Chapitre 126
Vacances (4)
Fiiiiiiou…
La Balle magique déviée frappa la crête de la montagne, provoquant une explosion visible à l’œil nu.
Je zoomai sur le point d’impact avec mon SZX-9500. Un profond cratère s’était formé, mais mon adversaire avait déjà pris la fuite, semblait-il.
Inutile de le poursuivre. Je sortis plutôt mon smartphone et envoyai mes coordonnées ainsi qu’un message à Gustav.
[Miller Adams et l’objet sont sous contrôle. Cependant, quelqu’un m’a suivi.]
Mon but n’était pas de le traquer et de le tuer. Tant que je gardais l’objet et la cible sous contrôle, ça suffisait.
Gustav répondit aussitôt.
[Gus : Bien reçu. J’ai informé le client. Ses hommes vont bientôt arriver. Remettez-le-leur.]
En attendant leur arrivée, je repris la consultation avec [A].
[Vous êtes prêt ?]
[A : Oui. Désolé pour cette réponse tardive. Même mettre mes sentiments en mots m’est difficile, en ce moment.]
[Ce n’est pas grave. Alors, dites-moi encore : de quel malentendu s’agit-il ?]
Environ cinq minutes durent s’écouler.
Pan. Pan.
Des pas réguliers. Trois hommes en costume émergèrent de l’obscurité du sentier de montagne. Ils regardèrent tour à tour Miller Adams, dont la main droite avait explosé, et moi.
« … Je vous le remets. Et l’objet ? »
L’homme qui semblait être leur chef me posa la question tout en agrippant toujours Miller Adams. Je tapai du pied sur le sol. Le chef fit un signe. Deux autres hommes en costume s’approchèrent en courant, et je m’écartai.
Ils creusèrent le sol.
Boum !
Une mine magique explosa brièvement, mais ils trouvèrent vite la boîte et la sortirent de terre.
« La voilà. »
Je la regardai. Elle contenait bien une main humaine, mais, pour une raison quelconque, le « Chasseur de trésors » n’arrêtait pas de réagir.
Le chef en costume prit la parole.
« Oui. C’est confirmé. Le paiement sera effectué sous peu. Au revoir. »
Il s’apprêtait à partir quand il se retourna soudain vers moi.
« Gustav m’a dit que vous étiez mage. »
À Ville des Tours, les critères pour être considéré comme mage étaient infiniment moins exigeants que dans une Tour de magie ou un monastère. Il suffisait de savoir lancer quelques sortilèges pour qu’on vous donne ce titre.
« Je ne fais confiance à personne, ici, qui prétend être mage… Enfin. »
Il jeta un coup d’œil à la crête de la montagne, là où s’était trouvé l’homme qui venait de me prendre pour cible.
« Deux Balles magiques. Non, une seule. Vous avez reconstitué avec précision la formule de l’ennemi et la lui avez renvoyée ? »
Les vestiges des sortilèges persistaient assez longtemps, à moins qu’on ne les efface artificiellement.
Ainsi, cet homme avait détecté dans l’air les traces et la trajectoire de la magie résiduelle, reconstitué dans son esprit ces indices subtils et compris ce qui s’était passé.
Autrement dit… c’était un « vrai » mage.
« Vous êtes peut-être un vrai mage. Je ne sais pas pourquoi un vrai resterait dans le secteur D. »
Un vrai qui disait à un imposteur qu’il était peut-être un vrai.
« Vous avez fait vite. Le sénateur Ramil Bara sera également ravi. »
Ils s’en allèrent, et je m’assis sur un rocher au milieu de la montagne.
« Ouf… »
Je rouvris la séance de consultation que j’avais interrompue.
* * *
Tard dans la nuit, Elise contemplait le ciel, l’esprit ailleurs. La lumière du jour était limpide. Elle observait les nuages qui glissaient entre les arbres, leurs mouvements évoquant la dynamique des fluides magiques.
[C’est un malentendu personnel. J’ai cru que quelqu’un éprouvait des sentiments particuliers pour moi, mais ce n’était qu’une ridicule illusion…]
Elise pianota sur le clavier de son smartphone.
