Chapitre 124
Vacances (2)
─ Hé, gamin ! Fais fondre correctement la pierre de mana, espèce de morveux !
─ Prévenez d’abord la Guilde des chasseurs ! On propose une réduction de 30 % sur le prototype du « Dévoreur de mort » ; non, non, envoyez-leur directement ! Dites-leur de nous le renvoyer s’il ne leur plaît pas après l’avoir essayé !
L’[Atelier de mana Valmant] était en pleine effervescence : après une longue pause, on préparait un nouveau sortilège.
« À qui est-ce qu’il ressemble ? Comment veux-tu que je le sache ? »
Dans l’atelier, relativement calme, Kanya accrocha un contrat encadré au mur et prit la parole. Gerkhen saisit le sortilège déjà commercialisé.
« Dévoreur de mort »
: Sortilège de magie inversée :
: Atelier de mana Valmant :
: Dale Kal :
Il ressemblait à un livre mince. Dès qu’on l’ouvrait, on trouvait sur la première page un papier semblable à un talisman, imprégné d’un sortilège ; les quelques pages suivantes contenaient le mode d’emploi.
Le mode d’emploi ne faisait « que » quatre pages.
« Il n’a pas l’air de venir du système officiel. S’il avait reçu une formation méthodique, il n’aurait pas conclu ce genre d’accord. Et puis, personne ne simplifierait autant l’utilisation. Regarde les mages des tours. Ils ne produisent que des formules compliquées. »
Le « Dévoreur de mort » pouvait aussi être utilisé par des gens ordinaires. C’était dire à quel point il était simple d’emploi : il suffisait de fixer le sortilège à la chair, de poser la pierre de mana dessus et d’y mettre le feu. Voilà tout. Presque aussi simple que du riz instantané ou du blanc de poulet surgelé.
Il serait très utile aux chasseurs qui, jusque-là, avaient eu du mal à se débarrasser des cadavres de monstres et de bêtes.
Bien sûr, il ne tarderait pas à servir aussi à d’autres fins illégales.
« Qu’il ait reçu une formation digne de ce nom ou non… Quelle importance qu’il soit mage ? S’il est capable d’inventer une formule pareille, c’est ça qui compte. Non, c’est ça qui fait de lui un mage. »
Gerkhen marmonna en réponse à Kanya.
« Tu crois qu’il vient d’une tour de mages ? »
« Je n’en sais rien. Peut-être un mage expulsé d’une tour ? Pour nous, c’est une aubaine. »
Les yeux de Kanya brillèrent.
« En plus, la méthode de fabrication est simple. Ça veut dire qu’il comprend toutes les étapes de la production d’un sortilège. »
Il suffisait de tremper le papier dans la solution de pierre de mana fondue, comme pour faire un brouillon, puis d’y imprégner le sortilège. Et c’était prêt.
Kanya versa la solution de pierre de mana dans la machine, puis se retourna vers Gerkhen.
« Hé. Tu n’es pas emballé ? »
Il était toujours aussi calme. On aurait dit un vampire dont le cœur cessait de battre dans ces moments-là. Il avait aussi le teint pâle.
« Pas vraiment. »
Kanya sourit de toutes ses dents.
« Ne dis pas “pas vraiment”, dis plutôt “c’est formidable”, tu sais ? On a peut-être noué contact avec un génie plutôt impressionnant. »
« …… »
Gerkhen ferma un instant les yeux. Il soupira doucement et secoua la tête.
« Ce n’est pas “on”, c’est “toi”. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Ah, au fait. Tu as battu Shion Ascal, non ? Félicitations~ ? »
« …… »
À cet instant, Gerkhen perdit légèrement son calme. Kanya pouffa.
« Alors tu faisais semblant de t’en moquer ? »
« Ce n’est pas ça. »
Cette fois encore, Gerkhen détourna légèrement le regard.
« Alors, c’est quoi ? »
Sur le toit, Gerkhen avait perçu une conscience. Elle était ténue, mais il y avait bien eu un souvenir.
« …… Parce qu’il y a un premier officieux. »
Même si le temps qui lui était imparti s’était écoulé, lui…
« Shion Ascal » l’avait bel et bien dépassé.
