Chapitre 131
Ce que tu désires (4)
── Premier jour.
Dès qu’elle eut déballé ses affaires à l’hôtel, Elise sortit. La chaleur était accablante, le désert s’étendant tout autour, mais elle l’appréciait plutôt.
À cause de cette chaleur, les gens affluaient dans les grandes villes, où la densité de population était élevée.
Elle arpenta les rues. Elle trouva d’abord un marché.
Comme on pouvait s’y attendre, il était bondé. Quelques habitants sentaient les déchets alimentaires pourris, mais c’était supportable.
« Combien pour ça ? »
Elise prit un joli turban. Le marchand lui adressa un large sourire et répondit :
« Deux cents Ren… »
« Disons cent Ren. »
Elise négocia avec le marchand, le regard acéré.
« …Cent soixante-dix Ren. »
« Cent quarante Ren. Pas un de plus. »
« …D’accord. »
Le marchand lui tendit le turban, le visage impassible. Elise, elle, afficha un sourire triomphant.
Après s’être coiffée du turban à la place d’un chapeau, elle jeta son dévolu sur une tenue traditionnelle, l’Izarba. Cette tenue du désert était faite de tissu et couvrait le corps entier.
Parmi les nombreux modèles, Elise choisit l’Izarba qui lui sembla de la meilleure qualité.
« Cinq cents Ren… »
« Trois cents Ren. Pas un de plus. »
« Quatre cents… »
« Trois cent dix Ren. Tu prends les dix Ren de plus, hein ? »
« …Oui. Bon, d’accord. »
Elle avait obtenu trente pour cent de réduction sur le turban, mais elle alla encore plus loin pour l’Izarba, dont elle fit baisser le prix de près de quarante pour cent.
Une négociation impitoyable, sans effusion de sang ni larmes. Mais elle n’y pouvait rien : elle était venue pour découvrir le monde.
Habillée comme une habitante du désert, elle visita la pyramide, sanctuaire de l’archéologie, prit des centaines de photos, puis rentra à l’hôtel.
« Je me sens revigorée… »
Au milieu de la nuit.
Après sa douche, Elise s’apprêtait à regarder ses photos de voyage avec Cookie, sur le lit, quand…
« …Hein ? »
Dehors, sur le rebord vertigineux de la tour qui abritait la suite, il y avait un chat.
« C’est dangereux… »
Mais il n’avait pas l’air en danger. Le chat était confortablement assis, le derrière calé contre le cadre de la fenêtre. Il se gratta même le museau avec sa patte arrière, puis se tourna vers elle.
Leurs regards se croisèrent.
Sans y penser, Elise leva maladroitement la main.
Miaou…
Le chat lui rendit son salut d’un geste semblable, puis disparut quelque part.
« …Quel drôle de petit bonhomme. »
Elise sourit discrètement.
Ce voyage lui porterait peut-être chance.
Elle s’allongea sur le lit. En regardant ses photos, elle s’endormit, Cookie dans les bras.
── Deuxième jour.
À peine réveillée, elle alla nager pour s’échauffer, pratiqua sa respiration magique, puis se mit en route.
Au programme du jour : une ruelle gastronomique. Elle allait manger toute la journée. Rien que manger.
« …Hein ? »
Déterminée et résolue, elle avançait parmi les échoppes de rue quand, soudain…
Quelqu’un attira son regard, sur le bord de la route.
Cette silhouette familière marchait, la queue dressée bien droite.
« Hé ! »
Elise héla le chat. Il se retourna.
« Toi, je t’ai vu hier… »
Un chat blanc tacheté de noir. Il lui adressa un sourire, puis grimpa sur le toit et s’en alla.
Elise le contempla, interdite.
« Goûtez nos nouilles aux abats avant de partir ! »
Des nouilles aux abats ?
« Où ça ? »
Elle fit volte-face.
Elle ne refusait aucun plat et avait constamment envie de goûter de nouvelles saveurs. Comme elle faisait régime tous les jours, quand elle s’accordait une pause, son appétit dépassait celui de n’importe qui.
Elise s’approcha du garçon qui tenait l’échoppe animée.
« C’est combien ? »
« Cinq Ren… Non, dix Ren. »
« Tu viens de dire cinq Ren ? »
Elise fronça légèrement les sourcils.
« Eh bien, le format Venti coûte cinq Ren. Le format Grande, dix Ren. »
« Ah, vous avez aussi des tailles comme ça, ici. »
« Oui. »
« Un Grande. Pour huit Ren. »
Elise poussa la négociation encore plus loin. Sous son regard glacial et impitoyable, le garçon sembla se ratatiner. Il lui adressa un sourire crispé et hocha la tête.
