Chapitre 121
Force mentale (1)
Boum. Boum.
Je gravissais les marches de l’immeuble.
Une à une, à un rythme régulier. Je maintenais ma vitesse, ma respiration et la distance.
Boum. Boum.
À mesure que je montais les étages, mon corps s’alourdissait imperceptiblement.
C’était sans doute le « poids des vêtements ».
J’avais déjà jeté mon sac à dos et mes chaussures, et rangé la nourriture dans mon inventaire, mais, en Homo sapiens s’efforçant de survivre en société, j’avais tout de même gardé au moins un tee-shirt et un pantalon.
[40e étage]
J’avais grimpé avec assiduité jusqu’au quarantième étage. J’avais compté exactement cinquante abandons jusque-là.
Et il en restait encore plus de cinquante.
Boum. Boum.
C’était dur.
La magie gravitationnelle qui déformait l’espace avait été considérablement atténuée pour moi, et mes articulations comme mes muscles ne subissaient aucun dommage, mais le problème, c’était l’endurance.
La vie était un combat d’endurance.
[50e étage]
Au cinquantième étage, je trouvai quelqu’un affalé contre le mur.
« Ah… C’est Shion… »
C’était Layla.
Elle me regarda d’un air épuisé et lâcha un petit rire.
« … Shion est encore en forme. Hé, héhé. »
Je passai devant elle et continuai à monter.
Mon score était déjà satisfaisant.
Dans le top un pour cent.
Avant ma régression, je n’aurais même pas osé imaginer atteindre un tel rang, moi qui restais toujours tout en bas du classement.
Alors j’étais plus ambitieux.
« Haa… »
Mon souffle était brûlant et ma gorge me semblait en feu, mais pas au point de me faire renoncer.
Au contraire, c’était trop facile.
Il suffisait de lever la jambe et de poser le pied sur la marche.
Il suffisait de monter les escaliers.
Ce n’était ni le combat contre la mort que je livrais chaque nuit, ni l’opération pour laquelle je priais désespérément afin que le lendemain arrive.
J’en étais capable.
Je pouvais monter plus haut.
── Temps restant : deux heures.
Étage actuel : 95e.
Plus que cinq étages jusqu’au centième.
« Haa… »
Soliette Arkne, pourtant, avait l’impression de se faire rejeter par la réalité.
Montait-elle les marches, ou les marches l’emportaient-elles ? Elle avait l’impression que sa conscience tournoyait, déformée par la fatigue.
Elle n’avait plus aucune endurance, mais ce qui la faisait avancer, c’était une « routine » inconsciente.
Pied gauche.
Respiration.
Pied droit.
Respiration.
Sa raison ne prenait part à aucune de ces opérations physiques.
Ignorant les signaux de douleur que lui envoyaient ses articulations grinçantes, ses muscles hurlants et tout son corps, elle continuait à monter…
─ Boum.
Une présence se fit sentir derrière elle.
Soliette n’avait même pas l’énergie de se retourner, mais l’inconnue la dépassa en la frôlant.
Soliette aperçut son dos.
Elise.
Elle montait les yeux fermés.
Son allure était régulière, sa posture impeccable, et elle aidait même ses articulations à bouger grâce à la « télékinésie ».
Des pas élégants.
En observant ses mouvements inébranlables, Soliette comprit soudain combien elle avait été stupide.
La force mentale, au fond, c’était la capacité à garder son calme.
Et pourtant, dès le début, elle s’était laissée emporter par les paroles d’Akane et n’avait pas réussi à rester maîtresse d’elle-même. Elle ne s’était pas reposée comme il fallait et s’était épuisée en s’emballant.
Le résultat…
C’était impitoyable.
C’était évident.
Elise avait disparu sans qu’elle s’en rende compte, et elle s’était retrouvée à l’arrêt, ici.
Le centième étage était désormais hors d’atteinte.
Elle le savait, mais elle ne voulait tout simplement pas l’admettre.
Non, elle ne pouvait pas l’admettre──
Soliette saisit de nouveau la rampe et gravit une marche.
Une seule.
