Chapitre 112
Choix (2)
Gerkhen Kal Doon et moi descendîmes le couloir ensemble, jusqu’à ce que nous soyons séparés au niveau des salles d’attente.
On m’indiqua la troisième salle d’attente des attaquants à l’épée, et Gerkhen Kal Doon, celle des défenseurs au bouclier.
La troisième salle d’attente des attaquants à l’épée était un peu exiguë, mais il n’y avait qu’une cinquantaine de personnes. Tous affichaient un air tendu.
Je m’assis sur une chaise libre. Quelqu’un s’installa alors à côté de moi.
« Tu as perdu la tête ? »
C’était Elise.
« ? »
Je la regardai, perplexe devant cette question soudaine sur mon état mental. Elise haussa les épaules avec désinvolture.
« Enfin, tu dois l’avoir perdue. Pourquoi est-ce que je t’aurais donné mon ticket de niveau, sinon ? »
« … Tu as perdu la tête ? Tu te parles à toi-même. »
Elise me montra soudain sa tablette.
« Regarde ça. De toute façon, tu ne peux plus changer d’avis. »
« Quoi— »
« Gerkhen Kal Doon est gaucher. Il utilise souvent une épée qu’il fait partir de gauche à droite. Son point faible se trouve du côté de son épée. Même pendant les exercices de défense, ce côté est… »
Elise débitait ses explications comme une entraîneuse, puis s’interrompit brusquement. Sans doute à cause de mon expression. J’avais l’air de regarder un fantôme. Non, ce n’en était pas vraiment un, pas vrai ?
Je lui posai sincèrement la question :
« … Pourquoi tu fais ça, tout à coup ? »
« … »
Elise serra légèrement les dents.
« Lis. Ça t’aidera. »
Elle posa la tablette sur mes genoux et se leva.
À cet instant, un haut-parleur au plafond résonna.
─ L’épreuve d’escrime « Épée et bouclier » va commencer. Les épées numérotées de un à vingt et les boucliers qu’elles ont choisis sont priés de monter sur scène.
Le temps imparti pour les combats sans mise à mort était de six minutes. Avec deux cent vingt-cinq équipes, soit quatre cent cinquante participants à cette évaluation de grande ampleur, le déroulement devrait être suffisamment rapide. Après tout, il y avait vingt scènes de combat sans mise à mort.
En attendant mon tour, je regardai la tablette qu’Elise m’avait laissée.
Elle contenait une vidéo de Gerkhen Kal Doon en plein exercice d’escrime, analysée image par image par un professeur d’escrime ou un précepteur privé.
─ Gerkhen Kal Doon est gaucher. Le côté qui tient l’épée, autrement dit le côté droit, est parfait. On peut le qualifier d’infaillible…
S’il avait une faiblesse, c’était le côté qui tenait l’épée. Il semblait un peu gêné par les attaques venant de sa gauche.
En général, sa défense du côté de son épée — sa main gauche — était un peu plus relâchée, mais même là, elle était considérée de rang A. Tout le reste était de rang S.
« C’est quand même flippant. »
Et puis, la vidéo n’avait pas été filmée dans une salle d’entraînement d’Endex. C’était un enregistrement clandestin d’un entraînement en duel dans un dojo ou une zone de combat sans mise à mort. Qui l’avait filmée ? D’où venait-elle ? Et qui l’analysait en coulisses avec une précision aussi glauque ?
« C’est comme ça que se passent les examens d’entrée des gamins ? »
Maintenant que j’étais redevenu un gamin, je comprenais.
Les gamins n’ont jamais la vie facile.
─ La première équipe a terminé. Les épées numérotées de vingt et un à quarante et les boucliers qu’elles ont choisis sont priés de monter sur scène.
Entre-temps, la première manche s’était déjà achevée.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
Gerkhen Kal Doon.
Je fermai les yeux et me le représentai.
À ma connaissance, c’était un épéiste complet. Autrement dit, il excellait dans tous les domaines.
Et plus le temps passait, plus il se perfectionnait.
Si Soliette atteignait le sommet grâce à l’Épée Tranchante, une technique en dehors du système, Gerkhen Kal Doon, lui, atteignait l’ultime perfection au sein du système.
Alors, s’il existait une seule ligne temporelle où je pouvais vaincre Gerkhen Kal Doon, ne serait-ce qu’une fois dans ma vie…
S’il existait un instant où je pouvais le battre…
C’était peut-être maintenant.
Alors que Gerkhen Kal Doon n’était encore qu’un étudiant et que nous ne nous affrontions que sur les bases.
