Chapitre 122
Force mentale (2)
Floum─── !
Le sort d’Akane s’abattit sur mon corps. Mais ce n’était pas un sort qui agissait directement sur la gravité. Alors, ça devait être un sort majeur.
Probablement un sort spatial qui attirait les objets vers le bas en prenant cet appartement pour médium.
« … Kugh. »
Mon immunité partielle aux interférences magiques. J’ignorais jusqu’où allait ce « partielle », mais elle n’était donc pas toute-puissante.
Bien sûr, je pouvais en grande partie repousser ou ignorer la force qui tirait mon corps vers le bas. Mais je ne pouvais pas y résister à cent pour cent, et le poids de « l’air » qui m’écrasait restait le même.
Le sort s’intensifiait à mesure que je m’approchais d’Akane. Chaque fois que je levais le pied pour le reposer, j’avais l’impression que toutes les articulations de mon corps se tordaient.
Une personne ordinaire aurait déjà eu toutes les articulations broyées.
Je comprenais pourquoi Gerkhen Kal Doon était tombé.
Il avait dû ramper.
Endurer cette gravité insensée de tout son corps, et ramper jusque-là.
Sa force mentale était bel et bien supérieure à celle de tous les autres.
Je me demandais s’il n’était pas fou.
J’avançai. Je ne m’agenouillai pas. Je restai debout sur mes deux jambes et fis un pas après l’autre.
… Boum.
Chaque pas résonnait. Je dépassai Elise d’un pas ferme.
Le poids qui s’exerçait sur moi devait équivaloir à celui d’un ou deux gorilles adultes.
… Boum !
Je continuai d’avancer, mes membres s’alourdissant de plus en plus. Je portais un corps qui ne me semblait pas être le mien.
Boum !
À mesure que je m’approchais, le visage d’Akane se durcissait peu à peu.
Elle n’avait plus l’air de faire face à un fou.
À la place, elle semblait intriguée. Comme quelqu’un qui aurait déniché quelque chose d’utile dans une eau boueuse.
Boum─ !
Après trois pas de plus, j’arrivai à la hauteur de Gerkhen Kal Doon. La gravité avait atteint son maximum. J’avais vraiment l’impression qu’un éléphant m’écrasait l’épaule.
Je vais finir chauve, avec ça ?
Je levai enfin le genou. Je me préparai à faire un pas malgré la gravité.
Boum── !
Un seul pas.
Je dépassai ainsi Gerkhen Kal Doon, et tout mon corps s’embrasa, rougeoyant.
Douleur ou chaleur, j’avais l’impression que mon corps fondait.
Même au milieu de cette chaleur, encore une fois, le dernier pas.
Boum.
Je me retrouvai aux pieds d’Akane. Mon regard baissé aperçut ses chaussons sombres et ses chaussettes grises. Chaussons et chaussettes, ça jurait un peu.
Je relevai la tête.
Akane se tenait là.
Juste devant elle, je plongeai les yeux dans ses pupilles cramoisies.
« … »
Je ne parvenais pas à parler. Je n’avais même pas la force de remuer les lèvres.
À la place, elle me détailla de la tête aux pieds. Émerveillée, elle se lécha légèrement les lèvres.
Puis elle eut un petit rire et hocha la tête.
« Tu es le premier. Ironiquement, tu as un corps utile… »
Je n’ai aucun souvenir de la suite.
Que je me sois évanoui ou endormi, j’ai dû finir par faire quelque chose.
Quand je rouvris les yeux, je vis un plafond blanc. Allongé, je clignai des yeux sans comprendre. Tout mon corps me faisait mal et mon cerveau n’avait pas encore fini de redémarrer.
— Tu es réveillé ?
Une voix résonna dans mon oreille droite. Je n’entendais rien de l’oreille gauche. Je tournai machinalement la tête de part et d’autre.
On aurait dit une infirmerie. Akane était assise dans un coin. Vêtue d’une blouse, elle versait du liquide dans un tube à essai à l’aide d’un compte-gouttes. Elle devait mener des recherches ou préparer un médicament.
Je lui demandai :
« … L’évaluation. C’est terminé ? »
— Depuis trois jours.
J’étais sourd. Je secouai la tête.
« Hein ? »
« Tu dors depuis trois jours. »
Heureusement, mon ouïe revint vite.
« Les autres anciens sont déjà partis. Je suis la seule à faire des heures sup’ à cause de toi. Et sans être payée. »
Cling, cling…
Akane secoua un tube à essai. Les yeux fixés sur le liquide qui se mélangeait à l’intérieur, elle me demanda :
« Qui veux-tu tuer ? »
« Hein ? »
« Tu as demandé un poison mortel. »
« Euh… Ah. Il y a beaucoup de gens que je veux tuer. »
Beaucoup. Vraiment beaucoup. Un sacré paquet.