À cet instant, son cœur s’arrêta. Ses forces l’abandonnèrent. Elle perdit l’équilibre et les muscles de ses jambes se tordirent. Sa respiration tremblait tant qu’elle ne parvenait même pas à exprimer sa souffrance.
C’était une crise.
Elle s’effondra sur les marches, haletante.
« —— »
… Dans sa conscience qui menaçait de se briser à tout instant, une scène se déploya devant ses yeux assombris.
Comme une photo brûlée qui se révélait lentement.
L’air froid, l’aura des morts qui lui collait à la peau : c’était une morgue. Comme ces escaliers, un lieu envahi par un froid dénué de sens.
— Veuillez confirmer son identité.
Une phrase de routine.
La porte du réfrigérateur qui s’ouvrait dans un grincement.
Quelqu’un qu’on tirait dehors comme un morceau de viande.
Quelqu’un qui était déjà mort.
La tristesse et les tremblements qui l’avaient saisie tandis qu’elle restait là, à le contempler sans réaction.
Et, plus encore, l’impuissance et le désespoir qui la torturaient.
Elle ne pouvait pas bouger le moindre doigt.
Elle avait l’impression que son cœur fondait et que ses os se brisaient.
Ce jour-là.
Elle avait juré de se venger, de ne plus jamais éprouver de telles émotions. Et pourtant, la voilà qui s’effondrait de la même façon, aussi impuissante qu’avant…
── Boum.
Le bruit de pas qui gravissaient les marches résonna dans ses oreilles assourdies.
Une voix familière la tira de son délire, qui aurait pu passer pour la mort.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Shion Ascal.
Ce n’était pas pour rien qu’il s’agissait d’une épreuve de force mentale.
Elle le comprit jusque dans ses os.
La torture la plus terrible de toutes était sans doute celle qu’on s’infligeait soi-même. Comme dans ces escaliers à la con : plus on montait, plus la douleur s’intensifiait, et, même en sachant qu’on souffrirait, il fallait continuer à grimper.
« …… Je vais mourir. »
Je continuais à monter les escaliers.
La seule chose dont je pouvais être fier, ma vitesse de récupération, s’était émoussée depuis longtemps. Et, pire encore, j’avais sommeil. Chaque cellule de mon corps réclamait le repos à grands cris.
Grâce à ça, j’avais compris.
Je récupérais en épuisant mon corps.
[97e étage]
Malgré toutes ces difficultés physiques, j’atteignis enfin le quatre-vingt-dix-septième étage, en traînant mon corps engourdi.
Le quatre-vingt-dix-septième étage.
Un nombre qui représentait neuf mille sept cents marches, mais qui faisait aussi penser : « Je pourrais peut-être m’arrêter là. »
Un nombre qui permettait de se satisfaire du résultat et d’abandonner.
Je fixais le quatre-vingt-dix-septième étage, hébété, en songeant à renoncer, quand…
« … ? »
J’aperçus une femme. Elle semblait s’être effondrée contre la rampe.
Mes sourcils se froncèrent un instant.
C’était étrange.
Elle avait manifestement échoué au quatre-vingt-dix-septième étage, mais elle n’était pas du genre à échouer si tôt.
« Toi. »
Je parvins à articuler un mot. Je m’approchai d’elle en remuant les lèvres.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Elle ouvrit bientôt les yeux. Ses paupières tremblaient comme si elles étaient trop lourdes.
« …… »
Elle était complètement épuisée, incapable d’émettre le moindre son.
Quelques mèches de cheveux lui barraient piteusement le visage, et ses yeux posés sur moi étaient déjà morts, sans la moindre lueur.
« Pourquoi… »
Je ne comprenais pas.
Cette épreuve aurait dû suivre un déroulement presque écrit d’avance.
Tu aurais dû être la première à atteindre le centième étage, recevoir la carte de visite d’Akane et devenir sa collègue.
Pourquoi, bon sang ?
── Soudain.
Une cloche tinta, glaciale, dans ma tête.
Dans la vie de Soliette avant sa régression, je n’étais pas là.
