Chapitre 129
Elise regagna le dortoir.
Elle n’alluma pas la lumière. Elle s’assit simplement sur son lit, enveloppée dans l’obscurité comme sous une couverture. Elle ne s’allongea même pas.
Elle avait envie de vomir.
Elle se contenta de serrer ses genoux contre elle et de regarder par la fenêtre, plongée dans ses pensées. Elle murmura à voix basse :
« La vengeance. »
La vengeance.
Ce mot que Shion Ascal avait lâché avec désinvolture avait pourtant un sens trop profond pour elle. Il était acéré, comme un pieu qui lui transperçait le cœur.
Il devait être au courant de la mort inexplicable de sa mère, qui n’était autre que le point de départ de tous ses malheurs.
Pourtant, ces informations devaient être incomplètes. À l’heure actuelle, il n’avait peut-être qu’une image inexacte sous les yeux et s’échinait à rassembler les pièces éparses, comme les fragments d’un puzzle. Il essayait sans doute de compléter cette vague mosaïque avec l’aide de la puissance de Libra.
Autrement dit… il ne savait « toujours pas ».
Que la cible de sa vengeance était Petra.
Petra était donc l’ennemie de Shion.
Et, inversement, Shion était le talon d’Achille de Petra.
Elle ne pourrait pas garder ce secret éternellement. Aucun secret ne le reste.
Un jour, il finirait forcément par découvrir la vérité.
Au sujet de Petra, qui avait tué sa mère.
« … Haah. »
Alors, que devait-elle faire ? Que devait-elle faire, désormais ?
Devait-elle agir pour sa famille ?
Ou devait-elle agir selon sa conscience ?
« … »
Elle ne savait toujours pas.
Elle ne pouvait ni dire la vérité à Shion, ni la lui cacher de force. Elle n’en souffrait que davantage.
Petra ignorait encore l’existence de Shion, et Shion ignorait tout, lui aussi. Il n’y avait qu’elle qui souffrait…
N’y tenant plus, Elise finit par prendre son smartphone. Elle envoya un message en appuyant fort sur l’écran.
[ Pouvez-vous ouvrir une session de conseil ? ]
À Votre Service. La personne à qui elle pouvait au moins confier sa frustration.
Ding.
[ À Votre Service : Bien sûr. ]
La réponse arrivait toujours aussi vite, comme si on l’attendait. Après tout, elle était une VIP à part entière.
[ Cette fois, ce n’est pas pour moi. Une amie est venue me demander conseil à ce sujet. Je vais d’abord vous expliquer. C’est un peu compliqué… ]
La relation entre Shion, Petra et elle.
Elle avait tout mis dans le même sac sous prétexte qu’il s’agissait d’« une amie », puis avait tout déballé.
[ Quel camp cette « amie » devrait-elle choisir ? Sa famille ou la victime ? ]
[ À Votre Service : Tout d’abord, à mon avis, cette « amie » ne se déchire pas seulement entre la victime et sa famille. ]
« … ? »
Elise pencha la tête.
[ Alors, entre quoi et quoi ? ]
[ À Votre Service : Entre elle et sa conscience. ]
« Ah… »
Elle eut l’impression qu’on venait de toucher une corde sensible.
Ce n’était pas qu’une affaire entre Shion et sa famille. Il y avait autre chose.
La conscience.
[ À Votre Service : Cependant, malgré tout, ne devrait-elle pas finir par protéger sa famille ? ]
« … Sa famille. »
Elise se mordilla les lèvres.
[ À Votre Service : Réfléchissons calmement. Les étrangers ne peuvent pas passer avant la famille. ]
[ Mais… ]
[ À Votre Service : Malgré tout, si elle veut préserver sa conscience, dites-lui de prendre peu à peu ses distances, sans en parler à sa famille et sans le révéler à l’autre personne. Qu’elle devienne naturellement une étrangère à ses yeux. ]
« … »
La réponse était de s’éloigner peu à peu.
C’était peut-être la bonne chose à faire.
Elle ne pouvait pas renoncer à sa famille. Mais elle ne voulait pas non plus rejeter Shion en prenant le parti des siens.
Alors, il suffisait de laisser les choses suivre leur cours. Si elle prenait ses distances avec Shion sans parler de lui à sa famille…
Ding.
Tandis qu’elle y réfléchissait lentement, le dernier message d’[À Votre Service] arriva.
