Chapitre 110
À propos de la vie (2)
Je rendis ma copie, achevée en vingt minutes.
En me retournant, je croisai le regard d’Elise.
Au lieu de regarder sa copie, Elise me fixait. Elle me transperçait de ses grands yeux ronds si particuliers.
Je ne sais pas pourquoi, mais je lui répondis du bout des lèvres.
— Qu’est-ce que tu regardes ?
Elise baissa la tête sans un mot. Je ramassai mes affaires et partis.
Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec Soliette.
Soliette avait-elle choisi l’entraînement physique en option ?
Elle devait être en pleine évaluation physique en ce moment.
Je pris le bus et arrivai au bord du lac, derrière l’ancien bâtiment d’Endex.
« … Tu es là ? »
« Quoi ? »
Mais Soliette était déjà au bord du lac. Seule dans une tente, elle pianotait sur son smartphone.
« Tiens. »
Elle me tendit quelque chose : un dossier en papier plastifié.
[Liste des fraternités.]
« C’est une liste des fraternités que je connais. Il y avait beaucoup de renseignements dans la bibliothèque familiale. Je les ai réunis et je te les ai apportés. Lis ça. »
« … »
Je pris le dossier.
Il y avait beaucoup de fraternités répertoriées, mais je parcourus rapidement la liste avant de le ranger.
« Tu as fait du bon travail. »
Ce ne serait probablement pas dedans.
Non pas que ça n’y figure pas, mais j’avais déjà en tête un groupe important, sans trop savoir pourquoi.
Du premier meurtre de Cauchemar chevaleresque au dernier, si je songeais à tous les avantages qu’il avait tirés de ses meurtres…
C’était forcément la fraternité appelée « Le Commencement et la Fin » qui me venait à l’esprit.
Pour l’instant, aucun renseignement public n’était disponible, tant la fraternité était entourée de mystère. Mais, dans douze ans, le voile qui la dissimulait se soulèverait un peu.
C’était une société secrète, presque une religion, où les enfants des grandes familles, connus de tous, se retrouvaient et s’épanouissaient grâce à la filière universitaire.
« Je vais me renseigner. Moi aussi. »
« … »
Soliette me lança alors un regard soupçonneux.
« Toi. On dirait que tu sais quelque chose. »
Elle avait l’œil. Je haussai les épaules.
« Je te l’ai dit. On a affaire à un adversaire qu’on ne peut pas poursuivre, même si on le voulait, pour l’instant. On doit devenir plus forts. »
« … Enfin, si tu me le dis, je vais aller m’infiltrer toute seule ? »
« Tu pourrais ? »
La Soliette du futur. La seule à avoir pu remporter une victoire contre Jade, le plus grand épéiste au monde.
Je ne savais pas ce qu’elle valait à l’époque, mais la Soliette actuelle était, à vrai dire, trop faible.
« De toute façon, ils viendront d’abord à toi. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Contente-toi de faire comme d’habitude, vis comme si tu avais tout oublié et entre à l’Université d’Edsilla. Ils essaieront forcément de mettre la main sur toi en premier, puisque tu es l’héritière de la famille Arkne. »
« … »
Soliette me regarda, l’air perplexe. Sans même cligner une fois de ses grands yeux, elle déclara :
« Tu parles comme si tu savais déjà tout. »
Fouuu…
Le vent se leva soudain et fit voleter ses cheveux. Une traînée d’étoiles traversa le vide. Une étoile filante en plein jour.
L’atmosphère changea tout à coup.
Je ne sais pourquoi, j’eus une pensée.
Je pouvais peut-être le dire à Soliette.
Ce n’était peut-être pas grave si au moins une personne connaissait mon secret.
« Je sais tout. Parce que j’ai régressé. »
Poum.
Le vent s’arrêta.
Soliette cligna de nouveau ses grands yeux.
Cligne. Cligne. Après un instant de silence, elle demanda :
« Ah, oui. L’épreuve d’escrime a lieu demain. Tu as choisi ton adversaire ? »
« Pas encore. J’ai préparé les bases. »
J’avais consigné les Cinq Formes fondamentales et les Trois Formes d’épée dans le « Bloc-notes », pour les exploiter au maximum. Si je suivais mon plan, Soliette serait bien surprise au moins une fois, non ?