Elle goûta les nouilles. Ses yeux s’illuminèrent.
« Délicieux. »
L’un des grands plaisirs du voyage : des saveurs étranges, mais exquises.
─ Goûtez nos biscuits sucrés aux haricots rouges !
Des biscuits sucrés aux haricots rouges ?
« Où ça ? »
Ce jour-là, Elise dépensa à elle seule deux mille Ren dans la ruelle gastronomique, où elle passa douze heures.
── Troisième jour.
Elle se sentait un peu ballonnée après avoir trop mangé la veille.
Mais son programme du jour était chargé, alors ce n’était pas grave. Elle se dirigeait vers le cœur du désert.
Sa destination était l’ancien temple magique, devenu musée : le Musée de Partium. Il était incroyablement éloigné de la capitale, car le musée avait été aménagé en rénovant et en restaurant le site authentique du temple magique.
De plus, il n’y avait pas de route. Les phénomènes magiques étaient si fréquents que toute route construite serait détruite en moins d’un an.
Elle arriva donc dans un ranch pour louer un chameau, le moyen de transport idéal pour traverser le désert.
« …… »
Elise contempla les chameaux dans l’enclos.
Elle adorait les chameaux. Elle ne savait pas pourquoi. Leur bosse, leur tête idiote et leur façon de mâcher longuement lui semblaient tout simplement adorables.
« …… Vous comptez en louer un ou juste les regarder ? »
Le propriétaire, qui commençait à s’impatienter, l’interrogea. Elle devait les observer depuis trop longtemps.
« Je vais en louer un. Pour toute la journée. »
« Toute la journée… Vous venez d’Edsilla ? »
« Oui. »
« Mille cinq cents Ren. »
« D’accord. »
Elise conclut l’affaire sans discuter. Elle avait assez marchandé jusque-là et, surtout, le chameau en valait la peine.
« …… Tenez. Prenez ça et montez. »
Le propriétaire lui tendit les rênes. Elise les saisit et grimpa prudemment sur le dos de l’animal. Une fois installée, elle murmura d’une voix tremblante :
« J-je suis dessus. J-je suis dessus. »
« Oui. Tu es dessus. »
Les paroles candides d’Elise firent sourire un peu le propriétaire.
« Tiens les rênes et avance simplement dans la direction où tu veux aller. »
« Oui… »
Clop, clop… Même le bruit des pas du chameau était mignon.
« Et c’est parti. »
Depuis le dos du chameau, Elise observa l’animal. La bosse qui la portait la fascinait, et l’arrière de sa tête, droit comme un piquet, était si mignon qu’elle sourit comme une enfant.
« Où allez-vous ? »
demanda le propriétaire.
« Au Musée de Partium. Vous connaissez ? »
« Oui. Suivez cette file. C’est gratuit, alors ne payez rien là-bas. »
Elise regarda dans la direction qu’il indiquait. En effet, une file de chameaux sortait de la ville.
« Merci. »
« C’est moi qui devrais vous remercier. Allez, en route. »
Elise orienta les rênes dans cette direction. Le propriétaire marmonna en se retournant.
… Avec mille cinq cents Ren, on peut acheter un chameau.
« ? »
Avait-elle mal entendu ?
Elise se retourna, mais le chameau ronronna.
« Tu me dis de me concentrer sur toi ? »
De toute façon, c’était bien ce qu’elle comptait faire.
Elle rit doucement et se concentra de nouveau sur la conduite du chameau.
* * *
Après un éprouvant trajet de cinq heures à dos de chameau, ils arrivèrent au Musée de Partium.
Bien qu’il se trouvât à quarante kilomètres du centre-ville, l’endroit grouillait de monde.
Elise conduisit le chameau à l’écurie, en prenant soin de mémoriser son visage.
« Refuse de laisser monter qui que ce soit d’autre. »
L’animal poussa un doux grondement. Après ce tendre échange, elle se dirigea vers le musée.
« Bienvenue au célèbre Musée de Partium ! »
L’annonce était faite dans la langue commune d’Edsilla. Un guide conduisait un groupe de plusieurs dizaines de personnes. La plupart étaient des citoyens d’Edsilla, mais quelques silhouettes en robe étaient peut-être des mages ou des apprentis.
Elise se fondit dans la foule.
En douce, elle profitait d’une visite guidée gratuite.
« Voici un lieu de prière appelé “Gamnaz”. Dans l’Antiquité, la magie était considérée comme un don des dieux, et l’on devait prier ces derniers chaque fois qu’on y avait recours. »
En écoutant le guide, Elise dissimula un sourire satisfait.