─ La troisième équipe a terminé. Les numéros soixante et un à quatre-vingts et leurs adversaires sont priés de s’avancer.
J’ouvris les yeux.
C’était mon tour.
« Numéro soixante-dix-sept. Numéro quatre cent cinquante. C’est votre place. »
Dans la salle du Colisée, l’arbitre désigna la scène centrale de combat sans mise à mort. En quelque sorte, c’était la place du protagoniste.
J’y montai.
Le combat n’avait même pas encore commencé, mais les spectateurs s’installaient peu à peu dans les gradins. C’étaient des élèves des classes supérieures qui avaient déjà passé leur évaluation. Tous nous observaient, tandis que les caméras et les recruteurs braquaient sur nous des regards de plus en plus insistants.
Parmi toutes ces caméras, il devait y avoir celle de Zia Libra.
« Vous avez six minutes pour le combat sans mise à mort. Nous allons maintenant distribuer les armes. »
L’arbitre nous remit nos épées : je reçus une épée longue de la même taille que l’épée courte Ascal, tandis que Gerkhen Kal Doon reçut une épée bâtarde ordinaire.
« Ce sont des épées à lame inversée, spécialement traitées. »
Une lame inversée était bien moins meurtrière qu’une épée ordinaire. Avec ce traitement spécial, personne ne devrait mourir, du moins.
« L’attaquant devra utiliser ou modifier les trois formes d’épée des cinq formes fondamentales, et le défenseur devra les parer. Toute technique d’épée qui s’écarte des trois formes d’épée des cinq formes fondamentales entraînera une pénalité. Vous avez compris ? »
« Oui. »
Nous répondîmes en même temps, et l’arbitre, qui se tenait entre nous, s’éloigna jusqu’au bord de la scène.
Gerkhen Kal Doon se révéla à moi, de l’autre côté.
Je le regardai.
Le poids qui émanait de lui, à présent… était si écrasant que j’en aurais presque ri.
Pour le dire par une image, c’était une montagne.
Sa simple présence semblait peser sur toute la zone. Pas la moindre négligence, pas un grain de relâchement dans son esprit inébranlable.
Je ne serais pas mécontent de lui faire perdre cette posture solide.
Ça voudrait dire qu’il me prenait au sérieux.
« Commencez. »
L’arbitre donna le signal.
Je dégainai. Le fourreau tomba au sol.
Pas le temps de jauger l’adversaire. Chaque seconde comptait.
Pas de raison d’avoir peur. J’étais dans le présent.
D’abord, les appuis.
Je poussai sur le sol et lançai mon épée.
La première technique était la « Taille ». Un coup qui concentrait la puissance de l’épée en un point.
Gerkhen Kal Doon leva son épée.
Clang !
Il para mon attaque sans effort, mais ma technique était déjà lancée. Au moment où nos épées s’entrechoquèrent, je fis pivoter mon corps et ma lame.
J’exécutai la Forme des cinq fleurs.
Parmi les trois formes d’épée, c’était la technique la plus lourde : cinq coups abattus d’un seul mouvement, comme s’il n’y en avait eu qu’un.
──── !
Gerkhen Kal Doon la para. Il amortit le choc en reculant de quelques pas.
Mais ce n’était pas fini. Je poursuivis Gerkhen Kal Doon qui reculait et lançai de nouveau la même Forme des cinq fleurs.
─── !
N’importe quel épéiste ordinaire en aurait été décontenancé. La Forme des cinq fleurs n’était pas une série d’attaques, mais une technique en un seul coup ; impossible, donc, de l’enchaîner.
Mais je n’étais pas un épéiste ordinaire.
Mon corps robuste me permettait d’enchaîner des attaques uniques comme s’il s’agissait d’une série de coups. Mon physique résistait, quelle que soit la manière dont je maniais mon épée.
Je fis de nouveau onduler ma taille et mes genoux comme un serpent, puis je me redressai et stabilisai ma posture pour la troisième Forme des cinq fleurs.
─── !
Gerkhen Kal Doon la bloqua encore.
Je m’y attendais.
Je ne retirai pas mon épée. J’enchaînai aussitôt avec une estocade.
Pas un coup. Ni deux. En un instant, j’en lançai neuf, visant le haut, le bas, la gauche et la droite.
Mes attaques fusaient presque comme des balles, mais Gerkhen Kal Doon faisait pivoter sa lame à répétition et les bloquait toutes, comme s’il jouait du violon.
