiii !
* * *
Premier jour d’école. Le jour de la reprise du deuxième trimestre du College Board.
Après l’assemblée générale provisoire, les élèves de dernière année revenus à [Planarium] s’alignèrent dans le stade.
Ils étaient tous à moitié préparés.
Ils semblaient avoir apporté divers Artéfacts, outils et matériaux, mais la plupart ne leur serviraient probablement à rien. L’environnement de [Planarium] était un monde à part.
… Frouf.
Soudain, quelqu’un apparut à côté de moi, comme un fantôme. Je tournai la tête, et ma surprise fut grande.
C’était Elise.
Mais elle avait une drôle de tête.
« Tu as mangé quoi, au juste ? »
Ses cernes étaient presque aussi longues que celles d’un panda et ses yeux étaient injectés de sang. On aurait dit qu’elle n’avait pas dormi du tout.
Elise leva les yeux vers moi et poussa un petit soupir.
« Il y a un enfant que je dois sauver. C’est grave. Tu ne comprendrais pas. »
« Alors, je suis censé comprendre ? »
« Haaah… »
Elle bâilla derrière sa main, puis commença à piquer du nez. Au moment où je crus qu’elle allait tomber, ses genoux fléchirent et elle perdit l’équilibre.
Je la rattrapai par le dos. Je la soutins d’un bras et la remis de force debout.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« … ? »
Elise leva vers moi des yeux un peu hagards. Ses pupilles vides vacillèrent, puis parcoururent rapidement la distance qui nous séparait.
Mon bras autour de sa taille, et notre proximité inhabituelle.
« Toi, qu’est-ce que tu fais ? Lâche-moi, lâche-moi ! »
Elle s’agita comme un chat, recula et fit toute une histoire toute seule.
« Même quand je t’aide, tu fais des histoires. Si tu es fatiguée, va te reposer. »
« … Tais-toi. Je peux me débrouiller toute seule. »
Elise s’essuya le front en me regardant.
Je sentis soudain un regard posé sur moi.
C’était Soliette.
Elle nous dévisageait tour à tour, avec un sourire qui semblait amer.
── Salutations.
À cet instant, « Deloh » prit la parole depuis l’estrade.
── À partir d’aujourd’hui, le deuxième trimestre commence à l’[Académie Planarium].
Les respirations tendues des élèves de dernière année s’apaisèrent dans le stade.
── C’est également le jour où commence la période tumultueuse de [Planarium].
La période tumultueuse. C’était comme une saison propre à [Planarium]. Durant la période stable, les rencontres entre la réalité et les âmes diminuaient, tandis qu’elles se multipliaient durant la période tumultueuse.
── Pendant cette période, [Planarium] sera entièrement relié au « monde immatériel » pendant quarante-cinq jours. Personne ne peut savoir si ces quarante-cinq jours seront prolongés ou raccourcis. Toutes sortes de phénomènes mystérieux, comme la distorsion du temps ou la torsion de l’espace, se produiront.
Pendant la période tumultueuse de [Planarium], tous les phénomènes mystérieux qu’on pouvait imaginer étaient susceptibles de se produire.
Des phénomènes impossibles en dehors de [Planarium].
Voilà pourquoi les âmes y erraient, et pourquoi l’endroit ressemblait à un haut plateau tout droit sorti d’un mirage.
── Je le répète : la carte d’étudiant qui vous a été remise est l’« ancre » qui vous maintient dans ce monde.
Elise me donna alors un petit coup dans le bras. Elle visait le coin de ma carte d’étudiant.
── Pendant quarante-cinq jours, nous nous efforcerons d’assurer votre sécurité, mais nous ne pouvons pas la garantir entièrement. Débrouillez-vous. Sauvez-vous vous-mêmes et tenez bon. Si vous n’y arrivez pas, vous pouvez abandonner à tout moment.
Je ricanai en recevant la carte d’étudiant.