Elle se demanda si elle ne lésinait pas un peu trop, après tout, les nobles aussi bénéficiaient des retombées économiques.
« Voici une relique appelée “la corne de Balumani”. Elle servait autrefois de catalyseur à un sort grandiose qui invoquait une bête fantôme de niveau dix, nommée “Balumium”. »
« C’est un vrai ? »
« La plupart sont des répliques. Mais qui sait, le véritable objet se trouve peut-être quelque part ? »
Tout en écoutant le guide, elle observa les différentes pièces exposées.
On trouvait en effet là de nombreuses reliques magiques d’une grande importance dans l’histoire moderne de la magie.
… Mais.
« Hmm ? »
Quelque chose clochait.
Les allées et venues étaient légèrement trop nombreuses.
Plus que de simples passages, les déplacements de cette foule dégageaient quelque chose de suspect.
« … »
Au début, Elise n’y prêta pas attention, mais elle finit par s’agacer. Les gens se déplaçaient de plus en plus souvent.
Elise balaya les alentours du regard.
Des centaines de touristes. Un agent de sécurité qui bâillait. Un guide qui faisait ses explications.
Les conversations. Les pas sur le carrelage. Les éclats de rire qui emplissaient la salle.
Une scène de musée tout à fait ordinaire, et pourtant anormale.
Elle pressentait un danger.
« … »
Elle sortit discrètement son smartphone.
Aucun signal. Ni Internet ni réseau téléphonique.
Elle regarda par la fenêtre du musée. Tout semblait normal.
Il n’y avait pas de tempête de sable, alors pourquoi…
─── Ding.
Comme le tintement d’une pièce, une onde magique effleura son dos.
Une attaque surprise.
Elise se retourna vivement en attirant la magie dans son corps, mais…
« Argh── ! »
Son corps fut secoué de convulsions. C’était du courant à haute tension. Une chaleur qui semblait lui brûler les nerfs se répandit dans tout son corps.
Elle s’effondra au sol.
─ B04. Vérification faite.
Elle entendit la voix de son agresseuse. C’était une femme.
Elise leva les yeux vers elle.
─ Oui.
L’assaillante portait un masque. Elle communiquait avec quelqu’un.
C’était une utilisatrice de magie habile.
L’électricité était une faiblesse courante chez les mages. Une décharge suffisamment forte pouvait perturber les circuits nerveux internes où circulait la magie et les empêcher d’en faire usage.
Mais Elise n’était pas une mage ordinaire. Elle rétablit rapidement son circuit magique…
─ B04. En attente. Pas encore.
Ils l’avaient remarqué. L’assaillante s’approcha en titubant et lui agrippa fermement la nuque.
« Ah, non… »
Zzzzt── !
Elle la choqua de nouveau, mais cette fois Elise ne se contenta pas d’encaisser. D’un faible mouvement de télékinésie, elle repoussa son agresseuse.
─ B04. Elle continue de résister.
Elise se tordit au sol. Son corps était privé de toute force.
Une petite voix sortit de l’oreillette de l’agresseuse.
… Envoie du courant à haute tension. Si elle est capable de te résister, elle survivra même si tu la brûles avec une puissance maximale.
─ Oui.
Elise serra les poings. Elle essaya de déclencher sa télékinésie, mais sa magie lui échappait sans cesse. Elle se redressa d’un bond et lui saisit la gorge.
Et alors…
« Uuuuuuuuuuuuuuuuuugh ! »
C’était la pire douleur qu’elle eût ressentie en dix-huit ans de vie.
De l’écume à la bouche, Elise perdit connaissance.
* * *
Quand Elise rouvrit les yeux, on lui avait scellé la bouche avec du ruban adhésif et ligoté le corps avec des fils électriques.
Tremblante, elle observa ses poignets fermement attachés sur ses genoux repliés. Les fils lui envoyaient régulièrement des décharges.
« …… »
Elle regarda autour d’elle. De nombreuses personnes étaient maintenues à terre dans le hall du musée. Les civils avaient tous le visage blême. Leurs cris de terreur résonnaient.
Une vingtaine de personnes, elle comprise, étaient entravées par des fils électriques.
Avaient-ils ciblé uniquement les utilisateurs de magie ?
Elise regarda par la fenêtre du musée. Dehors, tout était sombre, comme si un champ de force les encerclait.
── Je vous prie de garder le silence. Restez tranquilles.
La voix du haut-parleur résonna dans le musée.
Les centaines de personnes enfermées se tournèrent vers lui.
