Chapitre 102
Les échecs humains (1)
Le lendemain, vendredi, à la salle Clemen
C’était peut-être à cause des paroles de Soliette, la veille au soir. J’entrai avec une légère appréhension, et les autres gars avaient eux aussi l’air plutôt crispé.
« Je crois que j’étais le seul à ne pas être au courant. »
Apparemment, il était de notoriété publique qu’un grand projet d’équipe avait lieu juste avant l’examen d’évaluation.
Enfin, c’était comme ça que les écoles faisaient leur beurre.
Vrrr—
À neuf heures pile, la porte d’entrée s’ouvrit. C’était bien sûr Chedric, l’horloge humaine.
« Ravi de vous voir. »
Il prit la parole devant l’estrade.
« Le calendrier des examens d’évaluation commence la semaine prochaine. Aujourd’hui aura donc lieu le dernier devoir régulier avant ces examens. »
Le dernier devoir régulier. Chedric appuya d’une manière ou d’une autre sur le mot « dernier ».
« Tous les lycées de magie d’Edsilla s’attaqueront simultanément au même devoir, et il s’agira des échecs humains. »
Les échecs humains.
Ce n’était pas si inconnu. Chaque année, les ordres de chevalerie les plus célèbres s’affrontaient dans un tournoi d’échecs humains. Ce n’était pas un sport majeur, mais il était assez connu.
Les règles de base étaient exactement les mêmes qu’aux échecs.
Seize Artefacts au total : huit pions, deux cavaliers, deux fous, deux tours, puis un roi et une reine pour jouer aux échecs.
La différence, c’était que…
« Les Artefacts, c’est vous. »
Chacun de nous était un Artefact.
« Je vais vous expliquer les règles et les Artefacts. Commençons par le pion. »
Le mot « Pion » apparut sur l’écran argenté derrière l’estrade.
Un pion. Autrement dit, un fantassin.
« Les échecs humains ont une règle particulière. Les Artefacts se déplacent comme aux échecs classiques, mais ils ont droit à une “occasion de se défendre”. »
Une occasion de se défendre.
Aux échecs classiques, l’Artefact attaqué était forcément éliminé.
Pas aux échecs humains.
On avait la possibilité de se défendre en combattant directement.
« Un pion a au moins une occasion de se défendre. S’il perd, il rouille ; s’il gagne, il repousse l’Artefact adverse et obtient une occasion supplémentaire de se défendre. En cas d’égalité, toutefois, l’adversaire est repoussé, mais l’occasion de se défendre disparaît. »
Par exemple, si un pion blanc attaquait un pion noir et perdait, le droit d’attaque du pion blanc s’envolait, tout simplement.
En revanche, si aucun vainqueur ne se dégageait dans le temps imparti, le combat était déclaré « nul » : l’occasion de se défendre du pion noir et le droit d’attaque du pion blanc disparaissaient en même temps.
« Si vous êtes attaqué alors que vous avez épuisé toutes vos occasions de vous défendre, vous rouillez sans même pouvoir vous battre. Les autres Artefacts spéciaux, comme le cavalier, le fou et la tour, ont trois occasions de se défendre. »
Autrement dit, plus l’Artefact était spécial, plus il devait être « puissant ».
« La reine, elle, a un nombre illimité d’occasions de se défendre. Mais si plusieurs Artefacts ennemis se trouvent à proximité, elle peut être attaquée ; et après six combats, elle est forcément détruite. »
Cette règle empêchait la reine, qui avait un nombre illimité d’occasions de se défendre, de s’enfoncer sans réfléchir dans les lignes ennemies. On ne faisait pas le poids face à un bulldozer.
« Enfin, le roi n’a aucune occasion de se défendre. »
Le roi était exactement comme aux échecs classiques.
« Les critères d’évaluation ne se limitent pas à la victoire ou à la défaite de l’équipe : le déroulement des combats, les résultats individuels et le reste seront aussi pris en compte. Tous les membres du conseil des écoles vous observeront. Nous allons maintenant choisir le “roi”, qui sera le chef d’équipe et le joueur d’échecs. Le choix se fera à la majorité. »
Elise, Soliette et Gerkhen Kal Doon étaient donc certains d’être choisis.
« Je suis sûr de moi ! »
Mais quelqu’un leva soudain la main.
« Les gars ! Choisissez-moi !!! Je suis fort aux échecs ! »
C’était Layla.
Je fis comme si je ne l’avais pas entendue. Les autres aînés firent de même.
« Si certains d’entre vous souhaitent devenir roi, je leur laisserai l’occasion de se présenter. Préparez ce que vous voulez dire pendant cinq minutes, puis venez à l’estrade. »
« Ah ! D’accord ! »
Layla se pencha alors au-dessus de son bureau.
