Chapitre 106
Échecs humains (5)
« C’est… »
Elise fixa l’échiquier en silence. Elle ne comprenait pas comment la situation avait pu se retourner ainsi.
Une défaite qui semblait inévitable avait été renversée grâce à un simple pion.
… Shion Ascal.
Il avait englouti le Golem noir ennemi et même triomphé de Kielli, la tour.
Elle n’avait même pas osé l’espérer.
« Avance d’une case. »
Elise ordonna à Shion d’avancer.
À présent, il était un pion profondément enfoncé dans les lignes ennemies.
Il ne lui restait que deux cases à parcourir pour traverser l’échiquier d’un bout à l’autre.
Un pion avait beau être l’artefact le plus faible de l’échiquier, celui qui pénétrait dans le camp adverse n’avait plus rien à voir avec les autres. Arrivé jusque-là, il valait autant qu’un artefact supérieur.
Grâce au système de « promotion ».
Lorsqu’il atteindrait le bout de l’échiquier, Shion Ascal pourrait passer du rang de pion à celui de reine et foncer sur l’ennemi.
De la pièce la plus faible à la plus puissante, capable de tuer le roi adverse.
« … Nous avons gagné. »
Elise était donc certaine de la victoire.
Gerkhen Kal Doon avait perdu deux tours d’attaque alors qu’il ne lui restait que cinq artefacts, et son Golem noir avait été détruit.
Kielli, la « tour », était toujours en vie, mais n’avait aucune occasion de défendre. Et même s’il en avait eu une, il n’aurait pas pu tuer Shion pendant les deux tours qu’il lui faudrait pour devenir reine.
Shion Ascal serait à coup sûr promu reine, et donc…
[Équipe de Gerkhen Kal Doon : abandon]
Les pensées de Gerkhen Kal Doon semblaient rejoindre les siennes : il abandonna sans faire d’histoires. Son calme laissa les vainqueurs quelque peu mal à l’aise.
Viiiiou…
Plusieurs messages apparurent sur la barrière magique.
[L’équipe d’Elise a gagné.]
[Tous les matchs sont terminés.]
[Il n’y aura pas de cérémonie de clôture.]
[Vous avez dû livrer bien des batailles. Vous avez fait du bon travail.]
[Nous vous souhaitons bonne chance pour votre examen d’évaluation.]
[Veuillez quitter les lieux.]
Quatre matchs, quatre victoires. L’épreuve s’acheva sur un sans-faute.
Toutes les barrières magiques s’effondrèrent, et Elise regagna l’étroite salle d’attente.
« C’est bien Elise, ça ! »
Les pièces d’échecs — non, les membres de l’équipe — qui étaient arrivés avant elle dans la salle d’attente la félicitèrent sans rien savoir. Ils n’avaient pas pu suivre le déroulement de la partie et n’avaient vu qu’une chose : la « victoire ».
« Allez, tout le monde, acclamez Elise ! »
« »»»Eliseeeee !»»»
Malgré leurs louanges de zombies, Elise ne réagit pas. Son regard restait fixé quelque part.
Bientôt, la porte tout au fond s’ouvrit, et Shion Ascal sortit. Il avait survécu plus longtemps que tous les autres, pénétré au plus profond des lignes ennemies et renversé la dernière partie pour l’emporter.
Le regard d’Elise se posa sur lui.
Elle n’entendait plus aucun bruit. Tout le reste semblait flou, comme si cela ne se trouvait pas dans son champ de vision.
Mais il quitta la salle d’attente.
« Attendez une minute. Je vais aux toilettes. »
« Vive Elise ! »
« »»»Eliseeeee !»»»»
Profitant de leurs acclamations, Elise suivit rapidement Shion. Elle lui saisit l’épaule tandis qu’il traînait les pieds dans le couloir et l’arrêta.
« Hé, tu m’as fait peur. Qu’est-ce qu’il y a ? »
Il se retourna et cligna des yeux.
Elise hésita un instant avant de demander :
« Comment tu as fait ? »
« Quoi… Ah, hum. »
Shion prit alors un air suffisant.
« Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Me choisir comme premier pion, c’était pas ton meilleur coup ? »
« … »
Elise le foudroya du regard sans répondre. Meilleur coup ou pas, il ferait mieux de lui répondre correctement.
« … J’avais plein d’énergie, vu que je n’ai pas bougé pendant les trois parties. On aurait dit que Kielli s’était blessé quelque part ? »
Elise ne lâcha le bras de Shion qu’alors.
Shion gloussa et poursuivit son chemin dans le couloir.
Elise le regarda s’éloigner en silence.
« La stratégie était bonne. »
Une autre voix retentit derrière elle.
Cette fois, c’était Gerkhen Kal Doon.
