Chapitre 103
Échecs humains (2)
Le premier tour s’acheva sur un résultat loin d’être satisfaisant.
Je regagnai la salle d’attente.
Les autres ne semblaient pas aussi dépités que moi.
« Ouah, c’était dur. Hé, Elise. Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Je viens de me battre et de gagner. »
C’était Kain. Trempé de sueur, il semblait un peu épuisé, mais son visage rayonnait de joie.
« Essuie-toi. On enchaîne avec la prochaine partie après une courte pause. Gère bien ton endurance. Ne te fatigue pas trop. Il nous reste encore trois parties. »
« Ah, d’accord. Mais il y a vraiment beaucoup de costauds à Sudme. Depuis quand ce salaud de Gulram est-il devenu aussi fort ? C’est intimidant. Il faut que je travaille davantage. »
Les autres Artefacts majeurs — les six rangs de chevalier, de Tour et de Fou — s’étaient rassemblés à part.
Les Pions avaient aussi organisé un petit rassemblement. Cinq d’entre eux bavardaient sur un canapé, dans un coin.
Je m’approchai discrètement.
« Hé. Parmi vous, il y en a un qui n’a pas bougé du tout ? »
À ma question, ils secouèrent tous la tête.
« Moi, j’ai bougé une seule fois. »
C’était un garçon à l’air plutôt naïf qui avait répondu. Il était mignon, d’une certaine façon.
« Tu ne t’es pas battu, toi non plus ? »
« Si, je me suis battu. Et j’ai gagné ! Contre un Golem blanc. »
Le gamin sourit de toutes ses dents.
« … Beau travail. Tu es fort. »
Je soupirai et m’éloignai.
Dans les échecs humains, contrairement aux échecs classiques, les attaques pouvaient échouer, ce qui donnait lieu à beaucoup d’allers-retours. En général, on se battait au moins une fois ou, à tout le moins, on avait l’occasion de bouger.
Sauf moi.
« … »
Je jetai un coup d’œil à Elise. Elle consultait une sorte de tablette.
Avait-elle appris que mon score était supérieur au sien et m’avait-elle délibérément écarté ?
— Hé, Elise. C’est quoi, ça ?
— Un manuel de repérage. Il était dans la salle d’attente du Roi. Concentre-toi en silence.
« Tu veux dire : “Tais-toi et concentre-toi.” »
À peine avais-je lancé ma remarque sarcastique que toute la salle d’attente se tut. Les treize membres. Toute l’équipe se tourna vers moi.
Je ne reculai pas.
« C’est quoi, cette histoire de “concentre-toi en silence” ? Tu bégayes ? Tu manges de la soupe de riz ? »
« Hé, qu’est-ce qu’il raconte, ce dingue, hein ? Mec ! C’est pas important. Le Roi nous a menés à la victoire. »
Elise retint Kain, qui s’apprêtait à se lever.
« Laisse-le. »
Puis elle n’ajouta rien. Elle se contenta de fixer la tablette, son fameux manuel de repérage.
J’allumai mon smartphone.
— Mais Elise. Parmi les invocations, le Golem noir est étonnamment puissant. Pense-y. Il est placé comme un Pion, mais il n’a pas le niveau d’un Pion. Il doit bien y avoir des chevaliers capables de perdre contre lui, non ?
— Je sais. On dirait que c’est fait exprès.
— Le blanc est faible, mais le noir est étrangement fort.
Les Golems noirs et les Golems blancs étaient des invocations courantes pour les Pions dans tous les lycées de magie, mais le noir était bien plus fort que le blanc, car il était fait d’obsidienne.
« Hé. C’est évident que le noir est plus fort que le blanc, non ? »
« … »
Une nouvelle fois, toute la salle d’attente se tut.
Kain secoua la tête et entra dans les douches. Elise ne m’accorda même pas un regard.
« … Je suis crevé. »
C’était peut-être parce que je n’avais rien fait. J’avais plus sommeil que lorsque j’étais occupé.
Je m’allongeai sur le canapé.
En bâillant, je fermai les yeux un instant.
[Équipe d’Endex 1. Début de la deuxième partie. Adversaire : Équipe de Devon 1.]
Sans que je m’en rende compte, la pause était terminée.
« Tout le monde, on garde la même disposition que pour la partie précédente. »
Sur les instructions d’Elise, la salle d’attente s’agita, et je traînai les pieds jusqu’au coin le plus éloigné.
La deuxième partie reprit après vingt minutes de pause.
— Elle ressemblait à la première.
Je ne bougeai pas d’une seule case.
Vraiment, pas d’une seule.
Je me demandais même si j’étais capable de franchir cette barrière magique.