« Comment tu le sais ? »
« …… »
Comment le savait-il ?
Si l’on demandait comment il le savait…
Sur le toit de l’immeuble, Shion l’avait dépassé, puis s’était assoupi, épuisé.
Au moment où il était tombé…
Son… enfin, son… cette partie désagréable… avait touché l’arrière de son…
Gerkhen interrompit ses pensées.
Il se contenta de répondre :
« Ne demande pas. »
Un bâtiment miteux, dans un recoin de la Ville des Tours, à trente minutes de l’Atelier de mana Valmant.
[Cercueil désintéressé]
Le Cercueil désintéressé. Le cercueil où reposaient les choses dénuées d’égoïsme.
Autrement dit, le cercueil des corps de substitution.
De l’extérieur, on aurait dit une boutique ordinaire, mais c’était là que résidait le fabricant de poupées le plus accompli du continent.
Toc, toc.
La porte s’ouvrit dès que je frappai. Personne ne semblait être là.
« …… Je peux entrer ? »
Je fis un pas à l’intérieur.
Le temps avait laissé de profondes marques dans les lieux. Les lattes de bois grinçaient sous mes pas, et le comptoir désert n’avait même pas de lecteur de carte.
Je parcourus les étagères du regard. On y trouvait toutes sortes d’objets : des bras et des jambes artificiels, des microscopes, des boussoles, des dagues, des lunettes, des pistolets, et bien d’autres choses encore.
Ziiiing… Ziiiing…
Au milieu de tout ça, le bruit d’un appareil à souder résonnait quelque part.
Il venait de l’atelier, derrière le comptoir.
Je jetai un œil par la porte entrouverte. Akane, équipée de lunettes de protection, était absorbée par la fabrication d’un artefact.
Elle devait être en plein travail.
Je reportai mon attention sur la bibliothèque, de l’autre côté du comptoir. La plupart des ouvrages portaient sur les sortilèges ou la magie.
« Tu es là ? »
« ! »
La voix soudaine me fit sursauter.
« Quand… »
Je regardai de nouveau par l’entrebâillement de la porte de l’atelier.
Akane s’y trouvait toujours. Le bruit de la soudure — ziiiing — résonnait sans discontinuer.
« …… »
Je me tournai vers celle qui m’avait appelé. Akane était là aussi.
Un frisson me parcourut l’échine…
« C’est une poupée. »
« Ah. »
Je vois.
« La poupée peut aussi fabriquer des artefacts ? Ça ne risque pas de compromettre la qualité ? »
« La conscience de cette poupée est la même que la mienne. »
─ Ce n’est pas une question de savoir qui contrôle qui.
La voix d’Akane, dans l’atelier, s’éleva :
« J’ai divisé ma conscience en deux. »
« …… Ah, d’accord. »
Akane jeta un coup d’œil à la bibliothèque que je regardais.
« La magie t’intéresse ? »
« Non, pas vraiment. »
« Pourquoi ? Elle devrait t’intéresser. »
« Je n’ai aucun talent. »
Ses sourcils se froncèrent un instant.
« Aucun talent… Tu es sérieux ? »
« Oui. »
Akane pinça les lèvres, contrariée.
« C’est drôle. Je peux te faire passer un test, alors ? »
« Un test ? Comme ça, tout d’un coup ? »
« Oui. Un gamin sans talent comme toi n’aurait jamais pu déchiffrer ma carte de visite en une minute. Rien que ça, c’est insultant. »
« La carte de visite… Ah, celle-là ? »
Sur l’île, au lieu d’une adresse ou d’un numéro de téléphone, il y avait un sortilège sur la carte qu’elle m’avait tendue.
« C’était une formule magique en trois parties. »
La base de données de mon « Bloc-notes » s’enrichissait de jour en jour. Je n’avais pas besoin de mémoriser volontairement quoi que ce soit : il me suffisait d’observer le processus d’élaboration d’une formule pour que les données s’y accumulent naturellement.
Grâce à ça, je pouvais rapidement résoudre une formule reliant trois sortilèges.
« …… »
Akane ferma les yeux très fort, puis les rouvrit. Elle avait été légèrement agacée à l’instant.