« Tu as délibérément gardé Shion Ascal en réserve pendant neuf heures ? »
« Qu’est-ce que tu… Quoi ? »
Elise lui répondit, l’air las. Gerkhen Kal Doon haussa les sourcils avec désinvolture.
« Je m’en doutais depuis que tu as choisi Shion Ascal comme premier pion. »
« Qu’est-ce que tu racontes… »
Elle avait choisi Shion comme premier pion pour une raison toute simple.
Pour le mettre dans la même équipe qu’elle et lui poser des questions sur Yael quand l’occasion se présenterait.
« Alors, pourquoi ne pas avoir choisi Gerkhen Kal Doon ? Pas comme pion, mais comme artefact supérieur. »
« Le choisir comme artefact supérieur présentait des risques. D’après ce que j’ai pu observer, Shion semblait avoir une endurance assez particulière… dans le mauvais sens du terme. C’est le type qui s’est écroulé en cours d’escrime. »
Gerkhen Kal Doon avait l’air d’avoir analysé Shion Ascal. À vrai dire, il avait de quoi attirer l’attention.
« Les artefacts supérieurs devaient beaucoup bouger pendant les quatre parties. Il fallait donc privilégier l’endurance. »
« Dans ce cas… »
Elise leva les yeux vers Gerkhen Kal Doon et croisa les bras. Ses lèvres se tordirent malgré elle.
« S’il n’avait pas eu de problème d’endurance, quel artefact aurais-tu choisi pour Shion ? »
Elle lui avait lancé cette question parce que son ton semblait accorder du mérite à Shion, et que cela l’agaçait.
Gerkhen Kal Doon répondit aussitôt.
« La reine. »
« … ? »
Après avoir dit une chose aussi étrange, qu’il l’aurait placé au rang de reine, Gerkhen Kal Doon s’éloigna dans la direction opposée.
Elise cligna des yeux, puis retourna dans la salle d’attente de son équipe.
───Eliseeeee !
À l’intérieur, l’équipe d’Elise, qui se passait très bien d’Elise, continuait de faire la fête.
— Ne comptez pas rentrer chez vous aujourd’hui ! Je paie tout ! Je vais claquer cent mille Ren et me faire engueuler par mon père !
— Ouaiiiis !
— Mais l’examen, c’est pas la semaine prochaine ?!
— … Bon, jouons jusqu’à minuit, alors !
— Ouaiiiis !
Les écouter était épuisant.
Elise finit par sortir du stade, elle aussi. Debout au bord de la route, elle appela quelqu’un.
— Oui, mademoiselle. C’est Lauren.
Elle était curieuse. Elle était aussi méfiante. Gerkhen Kal Doon venait de le confirmer.
Shion Ascal.
Il cachait forcément quelque chose.
Il avait un lien avec Yael et dissimulait une autre facette de lui-même.
Parmi tout cela, le lien avec « Yael » était trop dangereux pour la famille. À présent, elle ne pouvait plus se soucier de ses propres circonstances.
« Demain… non, veuillez faire préparer une voiture tout de suite. Il est temps de partir. »
— Oui. Compris.
L’Orphelinat, dans la région la plus septentrionale d’Edsilla, à Arman.
Une entreprise qui aidait Shion Ascal à blanchir de l’argent.
Elise comptait commencer par là.
Le conseil universitaire organisait des examens à la fin des premier et deuxième trimestres. Ils ressemblaient à des partiels et à des examens finaux, mais s’en distinguaient par leur caractère bien plus pratique et dangereux.
Les mesures de sécurité étaient réduites au minimum.
Mais comme ces épreuves permettaient une évaluation plus précise que jamais, l’association des universités envoyait chaque année des invitations. Elles s’adressaient aux responsables universitaires, mais aussi aux familles en quête de talents, aux services de recrutement des grandes entreprises ou encore à de simples célébrités.
Libra en faisait bien sûr partie.
[Conseil universitaire : invitation à l’examen d’évaluation du premier trimestre]
[Destinataire : Dame Johanna de Libra]
« … »
Johanna, la fille aînée, réfléchissait en regardant l’invitation.
Libra ne s’attachait pas aux jeunes talents prometteurs. Le continent regorgeait de gens doués issus du peuple, et la famille « Libra » représentait pour eux un rêve comme un autre.
Mais les critères pour être choisi par Libra étaient extrêmement exigeants.
Le cas le plus récent était celui de Belingham.
Il avait été repéré comme un talent six étoiles dès l’école primaire et, considéré comme un prodige de sa génération, avait été recruté sans hésitation par Libra. Il avait été accepté dans la famille.
Bien sûr, on racontait que cette promotion du conseil universitaire regorgeait de talents.
Même sans compter Soliette et Elise, qui appartenaient à d’autres familles, ils pourraient dénicher deux ou trois recrues utiles.
Mais, parmi eux, Johanna ne connaissait qu’un seul élève plus âgé qu’elle.