[ À Votre Service : Mais si cela devient trop difficile… si prendre discrètement ses distances lui fait trop mal, elle peut toujours suivre sa conscience. La famille passe avant les étrangers, mais elle ne compte pas plus qu’elle-même. ]
La famille passe avant les étrangers…
Mais elle ne compte pas plus qu’elle-même.
Elise fixa cette phrase un long moment.
* * *
Le soir, un célèbre conférencier invité par Libra donna une conférence au Jardin aérien. L’événement avait été organisé en grande pompe dans la grande salle de la section trois, mais je séchai la séance.
J’avais trop mal partout.
Les effets secondaires de l’Épée Tranchante étaient si violents. Je n’avais exécuté que deux coups, mais la charge imposée à mon corps avait dépassé ses capacités de récupération.
Le lendemain, en revanche…
À peine réveillé, je me rendis dans la salle d’entraînement à l’épée dernier cri de Libra. Comme je me sentais un peu seul, j’appelai Grawl.
— Miaou, miaou.
Le matou me posa la question en s’étirant.
— Tu as bien dormi ?
« Ouais. »
— Alors, libère-moi, s’il te plaît !
Il leva une patte avant et se mit à me griffer le mollet. Frotte, frotte, frotte…
« Tu disais que ton but, c’était de survivre. Qu’est-ce que tu feras si je te libère ? »
— Je peux trouver ma nourriture tout seul. Et si je tombe sur d’autres objets de valeur, je te les apporterai aussi.
Autrement dit, la chasse automatique et le farming automatique étaient possibles.
C’était plutôt tentant.
« Et tu peux garder cette forme même si tu t’éloignes de moi ? »
— Oui. Maintenant, je peux la garder jusqu’à quinze ou vingt kilomètres, selon la concentration de mana. Et tu peux me donner des ordres n’importe quand, quelle que soit la distance !
Il frotta son museau contre ma jambe.
« Hmm… »
Le chat ressemblait à un ragdoll ; le laisser vagabonder ne devrait donc pas poser de problème.
« … Quand on sera sortis du Jardin aérien, je te laisserai faire. Mais pas question de te promener ici. »
— D’accord !
Le matou se mit à tourner sur place en riant doucement.
La porte s’ouvrit alors dans un bruit sourd.
« Ah, Shion. Tu es déjà là… Oh. »
C’était Soliette. À peine entrée, elle s’immobilisa et contempla mon chat d’un regard hésitant.
« Comment s’est passée la soirée d’hier ? »
La séance de la veille était une conférence sur les chevaliers.
« … Un épéiste célèbre est venu. Tu connais Benedict ? »
Benedict. Un chevalier de deuxième rang, presque de premier rang. Beau gosse, il apparaissait souvent dans les médias. Il était donc beaucoup plus connu que la plupart des chevaliers de premier rang.
« Je le connais. Il est beau, non ? »
« Oui. C’est ce qu’il paraît. »
« … Vraiment ? »
« Oui. Mais ça va ? J’ai entendu dire que tu t’étais effondré pendant le travail en équipe. »
Elle me posa la question en me regardant, mais ses mains s’affairaient à attirer le chat vers elle.
Quand Grawl s’approcha, son visage s’attendrit et ses genoux fléchirent légèrement.
« Je ne me suis pas effondré, je me reposais. Tu as atteint quelle vague ? »
« J’ai franchi la neuvième. C’était dur. »
« … »
Les neuf vagues, toutes franchies. Vu le talent de Soliette pour l’escrime, ça aurait été étonnant qu’elle échoue.
« Alors… »
Hum. Je me raclai la gorge.
J’avais une raison de rencontrer Soliette ce matin-là.
« Au fait… la leçon d’escrime dont tu m’as parlé l’autre fois tient-elle toujours ? »
C’était à cause de mes interrogations sur l’escrime.
« Haha… Tu veux parler de l’escrime Arkne ? »
J’avais décliné sa proposition de leçons, préoccupé par l’Épée Tranchante, mais je l’avais regretté par la suite.
« Ouais. De celle-là. »
Si mon niveau actuel à l’épée était de cent, l’Épée Tranchante n’en représentait que trois.
Les quatre-vingt-dix-sept autres, c’était l’Épée changeante.
Bien sûr, c’était parce que c’était difficile. Parce que j’avais l’impression que mon corps allait se briser. Pour moi, l’essence même de l’Épée Tranchante qu’utilisait Soliette était un coup fatal qui exigeait que j’y mette toute mon âme.
Au bout du compte, mon arme principale devait donc être l’Épée changeante.
Pour la perfectionner, il me fallait de la « matière première ».