J’en tuerais sans doute pas mal à l’avenir.
Akane eut un petit rire.
« Tuer quelqu’un que tu veux tuer, c’est facile. Le plus dur, c’est de te regarder en face après t’être sali les mains. »
Elle transvasa le liquide du tube à essai dans une minuscule fiole en verre et me la lança.
« Attrape. Si tu la laisses tomber, tu meurs. »
« Gah ! »
Je la rattrapai des deux mains. Mon cœur avait failli me sortir de la poitrine.
« C’est un poison mortel. Classé comme neurotoxine. »
Sa couleur était banale. La quantité, infime. À peine trois grammes ?
« Avec ça, tu peux tuer mille éléphants. »
Mille éléphants. C’était une affirmation brutale, mais Grawl — le « monstre de rang S » que je comptais tuer — n’avait rien à voir avec les êtres vivants actuels, humains compris.
« Je le prends. Mais, ça ne pose pas de problème de donner ça à un ancien ? »
« Le fabricant fabrique, c’est tout. Ensuite, tout dépend des principes moraux et du jugement de l’utilisateur. Je me fiche que tu tues quelqu’un avec la prothèse que je te donne. Bien sûr, comme il s’agit d’un poison mortel et que tu as déjà annoncé ton intention de tuer, on pourrait parler d’intention implicite… »
Akane s’interrompit et me fixa d’un air absent.
« Les gens doivent assumer la responsabilité de la voie qu’ils choisissent. Ce que tu fais ne me regarde pas. »
Elle sortit une cigarette de sa poche et l’alluma. Je glissai le poison dans ma poche.
« Ah, par hasard, tu fais aussi des expertises ? »
« Tu en demandes trop. Tu parles du R-élixir ? »
« … Tu le savais ? »
Akane arqua un sourcil. La fumée de sa cigarette s’enroula comme un serpent.
« C’est moi qui ai conçu le labyrinthe. Je sais tout ce qui s’y passe. Tu as eu de la chance d’en trouver deux. »
Tu crois que tu les avais placés là exprès—
« Demande-moi plutôt si je suis folle. Tu sais combien ça vaut ? La conception du labyrinthe, ce n’est que sa structure et son concept. Les obstacles, eux, sont amenés en guidant les créatures qui vivaient déjà dans le donjon. Le R-élixir de la montagne enneigée, celui du boucher, tout ça, c’est la volonté de cette “faille”, pas la mienne. »
Si je l’avais su, je l’aurais mangé moi-même, ajouta Akane en se léchant les lèvres.
« Alors… »
Je sortis le R-élixir de mon inventaire. Les yeux rouges d’Akane vacillèrent légèrement.
« On dirait un R-élixir lié au meurtre ou au combat. S’il est de classe C, il devrait être assez utile. »
« Oh. Merci. »
« Tu peux y aller, maintenant. »
Akane agita la main.
Ding. Une alarme retentit alors sur ma montre connectée.
[Fin de l’évaluation de Shion Ascal.]
Floum— !
Ma main, crispée sur la couverture, trembla, et l’espace autour de moi se transforma.
« … »
Je me retrouvai debout, chancelant.
Je regardai autour de moi, hébété.
J’étais dans un port.
Un port visible depuis le portail de la faille, à l’extérieur du labyrinthe.
Il n’y avait personne. Les anciens semblaient déjà partis, le paysage était désert, et seul un petit bateau de pêche était amarré.
« Étudiant ! Vous voilà enfin ! Montez à bord ! »
Un marin sur le bateau cria. J’hésitai un instant avant de répondre.
« … Allez-y. »
« Qu’est-ce que vous racontez ? On a même accepté de l’argent pour venir vous chercher à votre sortie. »
Je restai dos au quai, les yeux rivés sur le portail qui continuait de scintiller.
« Étudiant ! »
Le marin cria de nouveau. J’attendis en silence, tripotant le poison mortel dans ma poche. La brise marine faisait voleter mes cheveux.
Cinq minutes──
Quinze minutes──
Trente minutes──
« Bâillement. »
C’était toujours aussi ennuyeux, au point de me faire bâiller.
Alors, est-ce qu’ils allaient se battre, aujourd’hui ? Est-ce qu’ils se battaient en ce moment même ?
Un combat de Journaux entre combattants de rang S devrait se faire sentir même à l’extérieur du couloir.
« … Hé, étudiant ! Si vous ne venez pas, on va vraiment partir, hein ?! »
« Oui. »
Je regardai ma montre. Une heure s’était déjà écoulée.
Grondement…
À cet instant, une faible vibration parcourut la surface.
Je relevai la tête. Une sorte d’onde venait d’être émise par le portail vers l’extérieur.