« Quand est-ce que je te l’ai donnée ? »
« … Je ne l’ai pas volée. Si tu comptes la laisser traîner n’importe où, autant me la confier. »
── Alors… ressentez-le.
À cet instant, « Deloh » leva la main.
Comme s’il n’attendait que ça.
Gooooooo───
Un grondement retentit, comme si tout [Planarium] résonnait à l’unisson avec le monde.
Clic !
Un élan la traversa, comme si une clé venait d’être insérée.
L’air de [Planarium] changea en un instant.
Le ciel bleu se teinta de violet, et la lune se dédoubla pour observer le sol comme deux pupilles.
── Dans ce [Planarium], il y a des experts en âmes, autrement dit des âmes incarnées. Pour tout renseignement détaillé, le personnel du [Hall du Silence] vous assistera. Accomplissez autant de missions que possible, gagnez le plus de points de réussite possible et convertissez-les en CP…
Des experts en âmes, autrement dit des « âmes incarnées ».
Deloh se retira, mais les élèves de dernière année restèrent un moment dans le stade, parcourus d’un frisson sinistre.
Je regardai autour de moi, sur le terrain de l’[Académie Planarium].
Les lumières étaient allumées dans certains bâtiments qui auraient dû être complètement vides.
* * *
[Hall du Silence]
Elise était assise dans le fauteuil de consultation et observait l’« employée ». Une femme aux longs cheveux noirs et aux pupilles écarlates.
« Vous êtes… une âme ?! »
Cette question impolie ne venait pas d’Elise, mais de Layla.
Elise avait formé une équipe avec Layla, Kain et Asher, pour la première fois depuis longtemps.
« Je suis humaine, idiote. »
« … Idiote, dites-vous ? »
Layla fit la moue.
« Enfin, vous avez raison de vous méfier. Il y a beaucoup d’âmes qui ressemblent à de vrais humains. Parmi elles, trente pour cent sont des gens bien, trente pour cent des imbéciles, dix pour cent des êtres qui se désintéressent du monde des vivants et… peut-être vingt pour cent de types malfaisants. »
La femme examina les cartes d’étudiant que Layla, Elise, Kain et Asher avaient posées sur le bureau.
« Je vais d’abord me présenter. Je m’appelle Akane. »
« Aka…ne ? »
Elise ouvrit de grands yeux.
« Vous ne seriez pas Akane Kedzen Meol ? »
« Encore quelqu’un qui me connaît. »
Mon Dieu !
C’était une figure mythique du monde magique.
Elle avait été la première à atteindre le sommet de l’école « Leolien », mais avait quitté le monde universitaire après avoir été trahie par son maître — selon ses propres dires. C’était une génie tragique et une marionnettiste capable de manipuler les âmes.
« Bref, voici la mission qui vous rapportera beaucoup de points de réussite. »
Elle leur tendit une brochure.
◆ Mission : Récupération des Fragments du Temps
◆ Rang : Rang S
◆ Résumé : Récupération de fragments temporels éparpillés
◆ Points de réussite : 30 000
◆ Mission : Élimination de la tour de guet de la forêt de l’Ouest
◆ Rang : Rang A+
◆ Résumé : Élimination de la tour de guet
◆ Points de réussite : 10 000…
« Un seul Fragment du Temps vaut trente mille points, au rang S. »
« Exact. Ce fragment se trouve quelque part dans la forêt à l’est de [Planarium]. Si vous le récupérez, vous gagnerez trente mille points de réussite. »
« Trente mille points… »
« Même répartis entre quatre personnes, ça vous garantit une place en haut du classement. Enfin, vous les dépenserez sans doute en nourriture ou autre chose pendant les quarante-cinq jours. »
Elise pinça pourtant les lèvres d’un air sombre.
« Malgré tout, on peut s’en charger à notre niveau ? Je sais que les fragments conceptuels sont très… difficiles à gérer. »
Un fragment n’était qu’un fragment, bien sûr, mais dès qu’un certain « concept » lui était associé, sa valeur et son poids changeaient.
