Chapitre 132
Lionceau (1)
Pourtant, le musée résonnait toujours au son de la musique classique. On avait emporté les corps des deux hommes qui avaient tenté de résister aux assaillants ; les autres, tremblants de peur, retenaient leur souffle.
── Restez simplement ici. C’est tout ce que vous avez à faire. C’est votre rôle.
Elise baissa soudain les yeux vers son poignet. De petits cailloux y étaient disposés en lettres, à l’endroit où Shion l’avait saisie.
[Je t’expliquerai plus tard. Reste tranquille.]
Après avoir lu le message, elle secoua son poignet et les cailloux se dispersèrent.
── Comme tout à l’heure, le courage et la résistance ne mènent qu’à des massacres inutiles. Alors, je vous en prie, reposez-vous tranquillement.
L’homme obsédé par la musique classique s’en alla. Une femme masquée prit sa place. Celle qui l’avait attaquée. Elle s’approcha des mages ligotés par des fils électriques et leur désigna le sol du menton.
« Debout. »
Les autres silhouettes masquées relevèrent de force les mages, Elise comprise. Certains résistèrent, mais ils furent maîtrisés par une décharge crépitante à haute tension.
« Emmenez-les. »
Elise fusilla la femme masquée du regard. C’était pratiquement une menace : souviens-toi de mon visage, semblait-elle dire.
La silhouette masquée ne broncha pas, et Elise fut emmenée de force.
C’était une prison.
Il y avait une prison dans ce musée. Une prison antique, autrefois utilisée dans les temples, qui avait été restaurée pour être visitée.
« …… »
Elise parcourut du regard les portes alignées le long du couloir. Chacune menait à une cellule individuelle.
Son cœur se serra un instant.
Grincement…
La femme masquée plaça Elise devant une cellule et en ouvrit la porte.
« Entre. »
Elise résista par instinct.
« …… Entre. »
La femme masquée la poussa violemment. Elise secoua la tête et se débattit de toutes ses forces.
La femme masquée soupira doucement et lui agrippa la nuque.
Crépitement !
Le courant passa. Ses forces la quittèrent, et elle fut finalement poussée à l’intérieur.
Boum !
La porte se referma.
─ La porte se referma.
── La porte se referma.
Elise observa l’intérieur. Tout était plongé dans le noir et complètement fermé.
« …… »
Elle avait la bouche sèche. Sa respiration était courte, saccadée.
Crépitement ! Crépitement ! Les décharges des fils électriques, qu’elle avait jusque-là réussi à supporter, lui donnèrent soudain l’impression qu’on lui sciait tout le corps avec une scie électrique.
« Haah…… haah…… »
Alors que son esprit et son corps étaient sur le point de lâcher…
Frouf…
Quelque chose s’ouvrit.
Une faible lueur se glissa alors dans la cellule.
Elise releva vivement la tête.
Une petite fenêtre carrée était aménagée dans la porte de fer de la cellule. Le judas que le gardien ouvrait pour surveiller le prisonnier.
De l’autre côté, un homme masqué se tenait de biais.
Ssssss… Des cailloux s’écoulèrent par la fente de la fenêtre et prirent forme.
[Ça va ?]
Elise se contenta de les fixer.
[On dirait que ces types n’ont vraiment pas l’intention de faire du mal aux otages. Je vais rester près de toi, alors tiens bon.]
Elle reprit lentement ses esprits et redressa son corps épuisé.
[Tu m’as déjà sauvée, toi aussi. On est quittes.]
Ces mots l’apaisèrent. À « on est quittes », un faible sourire apparut sur ses lèvres.
Elise s’adossa à la porte de fer, percevant en silence sa présence de l’autre côté.
« Pfiou… »
Un soupir de soulagement passa entre les bandes de ruban qui lui bâillonnaient la bouche.
« Merci. »
Elle réussit même à murmurer quelques mots. Shion laissa échapper un rire sourd et creux.
Mais alors…
─ C03.
Quelqu’un approchait. Elise s’écarta brusquement de la porte de fer.
C’était cette maudite femme masquée.
Elle repoussa Shion, puis tourna alternativement les yeux vers lui et vers Elise, enfermée dans sa cellule.