Shion Ascal.
Toc… Toc…
On frappa lentement à la porte.
Dans ce manoir de la famille, une seule personne frappait à la porte de son bureau comme un paresseux.
Johanna repoussa ses cheveux et prit la parole.
« … Qu’est-ce qu’il y a, Zia ? »
Une lettre se glissa alors sous la porte et atterrit sur le bureau. Johanna la regarda.
[Tu pourrais me prêter un peu d’argent… ?]
Elle plissa les yeux.
Elle avait entendu dire que Zia avait lancé sa propre entreprise. Celle-ci n’avait pas reçu un sou du patrimoine de Libra. Elle s’était contentée de ramasser des centaines de milliers de Ren en liquide, en actions et en quelques biens immobiliers, comme si tout cela traînait par terre.
Il lui fallait faire fructifier cet argent autant que possible pour entretenir un train de vie noble.
« Tu es dehors ? »
— … Oui.
La voix de Zia était toujours lente, comme une cassette passée au ralenti.
« Encore une histoire d’entreprise ? »
— Ils ont pris du retard sur le paiement des travaux…
« De combien as-tu besoin ? »
Johanna ne lui en voulait pas d’essayer de se débrouiller seule. Après tout, Zia était exclue de toutes les successions.
— Deux millions de Ren… Je pourrai rembourser le mois prochain…
Elle en était là pour un simple billet à ordre de deux millions de Ren.
En inscrivant la somme sur un chèque, Johanna demanda :
« Zia, tu as reçu une invitation à l’examen d’évaluation, toi aussi ? »
— Oui… juste une…
Sa voix était vraiment pénible à écouter. Elle mettait trois secondes à dire ce qui aurait pu tenir en une.
« Regarde-le au moins une fois à distance. Il y a un élève plus âgé qui veut travailler sous tes ordres. »
De nos jours, les technologies avaient fait des progrès : on pouvait suivre à distance la plupart des examens d’évaluation.
— Sous mes ordres… ? Tu es sûre qu’il n’y a pas une erreur… ?
Johanna esquissa un léger sourire.
« Regarde au moins une fois. Il te faut quelqu’un. Ton chevalier escorté n’a-t-il pas encore démissionné ? »
— Ah… son salaire… avait du retard…
Johanna glissa un chèque de trois millions de Ren sous la porte. Un million de Ren était destiné aux frais de subsistance.
— Kyaa… !
De l’autre côté de la porte, Zia bondit de surprise. Johanna gloussa.
« … Ça doit être confortable, la vie que tu mènes. »
Les trois frères et sœurs de Libra, Johanna comprise, ne connaissaient même pas l’âge exact de Zia.
Zia avait toujours été ainsi.
Quand Derek était à l’université et que Johanna et Jade, du même âge, se querellaient sans cesse, Sherlock avait soudainement apporté un nouveau-né en déclarant : « Voici votre petite sœur. »
C’était une « enfant illégitime ».
Son apparition avait momentanément poussé les trois frères et sœurs à faire une trêve.
À l’époque, Derek avait déjà prévu de tuer Zia. Johanna et Jade comptaient l’aider.
La quatrième descendante directe de Libra. Quel que fût son âge, elle deviendrait forcément une menace, et ils ne pouvaient pas accepter qu’une enfant illégitime soit reconnue comme descendante directe.
── Pourtant.
Lorsque les trois frères et sœurs, animés d’intentions meurtrières, étaient entrés dans la chambre de la nourrice et avaient vu Zia pour la première fois…
Alors qu’ils s’apprêtaient à étouffer avec un oreiller ce bébé pas plus grand qu’un bras…
Ils n’avaient pas pu le nier.
Elle avait les yeux les plus bleus et les plus limpides qui soient. Les cheveux de ce bébé qui n’avait même pas un an étaient d’un bleu profond, comme s’ils contenaient la mer.
C’était la preuve de son sang « Libra ». Sa couleur témoignait d’un héritage Libra plus pur que celui de n’importe qui d’autre.
Zia semblait être née pour survivre.
« Le nom de cet élève plus âgé, c’est Shion Ascal. Fais quelques recherches quand tu auras le temps. »
— Shion…
« Ce nom te dit quelque chose ? »
— De l’Orphelinat… une fois… ?
« Oui. Il a dit à Belingham qu’il voulait travailler sous tes ordres. Allez, maintenant, file. Si je continue à parler avec ta voix traînante, tous mes cheveux vont tomber. »
— Hum… oui… merci, grande sœur…
Clop… clop… clop… Même les pas de Zia étaient lents.
À ce rythme, je me demande si elle peut survivre dans ce monde impitoyable où tout va si vite.
« Les bénéfices du casino stagnent ces derniers temps. »
Johanna se replongea dans son travail.