Comme je n’étais pas là, elle avait tout fait seule.
Elle était restée seule, incomplète, mais elle avait gagné en force en contrepartie.
La Soliette d’aujourd’hui avait une force physique et mentale qu’elle n’aurait jamais pu avoir auparavant, suffisante pour venir à bout d’une épreuve comme celle du centième étage.
« Il faut monter. »
« …… »
Soliette hocha simplement la tête. Heureusement, elle était encore consciente.
« Akane, cette femme… Elle sait. Pour le Cauchemar chevaleresque. Tu l’as entendue, toi aussi. »
« …… Oui… »
Elle prit appui au sol. Elle essaya de se relever, mais sa paume glissa. Elle retomba comme une poupée dont on aurait coupé les fils et se cogna la tête contre le bord d’une marche.
Elle semblait ne même pas sentir la douleur. Son teint était celui d’une morte, et elle haletait.
Je la regardai simplement.
« …… Allons-y. »
Elle n’était pas la Soliette d’avant sa régression.
Elle n’avait ni le même venin, ni la même ténacité. Et, avant même cela, elle manquait cruellement d’endurance.
Sans doute à cause de moi.
« Allons-y. Il faut que tu montes. »
Je soulevai Soliette de force. Elle vacillait, incapable de se tenir debout, alors je la pris sur mon dos.
« ! »
Je sentis alors la gravité amplifiée. Elle pesait plus lourd que n’importe quelle pièce d’acier.
Trois fois, non, quatre fois plus que d’habitude.
Je serrai les dents et gravis les marches.
Une marche. Une marche.
À chaque pas, j’avais l’impression que mon dos allait se tordre.
Une marche. Une marche.
L’avenir avait changé, et Soliette aussi.
Avec le recul, je m’y étais déjà préparé.
Une marche. Une marche.
Je lui avais pris la main pour poursuivre ensemble le Cauchemar chevaleresque.
Je partageais la douleur qu’elle aurait dû porter seule.
Une marche. Une marche.
Même si Soliette ne devenait pas aussi forte qu’autrefois.
Même si elle ne pouvait pas recevoir le titre de « Plus grande épéiste », la meilleure de toute l’histoire et de tout le continent.
Une marche. Une marche.
Parce que ton bonheur ne se résumait pas à ça.
Pour rendre à celle que tu étais avant ma régression, j’avais décidé de partager ton fardeau.
Une marche. Une marche.
Parce que sans toi, je serais mort, impuissant, dans un lit d’hôpital.
Parce que chaque fois que je m’effondrais, tu m’aidais toujours à me relever.
Je montais les marches… de mon plein gré.
Une marche. Une marche.
Ces pas s’additionnèrent jusqu’à faire cent étages.
Quatre-vingt-dix-neuvième étage.
« Toi… »
Soudain, une voix faible me parvint de derrière.
« Chut. »
« Si tu comptes sortir un truc bateau du genre “laisse-moi derrière”, tais-toi. »
Je ne voyais pas le visage de Soliette. Son bras bougea à la place. Avec précaution, elle s’agrippa à moi.
Je souris.
Un jour précis me revint en mémoire.
À l’époque, nos rôles avaient sans doute été inversés.
C’était toi qui m’avais porté, et toi qui avais souri.
Une marche.
Je posai de nouveau le pied sur une marche. La plante de mon pied, écrasée contre le bord, saignait.
Une marche.
Je ne regardais que les marches, m’accrochant à mon corps et à mon esprit, qui menaçaient de se briser.
Une marche.
Je gardais les yeux fixés devant moi, alors que la sueur menaçait de brouiller ma vue.
Une marche.
Je maintenais ma conscience au bord de l’effondrement par la force abstraite de ma volonté.
Une marche.
Enfin, une impasse, une limite qu’il était impossible de franchir.
Je relevai la tête, hébété.
Une porte métallique se dressait devant moi. Le dernier obstacle avant le centième étage.
Je saisis la poignée.
« Rah… »
Je poussai de toutes mes forces, mais la porte ne s’ouvrit pas.
Boum !