« C’est encore ton Épée changeante complètement dingue ? »
« C’est ça. »
Soliette appelait mon style d’escrime « l’Épée changeante complètement dingue ». Selon elle, c’était un style fou qui torturait le corps trois ou quatre fois plus que l’Épée changeante.
« Bon, j’irai te regarder te démolir le corps. »
Soliette reporta son regard vers le lac, d’un air taquin. Le doux soleil se reflétait sur les vaguelettes. Elle les contempla et murmura :
« Mais… tu es un peu bizarre. »
« Comment ça ? »
« Tu es venu me voir au moment où j’avais le plus besoin de quelqu’un. »
« Hmm. »
Mon cœur eut un léger raté, mais elle trouvait sans doute simplement la coïncidence étrange. Elle n’insinuait rien et ne sous-entendait rien ; elle s’étonnait juste que je sois arrivé au bon moment.
J’esquissai un sourire en coin.
Une seule réponse me vint.
« Tu as dû faire une bonne action dans ta vie antérieure. »
Elise avait passé l’évaluation de latinelle. Elle avait utilisé les quatre-vingt-dix minutes au complet, vérifié ses réponses des dizaines de fois et était sûre d’avoir obtenu la note parfaite.
« Elly~ Elly, viens, on va corriger nos réponses~ »
À peine l’examen terminé, Layla se précipita vers elle. Elise lui tendit sa feuille de réponses.
« Oh, merci ! »
« Tu crois que tu as réussi ? »
« Regarde ça. Hé hé. »
Layla lui montra les notes que [À votre service] avait rédigées pour elle. Elise en était honnêtement un peu envieuse, mais Layla ne partageait pas. Elles lui avaient coûté la coquette somme de 10 000 Ren.
« Presque dix questions sont tombées rien qu’avec ces notes, tu sais ? Et seulement les vraiment difficiles !! »
« Tu as fait du bon travail. Je dois y aller. »
« Ah ! Tu pars déjà ?! Il y a plein de beaux garçons ici, reste un peu ! »
Elise sortit. Sans prêter attention aux nobles qui s’accrochaient à elle, elle monta aussitôt dans la berline qui l’attendait.
« Allons-y tout de suite. »
Elle devait se rendre aujourd’hui à l’hôpital psychiatrique de Celon. Pas à l’Hôpital universitaire Petra, mais dans un autre établissement appartenant à Petra.
Elle devait revoir Yael et tirer cette fois les choses au clair.
Ding.
Un SMS arriva à cet instant.
[Père : Il n’y a aucune surveillance. Pas de caméras, personne pour vous observer ou vous écouter, et même le mana ne vous épiera pas.]
C’était son père. Pour la première fois depuis près d’un an, il la contactait directement.
Elise glissa son smartphone dans sa poche.
« Nous sommes arrivés. »
L’hôpital psychiatrique de Celon ne comptait que trois étages en surface, mais s’étendait très loin sous terre.
Elise descendit seule dans les sous-sols.
Dans l’ascenseur, Elise serra Cookie contre elle.
Ding !
Un étage qui ne figurait même pas sur les plans de l’hôpital : le dix-septième sous-sol.
Tout l’étage était d’un blanc immaculé. En son centre, Yael était attaché par des sangles.
« On se revoit déjà ? »
Il lui adressa un sourire radieux.
« Il n’y a même pas de surveillance. C’est une première. Peut-être que père s’attend à ce que tu me tues ? »
« … »
C’était possible, venant de son père. Il espérait peut-être qu’elle tuerait l’homme dont lui-même n’avait pas réussi à se débarrasser, simplement parce qu’ils étaient liés par le sang.
Elise s’approcha et s’assit en face de lui.
« Je vais aller droit au but. »
Inutile de faire des politesses. Pas de temps à perdre. Elise plongea son regard dans celui de Yael.