Surtout lorsqu’il s’agissait d’un fragment lié au concept du [temps]…
« C’est pour ça que je vous donne trente mille points. Au fait, quand j’avais votre âge, j’ai démantelé un fragment d’âme, tu sais ? »
Akane venait de lâcher une phrase digne d’une génie.
« … »
Elise, qui se considérait au moins aussi douée, se sentit piquée dans son orgueil.
« Qu’est-ce que vous en pensez ? Ça vaut le coup d’essayer, à mon avis. »
Il leur restait quarante-cinq jours. Même en cas d’échec, elles auraient encore du temps. Et si elles réussissaient, elles pourraient partir avec une avance considérable.
« Bon… si tu veux le faire, faisons-le. »
« Oui ! Elly, allons-y vite et gagnons ces trente mille points ! »
« … »
Vous avez entendu ça ?
Elise regarda Akane avec ces yeux-là. Akane ricana et lui tendit la brochure de la mission.
« Allez-y. Donnez tout ce que vous avez. »
* * *
L’équipe d’Elise, qui sortait du [Hall du Silence], se tenait dans la forêt à l’est de [Planarium]. Le ciel était toujours violet, mais le sol était aussi clair et lumineux qu’un matin ordinaire.
« Haa… Bon, on se sépare et on commence à chercher des indices ? »
Les membres de l’équipe acquiescèrent.
Le groupe se divisa en trois équipes : Elise seule, Layla seule, et Kain avec Asher.
Asher et Kain formaient une équipe parce que Kain avait peur des choses effrayantes.
« On sera rentrés avant seize heures, alors ne vous inquiétez pas trop. »
« Qui a dit que je m’inquiétais ? Ha-ha ? Ha-ha-ha ? »
Kain eut un rire tremblant.
« Alors, séparons-nous. Si vous trouvez une piste, ne faites rien à la légère : partagez-la. Surtout, ne prenez pas de décision impulsive. »
« Compris. »
Tout le monde partit dans une direction différente.
Elise s’enfonça elle aussi dans la forêt, Cookie à ses côtés.
Mais…
Frouf. Frouf.
Chaque fois qu’elle marchait sur les broussailles,
Clop-clop. Clop-clop.
elle entendait dans sa tête le bruit des sabots d’un chameau.
Un chameau très joli, mignon et adorable.
Un chameau au pelage noir qui brillait de mille feux.
Un chameau auquel elle avait déjà donné un nom.
« Bianca » ne cessait de lui revenir en tête.
« Non, non. »
Elle secoua la tête.
— Ouaf !
Cookie aboya pour approuver.
« Je sais. »
La priorité, c’était le College Board.
Les jeux, c’était réservé au week-end.
En plus, elle avait déjà gagné trois pièces d’or, non ? Si elle travaillait dur ce week-end, elle pourrait acheter Bianca.
… Et si quelqu’un l’achetait avant ?
« Je les tuerai. »
Rien que d’y penser, son sang bouillait. Dans ce cas, elle n’aurait d’autre choix que de devenir une joueuse PK.
Quoi qu’il en soit.
Tout en gravissant le sentier de montagne, elle se concentra sur les sensations que lui transmettait la magie. Les fragments imprégnés de certains [concepts] émettaient des ondes très particulières. Il suffisait donc d’ouvrir l’antenne dans sa tête et de filtrer les fréquences magiques anormales…
Soudain.
Kwaaaaaaa─── !
Un éclair zébra le ciel violet. Le monde s’illumina à l’infini, le temps d’un instant. Elise ferma les yeux.
Elle les rouvrit.
« … ? »
L’éclair était figé.
Au beau milieu du ciel, comme si la vidéo était en mémoire tampon. Il continuait de crépiter en répandant des éclats blancs.
« Mais qu’est-ce que… »
Clac !
L’éclair s’abattit avec un temps de retard, plongeant le monde dans une obscurité infinie.
Fouuuuu───
La pluie, qui ne tombait pas une seconde plus tôt, se mit à déverser des trombes d’eau.