Un homme masqué se tenait là. Neuf autres personnes masquées s’alignaient à côté de lui. Dix en tout.
Qui qu’ils fussent, ces salauds de dingues semblaient avoir pris le contrôle du musée tout entier.
── Ne vous inquiétez pas trop. Nous n’avons pas l’intention de vous faire de mal. Mettons un peu de musique pour vous aider à vous détendre.
Le chef claqua des doigts. Une mélodie classique, mêlant violon et piano, se mit à résonner.
Quel passe-temps écœurant.
… Quel taré.
Elise marmonna derrière le ruban adhésif.
── Je le répète. Je vous prie de rester tranquilles. Tant que vous suivrez nos instructions, il ne vous arrivera rien.
Zzzzt… Zzzzt…
Elise frissonna en fixant un endroit.
Là, deux hommes essayaient de défaire les fils électriques. Ils semblaient être des collègues ; ils échangeaient des regards et frottaient leurs corps l’un contre l’autre pour se libérer.
Zzzzt… Zzzzt…
Les décharges ne s’arrêtaient pas, mais ils se méprenaient sur un point.
L’électricité était effectivement la faiblesse de tous les mages. Cependant, quand on leur en administrait à intervalles « réguliers » comme ici, les humains finissaient par s’y adapter.
Surtout une génie comme elle.
── Je le répète.
Elise déclencha lentement sa télékinésie. Elle exerça une pression légère et régulière sur les fils électriques, en prenant soin de ne pas se faire repérer.
── Nous vous traiterons tous avec bienveillance.
Seule, elle n’y serait pas parvenue. Mais elle n’était pas seule. Il y en avait deux autres. Non, en voyant les choses en grand, plus de vingt personnes pouvaient leur tenir tête.
Comme elle, elles avaient toutes été prises par surprise.
Si tous trois parvenaient à se libérer, puis à délivrer les autres, ils pourraient les affronter.
── Il vous suffit de rester avec nous un petit moment. Si vous coopérez, tout sera terminé plus vite.
Elle maintint sa télékinésie secrète. Les fils autour de son poignet se desserrèrent peu à peu ; ils étaient presque défaits quand…
Clac── !
Quelqu’un lui saisit fermement le poignet.
« !!! »
Elise sentit son cœur tomber. Non, il s’était déjà arrêté une fois.
« Haah, haah… »
Elle, qui venait tout juste de se réveiller après un bref évanouissement, haletait. Un homme masqué était accroupi juste devant elle.
Mâch, mâch…
Il mâchait du chewing-gum tout en lui tenant le poignet. Il tapota légèrement son genou replié.
Ces gestes anodins étaient profondément humiliants.
Elle le fusilla du regard, les yeux pleins de larmes.
Et alors…
Il se passa quelque chose d’étrange.
L’homme fit soudain quelque chose de bizarre.
Il jeta un coup d’œil autour de lui, comme pour vérifier que personne ne regardait…
Puis il releva légèrement son masque.
« …… ? »
À cet instant.
Au moment où l’homme masqué dévoila son visage.
Elise resta un instant bouche bée. Sans même s’en rendre compte, elle pencha la tête, perplexe.
Des cheveux blonds dépassaient du masque.
Des yeux dorés aux coins acérés.
Elle le connaissait.
Il lui serra fermement le poignet et porta un doigt à ses lèvres.
« Chut. »
Puis il lui adressa un sourire rassurant.
Ses yeux et les coins de sa bouche se plissèrent vers le haut.
« …… »
Il remit son masque. Elise se contenta de cligner des yeux.
Elle renonça à résister.
Son esprit était vide. Son cœur battait à tout rompre. C’était une douleur inexplicable.
── Je ne vous l’avais pas dit ?
Soudain, la voix du chef se fit plus rauque. Il plongea la main dans sa poche.
── Si vous restez tranquilles, personne ne mourra.
Deux poignards. Ils explosèrent en un instant.
Zzzzt─ !
La lame effleura la peau. Le sang gicla. Elise regarda dans cette direction.
Les deux hommes qui essayaient à l’instant de se libérer. Ils avaient la gorge atrocement transpercée.
Glou, glou…
Les voir suffoquer dans leur sang et mourir fit hurler les civils.
── Si vous restez tranquilles.
Au milieu du chaos, mêlé de musique classique, de cris et de sanglots, l’homme poursuivit :
── Vos vies ne seront absolument pas menacées.
Elise leva lentement les yeux. Elle regarda un homme masqué, dans un coin du musée.
« …… »
L’homme qui venait de lui sourire.
C’était vraiment incroyable.
On aurait dit un rêve.
Mais c’était bien Shion Ascal.