« Qu’est-ce que… c’est quoi, ça ? »
Sur le bateau, l’agitation monta. Les marins s’activèrent. Ils remontèrent l’ancre et firent pivoter la proue.
« Étudiant. Pour la dernière fois… »
────────── !
Le choc engloutit le bruit. Le portail trembla comme s’il venait d’exploser. Des fragments de magie se dispersèrent tout autour, tels des éclats de verre.
Le bateau avait déjà fait demi-tour. Les marins fuyaient en panique, mais moi, j’avançais dans la direction opposée.
——— !
Une deuxième secousse.
Le portail trembla de nouveau, violemment. Des morceaux se brisèrent et tombèrent sur le pavé. La taille du portail avait visiblement diminué.
——.
Une troisième secousse.
Cette fois, on aurait plutôt dit une réplique. Elle ne provoqua pas de grande résonance.
« … C’est fini ? »
Les combats des maîtres étaient étonnamment brefs. Chaque instant était si dense qu’un duel de rang S pouvait compter des centaines de coups échangés en un clin d’œil. Bien sûr, les dégâts collatéraux équivalaient à ceux d’une bombe à noyau magique.
« … »
J’attendis en silence. Rien ne se passa.
Le calme.
« … Hein. »
Je soupirai. Je sortis un R-élixir de mon inventaire.
Un R-élixir de classe C, brillant et éclatant.
Bien sûr, implanter un R-élixir sans l’avoir expertisé, c’était jouer à la roulette. Mais cela avait aussi ses avantages. L’« expertise » consistait à retirer la couche extérieure du R-élixir, et cette couche était elle aussi un R-élixir.
Autrement dit, l’expertise entamait dans une certaine mesure les propriétés du R-élixir. En contrepartie, elle permettait d’écarter le risque de « collision entre R-élixirs » et de découvrir facilement à quoi il servait.
Cependant, le « Chasseur de trésors » que j’avais implanté n’avait presque aucune chance d’entrer en collision avec d’autres R-élixirs. Son attribut était la « Vie », après tout.
Et il était presque impossible que je trouve un autre R-élixir de classe C ou supérieure au cours des prochaines années…
Je plaquai le R-élixir contre mon bras gauche. Je l’implantai sans l’expertiser. Une sensation de chaleur m’envahit, mais je pus la supporter.
« Haaaa… »
Après avoir pris une profonde inspiration, je franchis de nouveau le portail.
… L’intérieur était déjà devenu un enfer. L’immense espace où s’étaient autrefois trouvés un hôpital, une montagne enneigée, un labyrinthe et un appartement s’était réduit à néant. Des traces cramoisies, brûlées, de ce qui s’y trouvait auparavant flottaient dans l’air comme des pétales.
J’allumai le SZX-9500.
Là où une météorite semblait s’être écrasée, creusant un énorme cratère, on apercevait le monstre « Grawl ».
Il avait déjà perdu forme humaine. Ses bras et ses jambes s’étaient désagrégés en poussière noire, et sa tête était collée à son ventre ; il avait peut-être été frappé pendant sa régénération.
Et pourtant, il avait survécu.
Il respirait encore, sans aucun doute.
« … »
Je me tendis.
Il était inconscient, c’était certain. Mais même inconscient, il représentait désormais une menace pour moi.
Je m’avançai vers lui.
… Les humains surestiment la complexité de leur nature.
Le jour où je l’avais affronté avant la régression me revint en mémoire.
… En réalité, ils sont plus simples que n’importe quelle bête. Plus tu en dévoreras, plus tu comprendras.
Sa voix sombre et âpre résonna dans mes oreilles.
… Les humains nient l’origine de l’existence. Ils prétendent être nés parce qu’ils sont nés, se justifiant en disant que le poids de leurs origines est trop lourd pour une vie si courte.
Grawl.
C’était un monstre de pierre.
Un monstre apparu naturellement.
Il n’avait jamais été humain, pas plus qu’il n’avait jamais été un monstre. Il n’était véritablement rien d’autre qu’une « pierre ».
… L’origine ne se trouve pas sur le continent. Elle n’est pas dans l’espace. Elle est en moi. Mon existence est mon origine. Ma cause et ma conséquence sont mon origine.
Mes jambes s’immobilisèrent.
À peu près un kilomètre et demi.
C’était la distance minimale à laquelle il ne pouvait pas me détecter, grièvement blessé. Je n’irais pas plus loin.
… J’explore mon être. La seule raison pour laquelle je coopère avec Derek de Libra, c’est que…
Je sortis le poison mortel d’Akane. J’y soufflai du Périon.
Je me demandais si un neurotoxique agirait sur une pierre, mais il s’agissait d’une pierre dont toutes les veines avaient muté en « nerfs », autrement dit en circuits magiques.