Elle avait honte de parler de ce malentendu, mais si elle n’osait pas se confier avec sincérité, ce ne serait pas une vraie consultation.
[À votre service : Hmm. Dans ce cas, c’est peut-être plus simple que vous ne le pensez. Les gens ne s’attardent pas longtemps sur les autres. Vous avez beau ressasser la chose, l’autre personne l’a probablement déjà oubliée.]
« … »
Il lui disait qu’elle se prenait trop la tête.
En effet, Shion n’avait montré aucun signe de moquerie, même en révélant qu’il était l’Ami secret.
Non, de toute façon, il ne se moquait jamais de personne.
C’était le genre de personne qu’il était.
Elise prit une profonde inspiration. Son cœur oppressé sembla peu à peu s’apaiser.
[Je me demande pourquoi j’ai pu me méprendre à ce point.]
Les pensées et les émotions d’un simple être humain étaient plus complexes que la magie.
Était-ce parce qu’on devenait aveugle quand on se focalisait sur quelque chose ? Malgré l’évidence de la raison, « l’Ami secret », j’avais cru qu’« il m’aimait ». Quelle idiote, quelle folle…
[À votre service : Eh bien, face à l’inconnu, les gens ont tendance à interpréter les choses à leur avantage ou selon ce qui leur est familier.]
Elise entrouvrit les lèvres.
Son inconscient avait-il donc nourri le souhait que Shion Ascal l’aime ?
C’était ridicule.
Elle se hâta de pianoter sur son smartphone.
[C’est ridicule.]
[À votre service : Pourquoi ne pas agir et vérifier si c’est ridicule ou non ? Ce serait toujours mieux que de vous fâcher sans raison ou de ne rien faire.]
Rougissante, Elise se redressa. La réponse d’[À votre service] se poursuivait.
[À votre service : Une chose est sûre. Les gens se plaignent parfois de « ne même pas se connaître eux-mêmes », mais il est quand même plus facile de se connaître soi-même que de connaître les autres.]
Elise relut sa phrase.
Il était plus facile de se connaître soi-même que de connaître les autres.
« … Oui. »
La justesse de ses mots la laissa sans voix.
Elle posa son smartphone sur sa poitrine. Son cœur se sentait bien plus léger.
Voilà pourquoi les gens cherchaient conseil.
Elise n’avait jamais connu pareille expérience. Elle n’avait pas le loisir de bavarder. Elle n’avait personne à qui se confier.
Élevée dès l’âge de deux ans dans les règles de bienséance et de savoir-vivre, en tant qu’enfant de la famille Petra, et imprégnée de la « philosophie stoïcienne », qui prônait la perfection sous toutes ses facettes, elle n’aurait jamais pu rêver d’une consultation.
« … »
Une pensée étrange lui traversa soudain l’esprit.
Et si Yael avait eu un canal comme celui-ci ? S’il avait pu confier ses sentiments à quelqu’un, comme elle le faisait en ce moment ?
Aurait-il pu éviter sa chute actuelle ?
Elise reprit son smartphone.
[Je vais faire un virement.]
Elle consulta son compte.
[9 120]
9 120 Ren. L’argent de poche qui lui restait après déduction des placements qu’elle faisait chaque mois.
Elle convertit toute la somme en cartes-cadeaux de grands magasins et les transféra.
Cette personne valait bien tout ça.
Neuf cartes-cadeaux de grand magasin de 1 000 Ren chacune.
Après avoir touché la somme rondelette de 9 000 Ren pour cette consultation, je descendais le sentier de montagne.
Mais ma vision n’arrêtait pas de trembler.
Mes pieds se dédoublaient, puis se démultipliaient : quatre, puis trois, puis deux, puis de nouveau quatre.
Toussotement !
Je trébuchai et toussai. Une gorgée de sang coula de ma bouche. Des gouttes rouge sombre s’étalèrent sur le pavé. Je fixai machinalement leur forme.
Ding !
L’alarme de mon téléphone sonna.
[Gus : J’ai confirmé la fin de la mission. Mais dis donc, ce taré de mage, Lato, t’a reconnu, pas vrai ? Comment t’as fait ? Raconte-moi ça autour d’un verre, plus tard.]