─ Pourquoi as-tu ouvert le judas sans autorisation ?
─ ……
Shion ne répondit pas. La femme masquée grinça des dents de colère, puis demanda d’une voix furieuse :
─ Qui es-tu ?
À cet instant, Elise ressentit une étrange douleur au ventre, comme si on lui tranchait les intestins.
─ Enlève ton masque.
Boum ! Le judas se referma.
Elle fut de nouveau plongée dans le noir.
« Ugh ! »
Elle voulait crier non, mais sa bouche était déjà scellée. Non, cela ne ferait que révéler qu’il était de son côté.
Elle ne pouvait donc rien faire.
« …… »
Elise s’adossa à la porte de fer.
Qu’allait-il arriver à Shion, maintenant ?
Il n’était pas de leur côté. S’ils le démasquaient, ils pourraient…
Le tuer.
… À cause de moi ?
Elle ferma les yeux, les lèvres tremblantes. Ses paupières sèches s’humidifièrent.
Des visions certaines s’y répandirent.
Du sang sombre. Des intestins éparpillés sur le sol. Une gorge déchirée. Des morts.
Elle étouffait.
Elle respirait, mais n’arrivait pas à reprendre son souffle.
Ses poumons semblaient s’être durcis comme des fibres et avoir cessé de fonctionner.
Elise regarda autour d’elle.
La cellule était fermée de tous côtés.
Des gouttes de sang fleurissaient comme de la moisissure sur les murs hermétiquement clos. De la moisissure éclosaient des insectes.
Ça bouillonnait. Ça grouillait. Ces horribles choses se multipliaient à toute vitesse, agitant leurs ailes et leurs exosquelettes, puis s’accrochant à elle…
Miaou…
« …… ? »
Soudain, une petite voix s’éleva quelque part.
Elise tourna la tête dans cette direction.
C’était un chat.
Un chat sortait d’un coin de la cellule.
Une hallucination ?
Non.
C’est celui que j’ai vu tout à l’heure.
Un chat noir et blanc.
Le chat s’approcha d’elle et frotta sa joue contre la sienne.
─ Tiens bon. Tiens bon.
Il parlait d’une voix enfantine.
Ce n’était pas une hallucination, mais ça en était une.
« …… Haah. »
Était-ce grâce à cette hallucination ?
Sa respiration revint lentement à la normale.
La moisissure, le sang et les insectes avaient eux aussi disparu sans laisser de traces.
Elle regarda le chat blotti dans ses bras. Cet enfant qui la réconfortait. Les yeux brillants comme des bijoux, elle s’inquiéta pour Shion, qu’on venait d’emmener, puis sombra dans un sommeil proche de l’épuisement.
* * *
« C03. Je t’ai demandé pourquoi tu avais ouvert le judas. »
Pendant ce temps, la femme masquée m’interrogeait.
« Toi. Tu n’es pas C03. »
C03 était mon identité d’infiltré. La femme masquée devant moi était B04.
C’était une agente d’élite de la Lune Nocturne, l’organisation armée qui avait pris le contrôle de tout le musée.
« Je ne le répéterai pas. Enlève ton masque. »
Elle me plaqua contre le mur, son aura menaçante flamboyant autour d’elle. Je laissai échapper un petit soupir.
« Laisse-moi trois secondes. »
Crépitement… Crépitement…
Elle chargea d’électricité une main, tout en serrant un couteau dans l’autre.
« Trois. »
Elle commença le compte à rebours.
« Deux… »
J’enlevai aussitôt mon masque.
« Ça te suffit ? »
« …… »
B04 me fixa en silence. Le courant menaçant qui crépitait dans sa main s’atténua peu à peu, puis elle rangea son couteau.
« Je ne comprends pas pourquoi tu te rebelles tout à coup. »
Je parlai en regardant la vitre à ma droite.
Mon reflet n’était pas le mien : c’était le visage d’un autre. Celui de « C03 », comme elle venait de l’appeler.
Je rendis son regard à B04. Elle examina mon visage, de mes yeux à mon nez en passant par mes oreilles, mais il devait être identique.
« Quel est le problème ? »
« …… »
Pour comprendre ce phénomène et la situation, il faut…
Revenir trois jours en arrière.
── Trois jours plus tôt.