« Quelle relation as-tu avec Shion Ascal ? Comment êtes-vous devenus amis ? »
Yael eut un petit rire.
« Pourquoi est-ce que tu t’intéresses autant à lui ? »
« Parce que c’est ton ami. »
« Toi aussi, tu pourrais être son amie. »
« … Arrête de jouer avec les mots. Avant que je te tue. »
Elise activa son Corps magique. Vroum. Les yeux de Yael s’écarquillèrent quand il la vit soulever les cheveux.
« Ouah. Tu parles de l’Hôpital Petra ? Je l’y ai rencontré une fois, non ? Shion m’a dit qu’il n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi belle que toi. »
Il ferma les yeux et sourit, comme s’il se remémorait le passé.
« Ah~ Le bon vieux temps me manque. »
« Le simple fait de savoir que tu existes fait de Shion Ascal une menace pour la famille. »
Le visage d’Elise se durcit, menaçant.
« Tu le sais aussi. »
« Quoi ? »
« Si un roturier apprend ton existence, la famille n’aura pas d’autre choix que de s’occuper de lui. »
Pour la première fois, le visage de Yael se figea.
« … Shion est quelqu’un de bien. »
Quelqu’un de bien.
Elise hocha la tête.
« Oui. Je sais. Je le sais aussi. »
Shion Ascal était quelqu’un de bien.
Il avait surmonté des épreuves inimaginables, lutté contre la maladie et était arrivé jusque-là. Pourtant, il n’avait jamais oublié d’où il venait : il continuait à soutenir l’orphelinat et restait fidèle à Libra. C’était quelqu’un d’attentionné.
Elise le savait aussi.
Shion Ascal était quelqu’un de bien.
« Mais qu’est-ce que j’y peux ? Je ne suis pas quelqu’un de bien. »
Elle se leva.
« Attends. »
Yael la retint alors qu’elle s’apprêtait à se retourner.
Son ton n’avait plus rien à voir avec celui qu’il avait employé jusque-là.
« … »
Elise se retourna. Yael claqua la mâchoire, la seule partie de son corps qu’il pouvait bouger.
« Assieds-toi. »
L’atmosphère s’alourdit.
Son éternel air de bouffon avait disparu.
Elise se rassit sans protester.
Yael la regarda dans les yeux.
« Comment sommes-nous devenus amis ? Je suis allé le voir de moi-même. Quand j’ai appris que Shion était hospitalisé. »
« … Pourquoi ? »
« Parce que je connaissais Shion Ascal depuis le début. Même avant son hospitalisation. »
Il le connaissait avant son hospitalisation ? Elise conserva un visage impassible, mais ne comprenait pas ce qu’il racontait. Shion n’était qu’un roturier ordinaire.
« Elise. Sais-tu comment tu es née ? »
Yael changea brusquement de sujet en lui posant cette étrange question.
« En quoi la façon dont je suis née est-elle importante, maintenant ? »
« Elle l’est. Je vais te raconter. Elise, tu étais spéciale dès ta naissance. »
Yael la regarda d’un air grave et se mit à évoquer son passé.
« Tu n’as vraiment pas eu de chance. Ce jour-là, un orage digne d’une catastrophe magique s’abattait. »
Elise écouta silencieusement son récit.
… C’était une nuit sombre, au cœur de l’été.
Dans la tempête, une berline roulait sur la route. À l’intérieur se trouvaient sa mère, son père et Yael.
Ils se rendaient chez des proches de Petra, mais sa mère sentit soudain les premières contractions. Son père tourna précipitamment le volant vers l’hôpital le plus proche.
La pluie brouillait complètement la vue, et on n’y voyait rien. Pour ne rien arranger, la voiture dérapa.
Boum !
Elle percuta une voiture venant en sens inverse.
Son père et Yael s’en sortirent indemnes, mais deux personnes étaient grièvement blessées.
Non, trois.
L’autre conducteur, sa mère Céline et Elise, encore dans son ventre.
Son père appela aussitôt l’hôpital. Heureusement, l’ambulance arriva sans tarder et ils furent tous conduits dans ce petit établissement.