« Tu as renoncé au maître dont tu m’avais parlé ? »
Soliette croisa les bras, un air malicieux au visage.
« … Pour le moment. »
Après tout, ce maître-là était Soliette, et celui-ci l’était aussi.
Elle haussa les épaules.
« Ça m’est égal. Mais je suis sévère quand j’enseigne. »
Soliette prit un air de tigresse.
« C’est pour ça que je n’ai pas été engagée comme jeune instructrice à l’Académie d’escrime Arkne. Les enfants pleuraient en me voyant. »
« Ça ira. Mais je ne vais pas utiliser l’épée Arkne telle quelle. Je vais la démonter. La désassembler, la mettre en pièces. »
L’escrime Arkne était l’une des meilleures écoles d’escrime du continent. Mais pour moi, ce n’était que de la « matière première parfaite ».
J’allais mettre en pièces les arcanes de cette épée, forgés pendant des siècles, puis les greffer à mon Épée changeante comme de vulgaires morceaux de ferraille.
Soliette eut un sourire narquois.
« C’est une épée vieille de cinq cents ans. Ce ne sera pas facile à démonter. »
« On verra. Après tout, c’est l’Épée changeante. »
Soliette détendit son corps, l’air plutôt satisfaite.
« Et si on l’appelait plutôt l’Épée de contrepoids ? »
« L’Épée de contrepoids ? »
« Oui. Elle incarne l’aspect de la “contre-attaque”, dans un équilibre d’opposition. D’où le nom d’Épée de contrepoids. Et ça sonne plutôt bien. »
L’Épée de contrepoids. Le nom était séduisant, en effet.
« C’est pas mal. »
Soliette esquissa un sourire.
« Alors, prends ton épée. On commence tout de suite. »
Je pris l’épée Ascal.
« L’escrime Arkne compte de nombreuses formes, mais parmi elles, il y en a une qui est fondamentale. »
« Les Huit Épées ? »
« Oui. C’est assez connu. Même toi, Shion, tu en as entendu parler. »
La première forme d’épée de l’école Arkne, et sa forme fondamentale : les « Huit Épées ».
En général, les épéistes divisent l’espace en huit directions : le haut, le bas, la gauche, la droite et les quatre diagonales. La forme des Huit Épées vise donc chacune de ces huit directions.
C’était la base de l’école Arkne, mais on disait que sa profondeur et sa difficulté dépassaient de loin celles des bases des autres styles.
« Les Huit Épées se divisent en première forme d’épée, deuxième forme d’épée, troisième forme d’épée… jusqu’à la huitième et dernière. »
« Ça a l’air simple. »
« C’est efficace et intuitif. Inutile de choisir des noms abstraits. »
Rien d’étonnant à ce que Soliette privilégie l’efficacité.
« En pratique, c’est simple aussi. La première forme d’épée comprend huit postures initiales qui attaquent la zone supérieure. La deuxième en comprend huit qui visent la zone supérieure droite. »
« La troisième vise le côté droit ? »
« Oui. La quatrième vise le bas à droite. La cinquième, le bas. C’est plus facile si tu raisonnes comme sur une horloge. »
Autrement dit, chacune des huit formes d’épée comprenait huit postures initiales visant une direction donnée.
« C’est pour ça que les Huit Épées sont difficiles. On combine ces huit formes selon la situation et l’espace. Le nombre de combinaisons est donc pratiquement infini. »
Bien sûr, il y avait une raison pour que cette base soit plus difficile que la plupart des techniques d’épée.
… Il devait y avoir une raison à cette difficulté.
Je contemplai silencieusement la lame de mon épée.
Je repensai aux paroles de Soliette.
« Des combinaisons infinies. »
C’était la première fois que j’entendais expliquer les Huit Épées, mais, pour une raison ou une autre…
D’une manière ou d’une autre…
J’avais l’impression que cette technique me convenait parfaitement.
« Bien sûr, je n’utilise pas toutes les Huit Épées. Même si tu ne retiens que trois postures initiales par forme d’épée, si tu comptes les attaques dans les huit directions, tu obtiens trois puissance huit. Ça fait six mille cinq cent soixante et une possibilités. »
C’était bien le problème.
La mémoire humaine avait ses limites.
Mais…
« Ah oui ? »
J’avais l’impression d’en être capable.
J’avais l’impression de pouvoir mémoriser tout le système et toutes les postures initiales des « Huit Épées », qui dominaient l’espace, puis de les utiliser à bon escient.