J’avais utilisé le Bloc-notes pour rappeler le souvenir de l’enlèvement d’Elise. Mais les informations étaient limitées.
Les informations disaient qu’Elise Petra avait été enlevée dans le désert ; que l’opération avait été menée par une organisation armée, la Lune Nocturne ; qu’ils se cachaient dans un camp de base du désert d’Arahall. C’était tout.
Je m’étais donc affairé à chercher leur repaire et, grâce au radar géomagnétique de Grawl, j’avais réussi à le repérer à temps.
Il s’agissait d’une grotte naturelle, formée sous le désert.
Je m’en approchai discrètement.
Des dizaines de membres de la Lune Nocturne se trouvaient dans la grotte. Ils étaient bien trop nombreux pour que je m’en charge seul ; j’envoyai donc d’abord Grawl, qui m’apprit qu’ils comptaient attaquer un musée appelé « Partium ».
── Deux jours plus tôt.
Je cherchai un membre de la Lune Nocturne dont la carrure se rapprochait autant que possible de la mienne.
Je pouvais changer de visage, mais pas de corps.
Je finis par en trouver un.
Il n’était pas particulièrement fort, mais ne semblait pas être un simple fantassin non plus. Sa taille et son poids étaient à peu près les mêmes que les miens.
J’attendis qu’il monte la garde à l’entrée de la grotte.
─ Miaou.
L’appât, c’était Grawl.
« … Qu’est-ce qu’un chat fout là ? »
En voyant un chat miauler à l’entrée de la grotte, il fronça les sourcils.
« Dégage. »
Il tenta de l’effrayer en donnant un coup de pied dans un caillou, mais une pierre de mana se trouvait sous la patte de Grawl. Une tentation à laquelle aucun humain ne pouvait résister.
« … Tiens. J’ai de la chance. »
Il s’approcha en souriant, et nous le maîtrisâmes. Grawl érigea une barrière de roche pour isoler l’endroit, puis je l’étranglai.
« Khe… Kheee… »
Je saisis le visage de l’homme inconscient. J’en mémorisai chaque détail, de sa peau à ses traits. En suivant les conseils d’Akane, je reproduisis fidèlement son apparence sur mon visage, jusqu’à ses oreilles.
En outre, j’utilisai une fonction relativement récente du Bloc-notes : j’« extrayais » quelques souvenirs de l’esprit de l’homme inconscient.
« C03. »
Son nom de code était C03. Il était insolent et ne s’inclinait pas devant ses supérieurs.
Après avoir absorbé ses souvenirs, je me fis passer pour C03.
J’ignorais où et comment ils enlèveraient Elise. Je restai donc dans la grotte, à attendre une occasion.
── La veille.
La Lune Nocturne finit par exposer son plan. Ses membres comptaient creuser sous le Musée de Partium. Ils avaient détecté des vibrations provenant d’une sorte d’« artefact antique » enfoui dessous.
Leur plan consistait à prendre les visiteurs du musée en otage, à voler l’artefact, puis à s’échapper sans encombre.
── Six heures plus tôt.
Je trouvai Elise au Musée de Partium. B04 l’avait déjà assommée. Quand elle reprit connaissance, elle sembla vouloir résister avec l’aide des autres mages, mais la Lune Nocturne était trop forte pour elle, dans son état.
Je m’approchai avant qu’elle ne fasse une bêtise ou ne souffre davantage. Je lui saisis fermement le poignet et retirai mon masque.
« …… ? »
Elise avait eu une drôle d’expression à ce moment-là. Son air ébahi était si comique que je souris sans le vouloir et posai un doigt sur mes lèvres.
Chut.
── Maintenant.
« Pourquoi tu te rebelles tout à coup ? »
Je tins tête à B04. C’était conforme au caractère de C03.
« …… J’ai mal compris. Remets-le. »
B04 haussa les épaules. Je remis mon masque en grommelant. Elle reprit d’un ton un peu moins dur :
« Pourquoi as-tu ouvert le judas de surveillance ? »
« Son visage m’a paru familier, alors j’ai regardé. B04, tu ne sais pas qui c’est ? »
« Chut. »
B04 posa un doigt sur les lèvres de son masque.