Mais les médecins étaient peu nombreux. Et la salle d’opération était exiguë.
Alors son père menaça l’hôpital. Il brandit le nom de la famille Petra.
— Vous autres, médecins, vous ne savez donc pas ce qu’est la famille Petra ?!
Yael vit les yeux de son père tandis qu’il hurlait.
Ils étaient féroces.
Il ne supportait pas que l’on envisage de soigner sa femme et sa fille de la même façon qu’un roturier. Cette idée lui faisait plus peur que la possibilité de les perdre.
Finalement, l’hôpital choisit sa mère.
Son père parut satisfait et poussa un soupir. Yael, lui, erra seul dans les couloirs et aperçut l’intérieur par l’entrebâillement d’une porte.
Une femme mourait seule, dans le froid, tandis qu’une infirmière, assise près d’elle, sanglotait en silence.
À cet instant, il entendit le cri d’un nouveau-né résonner comme une fatalité.
Ouaaaah !
Alors, Yael vécut une expérience étrange.
Il sentit quelque chose se briser dans son cœur.
Ce jour-là, il comprit clairement ce qu’était le « malaise » qu’il avait toujours ressenti en grandissant comme le fils d’un noble, l’enfant d’une grande famille.
« … Une personne est morte, et deux ont survécu. »
Yael acheva son récit.
Le regard d’Elise était complètement vide.
« Toi et notre mère avez survécu. »
Un sourire amer étira ses lèvres.
« Je me le demande encore. L’hôpital n’aurait-il pas pu les sauver tous les trois ? »
Yael murmura comme dans un soupir :
« Mais le temps passé ne revient jamais. »
Puis il regarda de nouveau Elise et mentionna, d’un ton détaché, le nom de quelqu’un.
« Elle s’appelait Eren. »
« … »
Elise resta assise sans bouger.
Peut-être avait-elle deviné dès le début comment cette histoire finirait.
« Eren Ascal. Tu as survécu à la place de la mère de mon ami. Et tu veux tuer cet ami ? Tu ne trouves pas ça absurde ? »
Un sursaut la secoua.
Elise se leva. Ses gestes étaient hésitants, comme ceux d’une marionnette dont on aurait coupé les fils. Elle tenta de garder son calme, mais ses mains tremblaient.
« Tu es bien plus que les désirs et les ambitions de Petra. Bien plus que ces choses vaines et méprisables. »
Yael parla dans son dos.
« Tu dois te souvenir de tes débuts en tant qu’être humain. »
Ses jambes flageolaient. Prenant appui d’une main contre le mur, Elise sortit.
« Souviens-toi, ma sœur. Tu n’es pas “Petra”, tu es “Elise”. Elise, Elise ! »
Comme si elle fuyait, elle referma la porte de la pièce blanche.
Elle monta aussitôt dans l’ascenseur.
Quand elle reprit ses esprits, elle se trouvait à l’étage, dans l’hôpital.
Son père se tenait là avec son accompagnateur.
Ken Petra.
Le chef de la famille Petra, dont les yeux étaient identiques aux siens.
Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas vu son père, mais Elise était encore hébétée. Elle étouffait. Une boule de feu semblait s’être installée en elle, et elle avait constamment envie de vomir.
« Comment ça s’est passé ? »
demanda son père.
Sans doute voulait-il savoir si Yael était vivant ou mort.
Elise eut du mal à répondre.
« Il est vivant. Mais il ne parlera pas. »
« … »
Son père ne répondit pas. Il se contenta de tourner les talons, et Elise ne le retint pas. Était-ce parce qu’il souhaitait vraiment la mort de Yael ?
Elise sortit simplement son smartphone.
Elle s’apprêtait à appeler sa mère quand soudain…
Un contact enregistré sous le nom [Ordure] attira son attention.
« Ordure… »
Elise le fixa en répétant le mot, puis se mit à changer le nom, lettre après lettre, encore et encore.
Elle le modifia lentement.
De cinq lettres : [Ordure], il passa à dix : [Shion Ascal].