« Dans un sortilège, les éléments importants ne sont pas le nombre de formules magiques. C’est leur densité, leur complexité, et le fait que la personne qui te pose la question cherche ou non à t’avoir. »
Akane plia et déplia l’index et le majeur de ses deux mains. Ils s’agitèrent en V, comme des oreilles de lapin.
« C’est l’intention. »
Sur ces mots, elle me tendit de nouveau sa carte de visite.
« Oui, le sortilège sur cette carte ne fait que relier trois formules magiques. Mais il est agencé de telle façon qu’il faut le décomposer. Même parmi les mages de niveau supérieur, beaucoup n’auraient pas pu le résoudre en un mois, et encore moins en une journée. Toi, tu l’as résolu en une minute. »
Akane se retourna brusquement.
« Aussi naturellement que si tu lisais une lettre ordinaire. Un enfant sans talent pourrait faire ça ? »
Elle maugréa avec irritation et se dirigea à grands pas vers le comptoir, d’où elle sortit dix feuilles. Elle y traça des formules à l’aide de sa propre magie.
« Je te donne vingt minutes. »
Elle me lança le paquet de feuilles. Je le rattrapai, surpris.
« Essaie de les résoudre. Pas besoin de m’expliquer comment. Résous-les et je te donnerai l’artefact de ton choix. »
N’importe lequel.
La proposition me fit un peu battre le cœur.
Akane était une fabricante de poupées légendaire et une maîtresse artisan. Ses artefacts, tout comme ses poupées et ses corps de substitution, étaient d’une qualité inégalée sur le continent.
« Et si je n’y arrive pas ? »
Je posai la question en regardant les feuilles d’Akane. Elle roula une cigarette.
« Tu paieras simplement le traitement. »
Autrement dit, une proposition sans risque. Je n’avais aucune raison de refuser.
J’acquiesçai.
« Marché conclu. »
…
…
Les dix problèmes de formules qu’Akane m’avait remis, écrits sur dix feuilles.
Sept d’entre eux étaient composés de trois ou quatre sortilèges, et je les compris dès que je les vis.
Quand je fixais le sortilège inscrit sur le papier, le schéma du circuit contenant le flux de magie « apparaissait » naturellement à mes yeux.
J’en résolus donc sept sur dix en trois minutes au total, mais je restai complètement bloqué sur les trois autres. Une feuille portait un sortilège en quatre parties ; les deux autres, des sortilèges en trois parties.
« …… J’abandonne. »
Je levai les deux mains.
Dix minutes. Si je n’arrivais pas à les résoudre après les avoir examinés pendant exactement dix minutes, je n’y arriverais pas. Cela signifiait que ce n’était pas moi, mais le « Bloc-notes », qui n’en était pas capable.
« Je n’y arrive pas. »
Je rendis ma feuille de réponses à Akane. Elle la parcourut rapidement.
« …… »
Puis elle baissa les yeux vers moi en silence.
Huuuu… Elle souffla une bouffée de fumée.
« Tu as une intuition assez particulière. On dirait que tu ne sais même pas pourquoi tu arrives à résoudre une formule, ni pourquoi tu échoues. »
Elle avait visé juste.
« Comment tu l’as deviné ? »
Je dissimulai ma surprise du mieux que je pus. Akane répondit sans se départir de son indifférence.
« Parmi les trois feuilles que tu n’as pas résolues, deux contenaient des formules fausses dès le départ. Quant à la dernière, c’était un concept que seul un magicien pouvait résoudre. À ce compte-là… ta limite doit se situer autour du niveau quatre. »
« Niveau » désignait le degré d’un sortilège.
En général, un sortilège composé de cinq formules magiques était de niveau cinq ; s’il en comptait quatre, il était de niveau quatre, et ainsi de suite. Mais il y avait de nombreuses exceptions.
Une formule composée de quatre formules magiques pouvait être si complexe qu’on la considérait de niveau cinq ; à l’inverse, une formule composée de cinq éléments pouvait être si simple qu’on la classait niveau quatre.
« …… Quoi ? Alors le test était truqué dès le début. Et l’artefact ? »
Fwoosh ! Akane brûla les feuilles.