Alors, ce mage s’appelait Lato.
Dans mes souvenirs, il avait l’air bien différent, mais si c’était bien lui, c’était un vrai taré. Un fou qui avait remplacé des parties de son corps par des machines, tant son obsession pour la magie était grande.
Je poursuivis mon chemin sans répondre.
Boum. Je butai contre une pierre.
Était-ce le sol qui venait à moi, ou moi qui tombais vers lui ?
Je m’étalai de tout mon long.
Mon visage s’enfonça dans les cailloux et la terre.
Je ne pouvais plus respirer. Mon Noyau magique semblait en feu. C’était l’effet secondaire d’un usage excessif et simultané du Périon et des sortilèges. Une douleur d’un tout autre ordre.
Frouf !
Soudain, une chaussure se posa juste devant mon nez.
Un ennemi ?
Ou juste un passant ?
Je n’avais pas le luxe d’y réfléchir.
Mon corps s’engourdissait et ma conscience s’effaçait.
Je fermai lentement les yeux…
… Puis les rouvris.
Le plafond m’était inconnu.
« ? »
Je regardai vaguement autour de moi. Une forte odeur d’huile flottait dans l’air, et la lumière éclatante du soleil entrait par la fenêtre.
Le matin était déjà là.
« C’est quoi, ce bordel ? »
Je me redressai lentement.
« Aïe. »
J’avais l’impression que tout mon corps allait se briser, mais je me forçai à me mettre debout. J’ouvris la porte.
« … »
L’intérieur m’était familier.
Non, j’étais venu ici la veille.
« Tu es réveillé. »
Le Cercueil désintéressé.
Akane était assise derrière le comptoir. Elle lisait un livre et déclara :
« Ton déguisement est très réussi. Il ne s’est même pas défait quand tu as perdu connaissance. »
Je touchai mon visage. Une cicatrice marquait ma paupière gauche. J’avais toujours l’apparence de Dale Kal.
« Mais le plus important, ce sont les oreilles. Tout le monde se concentre sur les yeux, le nez et la bouche, mais néglige les oreilles. Elles sont comme les rides d’une personne : la forme des oreilles permet de distinguer quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens. »
Je retirai complètement mon déguisement. Akane alluma une cigarette et me demanda :
« Ça va, ton corps ? »
« … Oui. C’est toi qui m’as sauvé ? »
Akane haussa un sourcil.
« C’est ce qui arrive quand on utilise trop une formule sans Corps magique. »
Les sortilèges imposaient une lourde charge au corps. C’était pourquoi la plupart des mages activaients leur Corps magique quand ils lançaient une formule, ou de la magie. Ils essayaient de filtrer la réaction magique à travers la ceinture et les lignes — une ceinture, quatre lignes.
« Tu n’avais ni ceinture ni lignes, alors tu n’avais pas le choix. »
Akane enfonça le doigt dans la plaie.
« Mais tout n’est pas négatif. Ça veut dire que tu utilises la magie directement, sans la filtrer, la traiter ou la diluer. Dans ce cas, la réactivité, la coordination et la vitesse d’exécution de la formule augmentent considérablement. En revanche, le risque que ton corps lâche, comme hier, est élevé. »
« … Tu me regardais ? »
« Tu crois que j’ai tant de temps à perdre ? »
Akane sortit un sac de voyage de sous le comptoir.
« Ramil Bara. Lui aussi m’a fait une demande. »
« Hmm. Mais pourquoi profaner une tombe ? Il y avait quelque chose sur le corps ? »
Elle me répondit tout en rangeant diverses affaires dans son sac.
« Le grand-père de Ramil Bara était un mage de haut rang. Mais une étrange rumeur s’est répandue récemment. On raconte que si l’on fait bouillir son corps, façonné par l’essence, puis qu’on le mange, sa puissance magique décuple et l’origine de sa magie change. »
« … C’est une utilisation assez brutale. C’est pour ça que le Paradis s’y est intéressé ? Pour faire bouillir le cadavre et le manger ? »
Akane, qui secouait des flacons de lotion près de son oreille pour savoir ce qu’il en restait, s’immobilisa soudain.
Elle se tourna vers moi.