Je lui donnai un coup d’épaule. En vain. Elle ne bougea pas d’un millimètre. Mon corps glissa et je retombai sur les marches.
« Ah… Putain. »
À l’instant où je jurai sans même m’en rendre compte…
Boum.
J’entendis un pied se poser au sol. Mon corps s’allégea d’un coup.
Je regardai derrière moi.
Soliette, que j’avais portée jusque-là, s’était relevée toute seule.
« …… Grâce à toi. »
Elle vacilla, mais marcha lentement jusqu’à la porte et en saisit la poignée.
« J’ai repris des forces. »
Haa !
Dans un cri, elle fracassa presque la porte métallique. Un vent froid et lourd s’engouffra à l’intérieur.
C’était le toit.
Une fois en haut, elle eut un haut-le-cœur, puis se retourna vers moi.
« Shion. »
Elle me tendit la main. Je la fixai, hébété.
Elle agita les doigts. Elle me pressait de me dépêcher et de la saisir.
Je pris sa main. Elle me tira vers le haut.
Ainsi, nous atteignîmes tous les deux le toit.
« …… Shion. »
Soliette me regarda, les yeux tremblants, et prononça de nouveau mon nom.
« Je suis désolée. »
Elle s’excusa d’une voix chargée d’émotion, le visage épuisé.
Je lâchai un rire sans joie.
« Dans ce genre de situation, tu ne devrais pas plutôt dire “merci” ? »
Elle déglutit. Puis, avec un pâle sourire, elle acquiesça et s’adressa à moi…
« Ce… »
Elle ne parvint pas à finir sa phrase et s’effondra.
Je la rattrapai contre moi. Elle était toujours aussi lourde, mais je l’allongeai avec douceur.
Je m’assis moi aussi par terre.
Je regardai autour de moi.
Soliette, Elise et Gerkhen Kal Doon étaient tous effondrés, comme des dominos. Akane se tenait derrière eux.
« On tourne un film, ou quoi ? »
Je haussai les épaules à la remarque sarcastique d’Akane.
« Si tu arrives jusqu’ici, tu es premier. »
Elle désigna Gerkhen Kal Doon, juste devant elle.
Pour situer vaguement les positions :
Moi │ Soliette │ Elise │ Gerkhen Kal Doon │ Akane
Ça devait ressembler à ça.
Je lui demandai :
« Qu’est-ce que je gagne si je finis premier ? »
« Tu espères avoir une meilleure note ? »
« Tu as dit que tu donnerais une carte de visite à Soliette. Et pour moi, tu as quelque chose… comme du poison ? Un poison mortel. »
Si elle en avait, j’avais l’intention de m’en servir contre toi.
« Essaie donc. »
Akane lança ça d’un ton détaché. Je me levai sans me presser et fis un pas en avant.
Boum !
Pendant un instant, mon corps faillit se plaquer au sol. C’était la gravité qui émanait d’Akane.
Je reculai aussitôt.
« Pfft. »
Akane se couvrit la bouche de la main et éclata de rire.
« Tu n’arrives même pas à faire un pas et tu prétends finir premier ? Tu penses déjà au dessert avant d’avoir mangé la soupe. »
« …… »
Ça devait être à cause des vêtements, tout à l’heure.
Ce tee-shirt d’Endex était inutilement résistant : il ne se déchirait même pas quand la gravité le tirait avec une force des dizaines de fois supérieure à la normale.
J’enlevai mon haut.
« ? »
Akane émit un son surpris.
Mais elle devait s’attendre à ce que je retire mon tee-shirt. C’était courant d’enlever le haut.
J’enlevai aussi mon pantalon.
Je serrai même mon caleçon dans mes mains. Akane recula, stupéfaite.
« Hum. »
Je décidai de garder mon caleçon pour le moment.
Avec le sort de gravité, il risquait de glisser ou de se déchirer tout seul, mais si ça arrivait, ce ne serait pas ma faute.
Je fixai Akane et déclarai :
« …… J’arrive. »
Akane me répondit comme si elle avait affaire à un fou.
« Où ça, espèce de taré ? »