Parce que le sujet de cette mémoire, ce n’était pas moi, mais le « Bloc-notes ».
Je souris légèrement en regardant Soliette.
« Ça va être amusant. »
* * *
… Deux heures plus tard.
« Tu as une mémoire exceptionnelle, Shion. »
Soliette prononça ces mots en jouant avec son épée. Shion, lui, était étendu par terre, à deux doigts de mourir.
Elle n’avait pas exagéré en disant qu’elle était une tigresse quand elle enseignait l’escrime. De toute façon, elle n’était pas du genre à exagérer.
Pendant cent vingt minutes, Shion ne s’était pas reposé une seule fois, pas même dix secondes.
« C’est la première fois que je vois quelqu’un mémoriser d’un coup les formes d’épée de la première à la quatrième. »
Soliette, quant à elle, était stupéfaite. Comme elle l’avait dit, Shion avait mémorisé trente-deux postures initiales au total, de la première à la quatrième forme d’épée.
« 129 / 130 »
Historique de la capacité au cours des dernières 24 heures : +20
À cause de ça, le « Bloc-notes » était au bord de l’explosion. À présent, je devais en réduire la capacité en l’accordant grâce à des entraînements répétitifs.
« … Shion. »
Soliette l’appela.
« … »
Shion ne répondit pas.
« C’est dommage. Si tu avais appris ça dix ans plus tôt, tu aurais pu faire partie de notre famille. »
Soliette était avec le chat. Assise en tailleur, elle l’avait installé sur ses genoux.
Elle reprit :
« Shion. »
« … »
« Shion… »
« … »
« Shion… »
« … Pourquoi tu continues à parler alors que je suis épuisé ? »
Elle lui jeta un coup d’œil tout en caressant le chat.
« Hier, j’ai repensé à ce que tu m’as dit, Shion. Tu m’as proposé d’aller jusqu’au bout. »
« C’est ça. »
« Pourquoi… tu veux être avec moi ? »
Sa voix exprimait une curiosité sincère.
Mais on y décelait aussi une pointe de doute.
Soliette n’était pas sotte. Ce n’était pas une idiote qui ne comprenait rien. Mettre son insistance sur le compte du Cauchemar chevaleresque ne suffisait pas. Ses émotions étaient trop intenses.
Shion répondit…
« Je te ressemble. »
« … Pardon ? »
« La personne que j’aimais est morte. »
Les yeux de Soliette s’écarquillèrent. Shion se redressa et rejeta ses cheveux en arrière, tout en ôtant son haut trempé de sueur.
« Alors, je crois savoir ce qui t’habite en ce moment. »
Deux noms lui vinrent à l’esprit.
Jared et Felix.
« Alors je t’aide. J’ai peur que tu finisses par te suicider. »
« … »
Le suicide. Elle n’en avait jamais parlé à personne, mais Soliette y avait toujours pensé.
Ça lui venait tout naturellement. À l’improviste, en marchant, en brandissant son épée ou en prenant une douche.
La réalité ne lui semblait pas réelle. Être éveillée lui donnait l’impression de rêver, tandis que les gens qui apparaissaient dans ses rêves lui paraissaient plus vrais.
Elle voulait retrouver ce rêve où elle était de nouveau avec eux…
« Comme maintenant. »
Clac ! Shion fit claquer ses doigts. Soliette se tourna vers lui, surprise.
Même à cet instant, elle ne cessa pas de caresser le chat. C’était devenu un réflexe.
« Ne mourons pas. On a fait une promesse. D’aller jusqu’au bout. »
« … »
Soliette ouvrit doucement de grands yeux.
Elle caressa les oreilles du chat et murmura :
« Est-ce qu’on… finit par oublier les gens ? »
« Je n’en sais rien. »
Shion haussa les épaules.
« Même si tu ne peux pas oublier, il faut faire en sorte que ce ne soit plus insupportable. Les vivants doivent vivre. Va à l’hôpital. Il y a tant de gens qui désespèrent parce qu’ils n’ont pas de lendemain. »
Soliette resta un instant perdue dans ses pensées, puis sourit et dit :
« Tu as raison. Au fait, comment s’appelle ce chat ? Choupi ? Doudou ? »
« … C’est quoi, ces noms ? Il s’appelle Grawl. »
« Grawl ? C’est encore pire. »
Soliette prit un ton sévère.
« On dirait un nom de monstre. »
Elle avait du flair, c’était certain.
* * *
… Je passai trois jours dans la section trois du Jardin aérien.