« Le Paradis ? »
« Oui. Le Paradis. »
« … »
Le Paradis était une faille dans le monde souterrain. On pouvait le voir comme un donjon quelque part dans les profondeurs. Seuls ceux qui y étaient invités pouvaient y entrer, et même dans ce cas, il fallait se préparer à y laisser la vie. C’était une zone dangereuse, différente du monde souterrain : littéralement, un donjon.
C’était le repaire des criminels les plus abjects, ceux qui avaient été rejetés par le continent et étaient devenus des « êtres non humains »…
C’est ce qu’on racontait, mais je n’y étais jamais allé moi-même.
« Le Paradis. »
Akane sembla réfléchir un instant, puis, soudain…
« Ah ! »
Elle parut comprendre toute seule et claqua son sac de voyage. Elle le passa sur son épaule et bondit du comptoir.
« Quoi, tu vas où ? »
« Au Paradis. »
« … Pardon ? »
Sur ces mots, elle quitta prestement le Cercueil désintéressé.
« Mais qu’est-ce que… »
Ding !
La notification d’un nouveau message retentit sur mon smartphone.
« Ah. C’est vrai. »
[Avis : calendrier du programme de formation Libra]
Le programme de formation Libra.
« J’avais ça, moi. »
Belingham Kantar m’y avait invité au début du semestre.
* * *
Le programme de formation. Généralement destiné aux étudiants universitaires, il était organisé par de grandes entreprises et de puissantes familles. Son objectif était d’offrir aux jeunes prometteurs du continent des possibilités de formation, d’entraînement et d’éducation de tout premier ordre.
Parmi ces programmes, celui de Libra était le mieux classé et jouissait d’une excellente réputation. Ce jour-là, Elise se trouvait donc elle aussi au Jardin aérien.
À peine une dizaine de lycéens avaient été invités à ce programme prestigieux. Layla, Elise, Soliette, Gerkhen, Kain, Mel et les autres étaient tous à l’université.
« Le Jardin aérien est vraiment magnifique, pas vrai, Elly ? »
À ces mots de Layla, Elise se contenta de hausser les épaules. Elle n’avait pas particulièrement envie de faire l’éloge d’une autre famille.
« Hein ? Qu’est-ce que c’est ? »
Layla, qui regardait dans une direction, ouvrit de grands yeux. Elise n’y prêta aucune attention.
« Ce ne serait pas Shion ? »
« Quoi ? »
Elle se tourna précipitamment de ce côté.
C’était bien Shion.
Il tenait une carte noire Libra dans une main et un sac de voyage dans l’autre.
« Qu’est-ce qu’il fait ici ? »
Elise se posait la même question, mais quelqu’un s’approcha alors de lui et se plaça à ses côtés.
C’était Soliette.
Layla plissa les yeux et esquissa un sourire narquois.
« Eh bien, Elly, on dirait qu’ils se sont rapprochés, non ? »
Elise hésita avant de répondre.
« … On dirait bien. »
Ça lui était égal.
Tout ce qu’elle pouvait faire, à présent, c’était espérer, lentement, tout doucement.
Que la vie de Shion Ascal finisse enfin par prendre un meilleur tournant, même s’il n’était peut-être pas trop tard.
──Bienvenue à tous les participants au programme Libra.
« Waouh ! Elly, regarde là-bas ! »
La troisième section du Jardin aérien. L’entrée du dortoir réservé aux participants du programme de formation.
« C’est Belingham Kantar ! »
Layla fit des yeux en cœur en contemplant le bel homme aux cheveux gris.
« Tais-toi. »
Malgré cette remarque, aux yeux d’Elise, il était presque parfait.
Dix ans plus tôt, il faisait partie du Trio doré.
Belingham Kantar. Theia Esil. Akane Kedzen.
──Nous allons d’abord vous attribuer des numéros afin d’assurer le bon déroulement du programme.
Belingham regarda dans une direction, un léger sourire aux lèvres. Elise suivit son regard.
Shion Ascal.
Il soutint le regard de Belingham sans manifester la moindre émotion.
──Les numéros seront attribués au hasard. Veuillez donc porter la « montre connectée » que je vais distribuer…