J’enchaînai ensuite avec l’Éclipse. Six coups, cinq coups, quatre coups. Comme Soliette me l’avait appris, je frappai, et Gerkhen Kal Doon esquiva en reculant. Je suivis son mouvement et, cette fois, enchaînai l’estocade avec la Forme des cinq fleurs.
Je plantai mon estocade dans sa lame, puis… clang !
Je projetai mon « corps » en avant, avant mon épée.
Le mouvement transforma naturellement l’estocade en taille. Dans cette position, après avoir repoussé son épée, je frappai vers le bas── !
« ! »
Pour la première fois, Gerkhen Kal Doon fut pris au dépourvu.
Une technique d’épée qui ressemblait presque à une rixe. Un seul coup porté en « épuisant » son corps.
Pourtant, elle restait strictement dans le système des trois formes d’épée.
Boum !
Il fut repoussé.
Enfin, sa posture de montagne vacilla. Son équilibre était rompu.
À partir de là, il n’y aurait plus de duel ordonné.
Ce serait une mêlée chaotique.
Les pieds de Gerkhen Kal Doon ne devaient pas rester au sol. Je le poussai d’abord de l’épaule, puis fis pivoter mon corps d’un côté et de l’autre en maniant mon épée.
── ! ─ ! ─ ! ──── !
Le fracas des épées résonnait à tout rompre. Le tintement était assourdissant. Au bout d’un moment, il devint presque rythmé.
À chaque instant, je faisais pivoter ma lame. Je ne visais qu’une seule cible : la main gauche de Gerkhen Kal Doon.
Pourtant, dans les règles, je ne pouvais pas lui infliger la moindre blessure. Plus je gagnais de temps, plus mes forces s’épuisaient.
─── ! ─ ! ─ ! ─ ! ───── !
Alors, je mêlai et enchaînai tout ce que j’avais mémorisé dans mon « Bloc-notes » : les cinq formes fondamentales et les trois formes d’épée.
Je feignis une estocade et lançai une grande taille ; je feignis une grande taille et fis une estocade.
J’enchaînai des coups uniques et glissai des estocades entre les attaques.
Une technique à moi, sauvage et chaotique, mais indéniablement structurée.
Comme Soliette l’avait dit : l’Épée changeante dans toute sa folie.
« Hah ! »
La sueur éclaboussa la scène. Au milieu, du sang perlait.
Ce n’était pas le mien.
Il venait de la main de Gerkhen Kal Doon.
De ce corps robuste, qui semblait ne jamais pouvoir être blessé de toute sa vie, le sang coulait.
En voyant sa main gauche, l’espace d’un bref instant, je souris.
Gerkhen Kal Doon remua légèrement le coin de la bouche.
Ça aussi, ça devait être une sorte de sourire.
───── !
Un énorme échange de coups. Gerkhen Kal Doon ne parvenait pas à retrouver son équilibre, et ses réactions ralentissaient à leur tour.
J’avais déjà épuisé tout ce que j’avais préparé dans ma tête. À partir de maintenant, je laisserais simplement mon corps déverser ses coups d’épée.
── Tchaaang !
À chaque choc de nos épées, le feu dans ma poitrine grandissait. L’exaltation montait, débordait dans tout mon corps. Mon corps entier palpitait comme un cœur.
Boum─── !
Je peux gagner.
Non.
J’ai gagné.
— Au moment où cette victoire prématurée allait déferler en moi…
Crac !
Au bruit de la lame qui se brisait, je m’arrêtai. Je reculai précipitamment.
« Hein… »
Gerkhen Kal Doon prit une profonde inspiration. On aurait dit un soupir de soulagement, comme s’il était certain d’avoir gagné.
Je regardai la lame de mon épée.
Elle était brisée.
Un morceau de l’épée longue vacilla, puis tomba au sol.
« … »
Je regardai Gerkhen Kal Doon en silence. Son épée, elle, était toujours intacte.
Je me posai soudain la question.
Et s’il avait tout calculé jusqu’ici ?
À bien y repenser, la « surface de la lame » que sa défense opposait à mon épée était toujours la même. Il avait frappé sans relâche au milieu de ma lame. En revanche, il avait exploité chaque recoin de la sienne.
Il avait réduit au minimum les dégâts subis par son épée bâtarde, tout en maximisant ceux infligés à mon épée longue.
« Numéro soixante-dix-sept. »
L’arbitre m’appela par mon numéro.
La logique était simple.
Dans un combat à l’épée, l’épéiste dont l’arme était brisée ne pouvait pas continuer.