Un monstre cannibale qui avait ancré son existence aux humains en les dévorant.
À tout le moins, ça devait fonctionner sur un monstre « humain ».
Je lançai le poison très haut dans le ciel. Je calculai soigneusement l’impact et la trajectoire, en choisissant l’angle le plus précis possible.
Fouuu…
La fiole de verre traça une parabole semblable à un arc-en-ciel, puis descendit lentement vers Grawl.
Grawl réagit par instinct. Il déploya une « barrière » pour bloquer la fiole qui tombait sans danger apparent.
Cling !
La fiole se brisa. Le neurotoxique s’infiltra dans son corps à travers la barrière.
L’instant d’après.
────── !
Le corps de Grawl se tordit. Sa magie cramoisie jaillit de manière aberrante. En un instant, elle prit des dizaines de formes différentes et se convulsa.
Et c’est ainsi qu’il me repéra.
─■──■──■─ !
Il projeta sa magie vers moi. Elle fonça sur mon cou et ma taille comme une lame. Elle semblait sur le point de désagréger tout mon corps, de m’écraser…
Frouf…
Il perdit sa forme.
Comme du sable, il s’oxyda en fines particules sèches qui se répandirent sur le sol.
« Ha, ha… »
Je me crispai la poitrine. Ce ne fut qu’alors que le R-élixir réagit, avec un temps de retard.
Le R-élixir de mon bras gauche, celui que je venais d’implanter, aspira la magie desséchée de Grawl. Comme s’il l’absorbait.
« … Quelle vitesse de réaction. »
Si tu comptais faire quelque chose, tu aurais dû t’y mettre plus tôt.
Je regardai de nouveau de l’autre côté.
À l’endroit où se trouvait Grawl, il n’y avait plus que du sable rouge sombre. Il s’était effondré. J’avais tué une créature qui avait survécu jusqu’au tout dernier instant avant la régression, dix ans plus tôt que dans l’autre ligne temporelle.
Alors, je m’en étais débarrassé ? Évitons de nous raconter la même histoire.
« J’ai failli y passer. »
Je me relevai. Je cherchai Akane du regard, puis inspectai les alentours avec le SZX-9500.
« Ah. »
Elle était là.
Assez loin du cratère.
Elle était allongée comme si elle se cachait, dans un état atroce.
Elle était pratiquement morte.
Il ne lui restait qu’un quart de son corps : la tête, la poitrine et le bras droit. Et si elle était encore en vie, c’était uniquement grâce à ce bras droit.
Son bras droit, noir comme du charbon.
Le bras de ce monstre qui l’avait transformée en monstre, relié à ses nerfs et faisant office d’organe, qui forçait son cœur à battre. Même lui semblait maintenant faiblir…
Une question me traversa soudain l’esprit.
Ce corps à moitié mort pouvait-il survivre tout seul ?
« … Trois jours. »
Akane avait reporté le combat de trois jours à cause de moi.
Et si Grawl avait eu un peu plus de temps pour se préparer ?
Ou si Akane avait relâché un peu plus sa vigilance ?
Je n’y pouvais rien.
Je pris Akane dans mes bras. Elle était légère, sans doute parce qu’il ne restait qu’une partie de son corps.
« Allons-y. »
Qu’il s’agisse d’un humain ou d’un monstre, je savais soigner et m’occuper des malades mieux que la moyenne.
Comme je le dis toujours, il n’y a rien que je n’aie fait dans le monde interlope.
Je marchai sur les cendres et sortis du donjon.
Fouuush──
Dehors, il pleuvait à verse. Plusieurs navires approchaient, leurs lumières allumées.
Je me cachai rapidement.
Je partis dans la direction opposée aux lumières, vers la forêt.
Bien sûr, c’était parce que le continent haïssait les monstres.
[Il peut y avoir des monstres dans le monde souterrain. Toutefois, tout monstre qui remonte à la surface doit être tué ou immédiatement signalé au 666.]
Un enseignement de sécurité que les citoyens d’Edsilla — non, ceux du continent — recevaient dès l’âge de deux ans.
[Loi relative aux monstres d’Edsilla, article 3, alinéa 2.
Quiconque a connaissance de l’existence d’un monstre et ne le signale pas, ou le dissimule délibérément, sera condamné à plus de 10 ans de prison et à plus de 20 ans de divulgation d’informations personnelles.
Toutefois, si les actes violents du monstre sont avérés, le fait de l’avoir dissimulé est considéré comme justifié.]
La loi sur les monstres.
Il suffisait de les cacher pour risquer plus de dix ans de prison.
À peu près la durée de vie qu’il me restait, mais bon.
Ce n’est pas un crime si on ne se fait pas prendre.
Frouf…
Je m’enfonçai au cœur de l’île, avançant parmi les herbes et les arbres.