« Pourquoi fait-il si chaud ? »
En plus, je ne pouvais même pas m’allonger pour dormir. Je ne savais pas si c’était fait exprès, mais il faisait une chaleur de dingue, et le sol était brûlant quand je m’y couchais.
… Je pouvais obtenir la note maximale comme ça ?
Si j’étais impatient, c’était évidemment à cause des notes.
Je devais entrer à l’Université nationale de magie d’Edsilla, et dans un département de haut niveau. Celui des chevaliers.
Bien sûr, il existait un département des études magiques, d’un niveau supérieur à celui des chevaliers, mais il ne me convenait pas du tout.
Bref.
« Qu’est-ce qu’ils fabriquent… »
J’allumai le SZX-9500 et regardai le combat qui se déroulait sur cet échiquier lointain.
— Krrraaaa !
La bataille se déroulait à cinq cases de l’échiquier, soit à trois kilomètres de moi.
Kain attaquait, l’as de Devon défendait.
Comme il s’agissait d’un combat entre Reines, c’était d’une violence inouïe.
Boum ! Boum ! Boum !
Kain brandissait une épée à deux mains aussi grande que lui. Son adversaire tentait de le maîtriser avec son épée et son bouclier, mais…
Crac !
Kain brisa le bouclier et percuta son adversaire de l’épaule. Une charge simple et puissante. La Reine de Devon s’évanouit sur place.
— J’ai gagné ! J’ai encore gagné !
Kain l’emporta, et j’éteignis le SZX-9500.
Bip. Bip.
Peu après, ma montre connectée sonna.
[Partie terminée. Victoire de l’Équipe d’Endex 1.]
Nous avions encore gagné.
« Youpi, on a gagné. »
Je marmonnai sans conviction en regagnant la salle d’attente.
L’avantage de ne pas bouger d’une seule case, c’était de pouvoir retourner le premier dans la salle d’attente.
Je m’allongeai aussitôt sur le canapé, dans le coin de la salle.
[La pause déjeuner aura lieu de 14 h à 15 h.]
Le haut-parleur de la salle d’attente annonça la pause déjeuner. Peu après, les membres de l’équipe revinrent en masse.
« Elise. C’est la pause déjeuner, tu vas manger quoi ? »
Kain posa la question à Elise. Elle répondit à voix basse :
« Allez manger. »
« Hein ? Ça ne te dérange pas de ne rien manger ? »
« Je vais d’abord préparer la stratégie. Plus tard. »
« Bon, d’accord… J’ai trop hâte. Hé, les gars ! On y va ! Je régale tout le monde aujourd’hui ! »
Ouais ! Kain ! Kain ! Kain !
Les membres de l’équipe acclamèrent Kain et sortirent en masse.
À l’exception de moi.
« … »
Allongé sur le canapé, j’envoyai un message à quelqu’un.
[« Patron, je pense aller à La Viande vagabonde, la succursale de Rotten. Vous avez une place ? C’est près du Stade Remireitz. »]
En fait, à dix minutes de marche d’ici, il y avait une succursale de [La Viande vagabonde].
[« Bien sûr ! Je suis justement sur place. Je vais vous préparer une table, alors dépêchez-vous ! Amenez vos amis, si vous en avez ! »]
Une invitation pleine d’entrain et de chaleur.
Je me levai aussitôt et, en traînant mes chaussons, attrapai la poignée de la porte.
À ce moment-là :
« Où est-ce que tu vas ? »
Elise parla. Elle était concentrée comme une grande maîtresse. Ou faisait-elle semblant ?
« Je vais manger. »
Elise avait toujours les yeux rivés sur sa tablette. Elle fit glisser son doigt sur l’écran et lâcha d’un ton indifférent :
« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
« Rien dit à propos de quoi ? Que j’allais manger ? Il faut que je te prévienne ? »
Elle avait faim, elle aussi ?
Elise se mordit alors la lèvre. Sa voix, refroidie par ses dents, s’éleva :
« Tu le connais. Yael. »
Ce n’était pas une question, mais une certitude.
Sur le moment, je fus assez surpris, mais je gardai un visage impassible. Je réfléchis sans rien dire.
Tic. Tic. Tic.
Le bruit de la trotteuse.
« Réponds. »
Elise leva les yeux, comme si elle ne tolérerait pas le silence.
« Autant le faire tant que tu le peux. »
Son regard était déjà tranchant comme une lame. Comment un animal pouvait-il avoir l’air d’un chat ?
Je lui fis face sans me départir de mon calme.
Je n’avais pas peur. Elle ne m’intimidait pas.
Ce n’était pas l’Elise d’autrefois, l’Elise redoutable d’avant ma régression.
« Réponds… »
Inutile de s’inquiéter.
Je ne dirais rien sur Yael, pas maintenant.
« Pourquoi le ferais-je ? »
« … Quoi ? »
Mais je devinais pourquoi Elise s’y prenait ainsi, tout à coup.