« Vous souhaitez abandonner… ? »
Pas question.
Je ramassai le morceau de lame tombé au sol. L’arbitre ouvrit la bouche. Gerkhen Kal Doon haussa les sourcils en le voyant.
Je lui désignai la main gauche. La plaie saignait davantage.
Ce n’était pas qu’une éraflure. C’était une véritable « blessure ».
Je l’avais blessé.
Gerkhen Kal Doon reprit sa posture. Je lançai l’« Éclipse » en ne tenant plus que la lame.
─── !
Je pris appui et croisai le fer à six reprises. La main de Gerkhen Kal Doon était mal assurée, et je n’avais plus de poignée.
── !
Je frappai cinq fois. Des étincelles et des ondes de choc jaillirent, et j’eus l’impression que mon corps allait exploser.
Clang─── !
Enfin, les quatre derniers coups de l’Éclipse.
De la pleine lune au dernier quartier.
─ ! ── ! ── !
Gerkhen Kal Doon parvint à en encaisser trois sur quatre, mais au quatrième, je glissai une « Coupe en Z ».
Fouuuuu !
Ma lame se courba et passa à travers l’épée de Gerkhen Kal Doon.
Boum !
« … Fin du combat ! »
« cria l’arbitre.
J’étais encore sous le choc.
« Six minutes. Fin du combat. »
La lame de mon épée était plantée dans l’épaule de Gerkhen Kal Doon. Il ne saignait pas, probablement grâce à son armure.
« Le temps est écoulé. »
Le Colisée était silencieux comme une tombe.
Ma main droite, qui tenait l’épée à lame inversée, était couverte de sang. La main gauche de Gerkhen Kal Doon l’était tout autant.
« Reculez. »
Je reculai lentement. Gerkhen Kal Doon retira la lame de mon épée de son épaule.
« Le vainqueur est… »
Je regardai l’arbitre.
Son visage était aussi rouge que les nôtres quand il prononça le verdict.
« Shion Ascal. »
C’était mon nom.
Mes forces m’abandonnèrent.
Un genou fléchit malgré moi, et l’air jaillit de mes poumons, gonflés comme s’ils allaient éclater.
Gerkhen Kal Doon se tenait toujours debout. Sa respiration avait déjà retrouvé son rythme normal.
Je levai les yeux vers lui.
Un sourire incrédule flottait sur ses lèvres.
Moi aussi, j’avais du mal à y croire.
… C’est étrange.
Pour la première fois, dans ma vie passée comme dans celle-ci, je t’ai battu.
Ironie du sort, au bout du compte, tu me regardes toujours de haut.
« Vous vous êtes tous les deux très bien battus. »
L’arbitre parla. Gerkhen Kal Doon lâcha son épée, se retourna et quitta la scène.
« Mais, vous avez dit vous appeler Shion Ascal ? Si vous maniez votre épée comme ça, vous allez trop abîmer votre corps. Il va vite lâcher. Et là… on dirait que vous avez déjà dépassé vos limites. Vous devriez aller à l’hôpital. »
C’était la même inquiétude que celle de Soliette.
Tout le monde semblait avoir le même point de vue.
« Oui. »
Je descendis à mon tour de la scène.
Je jetai un regard à Gerkhen Kal Doon sans raison particulière. À cet instant, il se retourna lui aussi vers moi.
Nous nous regardâmes.
Nos regards n’avaient rien de particulier.
Après ce dernier échange, nous nous séparâmes.
Il y avait déjà beaucoup de monde dans le passage qu’empruntait Gerkhen Kal Doon pour sortir. Et dans celui où j’allais m’engager…
Elise était là.
Elle me regardait d’un air étrange.
D’habitude, je l’aurais ignorée, mais cette fois, je n’y arrivai pas.
Je m’approchai d’elle. J’allai droit vers elle sans la moindre hésitation.
Ce fut plutôt Elise qui hésita. Elle agrippa fermement l’ourlet de sa robe.
« Hé. C’est un peu bizarre. Hein. »
Je parlai, puis me surpris à rire sans m’en rendre compte.
« J’ai gagné grâce à toi. »
Je trouvais ça absurde moi-même, mais c’était vraiment grâce à cette tablette.
Grâce à toi, qui m’avais révélé la faiblesse de Gerkhen Kal Doon — sa main gauche —, je crois que j’ai gagné.
« … ! »
Elise tressaillit. Elle recula brusquement.
Ses lèvres bougèrent, comme si elle allait dire quelque chose, puis…
Tadadadadat !
Elle s’enfuit presque au pas de course.