Le programme en lui-même m’avait été utile. Grâce à lui, j’avais compris dans les grandes lignes comment des professionnels très diplômés, passés par l’université, coopéraient pour mener des tâches à bien.
Tout était extrêmement organisé. Rien à voir avec l’improvisation du monde souterrain.
« Que pensez-vous du programme ? »
Nous étions dans la salle de conseil de Libra.
C’était le dernier rendez-vous du programme : un entretien individuel avec « Belingham Kantar ».
Je lui répondis en lui faisant face.
« Il m’a été utile. »
« Pourtant, votre score vous classe parmi les derniers. Vous êtes centième sur cent dix. »
J’avais fini dans les derniers de plusieurs programmes auxquels participaient des étudiants. Ils étaient tout simplement d’un autre « niveau ».
« L’examen d’entrée de Libra sera dix fois plus difficile… Vous en sortirez-vous ? »
« Oui. Je pense que j’en suis capable. »
Pourtant, je débordais de confiance.
J’en étais certain.
Même si j’étais à la traîne pour l’instant, je pouvais vite rattraper mon retard.
« C’est bien de ne pas vous laisser décourager. »
Belingham eut un rictus.
« Gardez cette carte noire pour le moment. Nous ne vous la reprendrons pas. Un cadre de Libra vous apprécie, Shion. »
« … Cette carte est importante ? »
Je jetai un coup d’œil à la carte noire posée sur le bureau.
« Il vous la faut pour participer au recrutement général de Libra. Et vous pouvez entrer et sortir librement de la section trois, tout en profitant gratuitement de toutes ses installations. »
« Je vois. »
Je voyais. C’était une sacrée aubaine.
Je glissai aussitôt la carte dans ma poche. Belingham haussa les sourcils et consulta sa montre.
« Bon. Je ne peux pas consacrer beaucoup de temps aux derniers du classement. Ça fait une minute. »
Belingham désigna la porte.
« Ah, oui. Portez-vous bien. »
Je me levai.
« … C’est étrange, non, Shion ? »
Belingham leva vers moi ses yeux gris si caractéristiques.
« Si Libra vous intéresse, vous ne devriez pas me respecter ? Je pourrais bien devenir votre supérieur un jour. »
« C’est pour ça que je vous ai témoigné du respect en vous souhaitant de bien vous porter. »
« … »
Je laissai Belingham perplexe derrière moi et sortis.
Dans le parc, à l’extérieur du bâtiment de la salle de conseil, j’aperçus une silhouette familière qui marchait quelque part.
« Hein ? »
C’était Elise.
« Hé. »
Je m’approchai et l’interpellai. Elle ne sursauta pas. Elle se retourna vers moi, le visage impassible.
« … Qu’est-ce qu’il y a ? »
Sa réponse était plutôt froide. Quand nous faisions équipe, elle se montrait inutilement amicale.
Elle était bipolaire, ces derniers temps ?
« Tu avais dit que tu partais en voyage quand ? »
Je posai la question d’un ton naturel. Elise me répondit d’une voix faible :
« Ça fait deux jours que le travail en équipe est terminé. Le partage du programme est fini. »
« Je vois. »
« … »
Elle ne répondit pas.
À vrai dire, le mieux aurait été qu’elle ne parte pas du tout, mais ce n’était pas le genre à renoncer parce qu’on le lui demandait.
« Bon voyage. »
C’est tout ce que je dis. Elise ne réagit pas, mais j’avais semé une petite graine.
« Moi aussi, je pars bientôt en voyage. »
Peut-être qu’on se croiserait.
Non, on se croiserait probablement.
« … Félicitations. Pars tout seul. »
Une voiture arriva à cet instant. Une berline de luxe.
Dans un bourdonnement, la vitre s’abaissa. Layla et Kain se trouvaient à l’intérieur.
« Elly ! Shion est là, lui aussi ? Monte vite ! Toi aussi, Shion ! On vous emmène à la section cinq ! »
Elise monta à l’arrière et je regardai Kain.
« Qu’est-ce que tu regardes, mec ? Si tu veux monter, vas-y. »
Kain se montra étonnamment généreux. Après une brève hésitation, je m’assis à côté d’Elise.
« … Waouh, Shion monte vraiment ? »
Layla, au volant, me lança un regard surpris dans le rétroviseur. Je répliquai :
« Je descends ? »
« Mais non, mais non ! Allez, on y va tout de suite ! »
Layla appuya aussitôt sur l’accélérateur.
Vroooouuuum !
La voiture roulait bien trop vite pour rien.