Yael avait probablement déjà semé « quelques paroles » à mon sujet.
Lui non plus n’était pas normal.
Mais, au fond, si on y réfléchissait, les « quelques paroles » de Yael ne contredisaient pas la dernière volonté qu’il avait laissée.
La volonté où il m’avait demandé de « protéger Elise ».
Avant ma régression déjà, et même maintenant que je n’étais pas aussi fort qu’à l’époque, Yael me voyait comme « quelqu’un capable de protéger Elise ».
Je me demandais encore de quoi il fallait la protéger.
Mais surtout, si je demandais à Elise si elle voulait désespérément vivre ou mourir, je préférerais qu’elle meure.
« Réfléchis bien. Tu pourrais mourir. »
Elise donna à sa voix un ton d’une naïveté mordante. Je ris et secouai la tête.
Je n’y pouvais rien.
Je détestais vraiment Elise, mais mon désir d’aider Yael dépassait de loin la haine que j’éprouvais pour cette femme.
Sans son aide, cette régression aurait été impossible.
Parce que ceux qui se sacrifiaient pour moi m’étaient précieux.
« Disons que je t’aime bien. Oui, je t’aime bien. »
Je lâchai ça comme ça. Elise fronça violemment les sourcils, mais n’ajouta rien.
Elle serra le coin de sa tablette, tandis que je ressortais en traînant mes chaussons.
Grrr.
Un bruit incongru retentit soudain, tout bas.
Ce n’était pas le mien.
…
La chaîne du restaurant populaire [La Viande vagabonde].
« Oh ! Shion ! Ça fait plaisir de te voir. Mais… pourquoi tu continues de grandir ? »
Le patron cligna des yeux, une main sur le front.
« Avant, tu étais bien plus petit que moi, et maintenant, tu es presque à ma taille ? »
« Haha… je peux vous donner un coup de main ? Je peux finir la vaisselle en cinq minutes. »
« Non, non. Les clients sont là pour manger. Je t’ai réservé une salle privée VIP, alors va te régaler. »
« Ah, d’accord. »
Je m’installai à la place que le patron m’indiqua. C’était une véritable salle privée. Même le grill était doré. C’était aussi une stratégie haut de gamme ?
« Oh… »
En m’essuyant les mains avec une serviette humide, je jetai distraitement un coup d’œil par la fenêtre.
« Qu’est-ce que… tu fais ? »
Je venais d’apercevoir quelqu’un.
Un type qui rôdait devant le restaurant de barbecue. Elise, une casquette sur la tête et sa tablette sous le bras.
Elle ne m’avait pas suivi.
Si elle m’avait pris en filature, je l’aurais remarquée.
On aurait plutôt dit qu’elle était vraiment venue manger…
« Voilà un cochon entier. Mange bien… »
Je m’adressai au patron qui venait de servir le repas.
« Patron. Il y a une amie dehors. Je peux l’inviter ? »
« Ah, bien sûr. Vas-y. »
Je sortis par la porte de derrière. Je m’approchai d’Elise, qui se tenait sur la pointe des pieds devant le restaurant.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« ! »
Elise tressaillit comme si elle venait de recevoir une décharge électrique et recula.
« Pourquoi tu es là ? Tu m’as suivi ? »
« J’étais là avant toi. Si tu veux manger, suis-moi. Il n’y a qu’une place. »
« … »
Elise plissa légèrement les yeux. Je haussai les épaules.
« Si tu ne veux pas manger, ne mange pas. »
« Montre-moi le chemin. »
Mais, à ma surprise, elle me suivit docilement. Comme si elle me prenait pour son serviteur.
Nous entrâmes dans la salle privée et nous assîmes côte à côte, en diagonale plutôt que face à face.
Je fis griller la viande sur la table, et Elise ne tarda pas à m’interroger.
« Comment tu l’as appris ? »
On aurait dit qu’elle m’avait suivi pour m’interroger sur Yael.
« Tu ne veux pas goûter la viande ? »
« … Hmph. »
Je fis griller la viande, et Elise se servit sans un mot.
Au bout d’une dizaine de minutes :
« Tu manges tout ce que je fais griller. »
« … »
Elise, qui dévorait la viande, déglutit, le visage comme privé du goût des aliments. Puis elle tendit la main.
« Passe-moi les pinces. »
« Inutile. Tu vas tout brûler. »
« Hmm… C’est vrai. Ça doit être agréable de bien faire griller la viande. On doit en tirer une grande satisfaction. »
« C’est mieux que de ne rien savoir faire toute seule. »
« … Continue de faire griller. Je paierai. »
« Marché conclu. »
Nous conclûmes un marché impromptu, et j’appelai le patron pour commander vingt portions des morceaux les plus chers.