« … Merde. »
Quel environnement pourri.
Elise secoua la tête et demanda :
« Cookie, ça va ? »
Elle n’obtint aucune réponse.
Elle baissa les yeux vers sa taille.
Cookie avait disparu.
« … »
Elle eut l’impression qu’un marteau venait de s’abattre sur son cœur.
Est-ce qu’elle l’avait perdu à cause de l’éclair ?
Elle regarda autour d’elle, mais ne le vit nulle part.
Elle le sentit instinctivement.
Elle devait rebrousser chemin.
Mais…
Par où était-elle venue ?
Ses empreintes avaient déjà disparu.
Elle avança quand même. Elle marcha dans une direction, n’importe laquelle. Elle se mit à courir, n’importe où. Elle se fraya frénétiquement un chemin dans la forêt.
Fouuuuu───
La pluie tombait à verse, comme si le ciel était percé d’un trou. Son corps entier était trempé, ses bras et ses jambes s’engourdissaient peu à peu et ses organes semblaient se tordre de douleur.
« ! »
Ses yeux s’écarquillèrent.
Elle aperçut une lueur quelque part.
Elle crut d’abord à une hallucination, mais ce n’en était pas une.
La lueur était accrochée à une enseigne.
[OUVERT]
Ouvert ? Ouvert ?
« Ouvert ! »
Elise se précipita vers la lumière. Peu importait ce que c’était. Ça voulait dire qu’il y avait des gens…
À mesure qu’elle s’approchait, la forme se précisait.
On aurait dit une serre.
Les mots gravés sur l’enseigne, illuminés par le panneau [OUVERT], étaient [Ferme Ascal].
Elle poussa précipitamment la porte.
Il faisait chaud.
Bloup, bloup : quelque chose bouillonnait. Mais surtout, une « chaleur humaine » se dégageait des lieux.
« Haa, haa… »
Alors qu’Elise, sur le point de s’effondrer, haletait péniblement…
À cet instant.
« … Tu entres ? »
Une voix taquine, vaguement familière, l’interpella.
Elise, trempée par la pluie, leva les yeux. Quelqu’un se tenait dans la cuisine, à un bout de la serre.
Il ne lui montrait que son dos.
Elise pencha la tête.
La voix lui était familière, mais pas le corps.
« Qui êtes-vous… »
Avant qu’elle ait pu finir sa phrase, il se retourna.
Les yeux d’Elise s’écarquillèrent. Sa bouche s’ouvrit.
« J’en avais assez de t’attendre. »
Au moins, son visage était celui de Shion Ascal.
Mais…
« C’est… vraiment toi, Shion ? »
« Qui veux-tu que je sois ? Un fantôme ? »
« … »
Il était beaucoup plus grand. Il avait la même carrure, la même ossature. Bien sûr, le Shion actuel était déjà bien mieux bâti qu’au début du semestre, mais là…
Il ricana et s’approcha d’elle. Elise se releva, hébétée. Elle lui arrivait à peine à la poitrine.
Il lui tendit un billet.
« Tiens. »
Une date y était inscrite.
[8 juin. Ouvre la porte de la ferme.]
Étrangement, c’était écrit de sa main, et il s’agissait de la date du jour.
Le 8 juin.
Elise le fixa d’un air absent.
« Tu me l’as donné. Tu n’avais pas écrit l’année, alors je l’ai ouverte chaque année. »
« Quand est-ce que j’ai… »
Elle ne se souvenait pas le lui avoir donné.
— Elise s’interrompit alors qu’elle s’apprêtait à dire ces mots.
Au même moment, elle se rappela l’objectif de la mission de rang S qu’elle avait reçue ce jour-là.
[Récupérez le Fragment du Temps]
« … Ce serait… »
Elise leva la tête, toujours hébétée.
« Exact. »
Shion Ascal posa alors la paume sur sa tête, avec un petit sourire.
« Tu as fait un bref voyage dans le futur. »