« J’avais l’intention de te le donner depuis le début. En échange, explique-moi une chose. »
« Oh. Quoi ? »
« Comment fonctionne ton intuition. »
Les yeux rouges d’Akane se teintèrent de curiosité.
« Tu as un talent qu’aucune somme d’argent ne peut acheter, et moi, j’ai un don pour l’évaluation qu’aucune somme d’argent ne peut obtenir. »
« Euh… quoi… »
Je me grattai la nuque et lâchai un rire gêné.
Je pouvais lui expliquer.
« C’est simple. J’observe la circulation de la magie dans un sortilège, puis j’en applique le principe à d’autres sortilèges. »
Mais il valait sans doute mieux ne pas encore lui parler du « Bloc-notes ».
Akane acquiesça.
« Appliquer un principe à plusieurs choses… Un talent empirique, fortement orienté vers la mise en pratique et la vérification. Tu n’as pas besoin de livres ni de tout ça. »
« …… Je manque de puissance magique, alors je ne peux pas m’en servir correctement. »
« C’est un problème qui se résoudra un jour. »
Akane marmonna en me dévisageant.
« Pour l’instant, bâtis les fondations de tes formules. On dirait que ton talent transforme la quantité en qualité. À force d’observer et d’expérimenter, ton intuition se développera naturellement, et ton efficacité comme ta puissance augmenteront. La quantité précède la qualité. »
Akane se caressa le menton et hocha la tête.
« Le milieu interlope ou la Ville des Tours feraient l’affaire. Rien que de parcourir les rues serait instructif pour toi. Beaucoup de gens lancent des sortilèges à tout-va. »
« …… »
J’acquiesçai et promenai mon regard sur les étagères de produits. Je humai l’air.
Tout sentait l’argent, mais un objet, en particulier, attira mes sens.
« …… Tu as dit que je pouvais choisir ce que je voulais. Alors je prends ça. Ce bâton. »
Il s’agissait d’un bâton de la longueur de mon avant-bras, semblable à une baguette magique, mais un peu plus long.
Ses performances devaient être d’un tout autre niveau.
« Tu as bien choisi. »
Le visage d’Akane s’assombrit légèrement.
« C’est un objet qui t’est cher ? »
« Non. C’est du butin. Je l’ai volé à un vieil homme qui fut mon maître. »
« …… Ça ne me paraît pas juste. »
« Prends-le. Le vieil homme est déjà mort. »
En me le tendant, Akane jeta un coup d’œil à sa montre.
« Soliette vient demain. »
« Je sais. »
Soliette m’avait déjà envoyé un message.
C’était justement pour ça que j’étais venu aujourd’hui : pour éviter que nos visites se chevauchent.
Il fallait qu’elles puissent discuter toutes les deux tranquillement.
« Tu ne lui as pas dit ? »
Akane me posa soudain une drôle de question. Je glissai le bâton dans ma ceinture en répondant :
« Lui dire quoi ? »
« Le “Cauchemar chevaleresque final”. Tu étais là, toi aussi. »
Elle venait d’allumer une nouvelle cigarette.
« …… »
Je me mordis la lèvre.
Le Cauchemar final. Autrement dit, le dernier meurtre de Cauchemar chevaleresque.
Jared et Felix étaient les cibles, et je me trouvais par hasard près de la scène.
C’était la raison pour laquelle Soliette et moi nous étions rapprochés avant la régression.
« Est-ce que je dois vraiment le lui dire ? »
Ding.
À cet instant, mon smartphone sonna.
[A : Est-ce que je peux demander une consultation libre ?]
A. était un gosse de riches d’Endex. Je me retournai vers Akane.
« Tu as des livres sur la psychiatrie ? »
« Je suis fabricante de poupées. »
Akane me désigna une bibliothèque. Elle était remplie de livres spécialisés sur la conscience et l’inconscient humains, les émotions, la santé mentale et les autres domaines de la psychiatrie.
« Je vais t’en emprunter quelques-uns. »
Elle se contenta de lever un sourcil.
Ding.
Pendant que je rassemblais les livres, un autre message arriva, visiblement urgent.
[A : Qu’est-ce que je dois faire quand je suis le plus gêné au monde ? Je veux dire, quand je n’ai jamais eu aussi honte de ma vie. Vraiment…]