« Je sais. Les négociations sont déjà terminées. »
« Tu le sais ? Et tu la retiens quand même ? »
« …… La fille des Petra. On la gardera comme otage une fois qu’on aura reçu l’argent promis. Ensuite, on l’abandonnera au milieu du désert. »
C’était complètement fou de se mettre toute la famille Petra à dos.
« Et si elle meurt ? Tu comptes faire des Petra tes ennemis ? »
« Non. »
B04 jeta discrètement un regard autour d’elle. L’information n’avait apparemment pas encore été communiquée aux subalternes.
« On dit qu’on l’enlèvera si on reçoit l’argent de leur part. »
« Alors, qu’est-ce que ça veut dire… »
Je m’interrompis soudain. Ma tête se mit à tourner.
Si on reçoit l’« argent promis », on l’enlèvera.
Pas leur extorquer de l’argent après l’enlèvement, mais « recevoir l’argent » avant de l’enlever.
Recevoir de l’« argent » en récompense de l’enlèvement.
Pour une raison ou une autre, ces mots qui s’enchaînaient à mes oreilles… sonnaient comme s’ils lui rendaient un « service » en l’enlevant.
Quelque chose clochait.
Soit ces types avaient perdu la tête, soit ils s’étaient mal exprimés, soit…
Soit…
J’inclinai lentement la tête et regardai B04.
« …… Moi aussi, j’ai reçu l’information à la hâte. Si tu as compris, ne fais pas d’histoires. On aura notre part. »
À cette remarque, une personne me vint à l’esprit.
Le père d’Elise : Gen Petra.
Je le connaissais bien.
Un corps aussi solide que le diamant et un visage qui rappelait celui d’un lion.
C’était déjà un être humain « accompli ».
Et ce n’était pas forcément une bonne chose.
C’était un homme qui ne laissait rien d’autre que ses propres convictions interférer. Un homme qu’on ne pouvait pas corrompre.
Quelqu’un qu’on ne pouvait jamais, au grand jamais, persuader.
C’était un chevalier pareil à une fournaise, qui poursuivait sans relâche ce qu’il estimait juste et réalisait pleinement ses propres ambitions.
« Ah… »
Tout cela était étrange, d’une certaine façon.
Plus j’y réfléchissais, plus ça me semblait évident.
Pour une enfant de la famille Petra, Elise se retrouvait impliquée dans un nombre anormal d’incidents.
Elle avait été la cible d’un nombre incalculable de crimes.
Elle avait été enlevée, avait même été à bord d’un avion de ligne détourné, et avait été la cible d’attentats à la bombe et de tentatives d’assassinat au moins une demi-douzaine de fois.
Tous ces incidents avaient changé Elise.
Elle était devenue un monstre encore plus redoutable que Gen Petra, faisant de la famille Petra un géant, sans se soucier des moyens ni des méthodes.
À côté d’un monstre aussi accompli, il y avait un père satisfait.
Gen Petra avait volontiers laissé tout son héritage à Elise.
« Retourne à ta place. La laisser seule, c’est ce qu’“ils” veulent. Nous, nous respectons les termes des négociations. »
« …… Par précaution, je resterai près de la porte. »
« C’est d’accord. »
B04 s’éloigna et je parcourus le couloir des cellules individuelles.
Je m’arrêtai devant la cellule où Elise était enfermée.
Je fixai la porte de fer hermétiquement close.
Grawl est à l’intérieur, alors ça devrait aller. Le pire n’arrivera pas.
« …… »
Mais j’avais le cœur un peu bizarre.
Était-ce de la sympathie, de la compassion, ou bien un moment eurêka, après avoir enfin compris les intentions de Yael ?
Je m’adossai à la porte de fer. Les yeux levés vers le plafond, je murmurai :
« Toi aussi… »
Gen Petra avait probablement pris contact avec eux dès qu’Elise s’était retrouvée mêlée à l’affaire de la Lune Nocturne.
Mais au lieu de la sauver, il avait dû réclamer qu’on la mette dans une autre « situation ».
« Ça ne doit pas être facile, hein. »
Un lion précipite son lionceau du haut d’une falaise.
Même si le monde entier le condamne pour sa folie, le lion, lui, croit au moins faire ce qu’il faut…