— Moi, Layla, je suis sûre de moi… Pour commencer, je suis vraiment forte aux échecs…
Elle marmonnait et s’appliquait à préparer son discours, tandis qu’Elise réfléchissait en silence.
[1. Elise
2. Gerkhen Kal Doon
3. Soliette
4. Asher
5. Brown]
Cinq joueurs, qui seraient aussi les rois, furent élus : Elise, Gerkhen Kal Doon, Soliette, Asher et Brown. Ils quittèrent leurs places un moment avec Chedric.
« Waouh… J’arrive pas à y croire. Je vous avais dit que j’étais forte aux échecs. »
Layla était furieuse. Elle boudait tout le monde dans la salle Clemen, les bras croisés et les lèvres pincées.
Mais Layla n’était pas la seule à être contrariée.
« … Non. Je ne voulais pas vraiment être roi. »
C’était Kain.
« Bon sang, les gars. Hé, vous tous ! »
Il balaya soudain la salle du regard et se mit à crier.
« J’ai l’air si idiot que ça ? C’est pas parce que je suis baraqué que je suis stupide ! Réfléchissez un peu mieux ! Asher est plus bête que moi, peut-être ?! »
« Si tu étais roi, ce serait du gâchis. »
Elise, qui venait de revenir, calma Kain. Elle s’avança tranquillement vers l’estrade.
« Au combat, le rôle du roi consiste uniquement à se protéger. L’Artefact le plus puissant de l’échiquier, c’est la reine. »
« Hmm… Ouais… Mais c’est moi, la reine ? Moi ? »
Kain contracta ses biceps, gros comme des têtes humaines.
« Avec ces muscles, j’ai l’air d’une reine ? »
« Qui dit encore des choses aussi pleines de préjugés, de nos jours ? »
« … Hein ? »
« Assieds-toi. »
Kain obéit et s’assit. Peu après, Gerkhen Kal Doon, Soliette, Asher, Brown et Chedric entrèrent.
Au fait, il paraît que Brown était un ancien maître d’échecs.
Chedric expliqua :
« Les rois vont maintenant choisir les membres de leur équipe. On commencera par Elise, qui choisira en premier, et on finira par Brown, qui choisira en cinquième. Ensuite, on reprendra dans l’autre sens, de Brown à Elise : ce sera une sélection en serpent. »
La sélection en serpent. Une méthode relativement équitable.
« L’équipe d’Endex compte quatorze personnes, réparties en cinq équipes. Les deux Artefacts manquants seront remplacés par des créatures invoquées : le Golem noir et le Golem blanc. Elise, tu choisis en premier. »
Elise répondit comme si elle n’attendait que ça :
« Je choisis Kain pour occuper le poste de reine. »
« Héhéhé ! Évidemment ! »
Kain éclata de rire, puis Gerkhen Kal Doon s’avança devant l’estrade.
Après un instant de réflexion, il prononça le nom de quelqu’un.
« James, au poste de reine. »
« Merci ! »
Le roi devait être à la fois fort et intelligent.
James porta la main à son front et la fit claquer comme un soldat.
Au fait, James était le prince de la troupe de théâtre, à l’époque.
Noah le contrôlait, mais c’était l’épéiste qui avait poussé Elise dans ses retranchements.
On pouvait le considérer comme un noble assez puissant.
La troisième, c’était Soliette. Elle ne me choisirait sans doute pas.
« Je choisis Layla pour occuper le poste de reine. »
« Ah ! Je le savais ! Il n’y a que toi, Soliette ! Elly, pousse-toi ! »
Layla tira la langue à Elise, qui la regarda, abasourdie.
……
La reine, puis la tour, puis le cavalier, puis le fou… Et il était maintenant temps de choisir les pions.
Il y avait pas moins de six pions à choisir, mais je ne m’attendais pas à grand-chose.
On m’appellerait peut-être à la fin, comme dans un travail de groupe.
Une scène qui m’était très familière.
Du déjà-vu, peut-être ?
« Je choisis Shion pour occuper le poste de pion. »
J’ouvris de grands yeux. Mon nom venait d’être appelé en premier parmi les pions. Surpris, je levai les yeux vers l’estrade.
Devant l’estrade se tenait un visage auquel je ne m’attendais pas du tout : Elise.
Elle, de toutes les personnes, venait de me choisir comme « premier pion ».
« Hein ? »
Elle me regardait sans la moindre expression, tandis que Kain, sa reine, ouvrait de grands yeux. Il me dévisagea et demanda :
« Pourquoi toi ? »
« Pourquoi tu me demandes ça à moi, alors que c’est elle qui m’a choisi ? »
Vendredi, dix heures du matin.
Après avoir formé les équipes, nous nous rendîmes au stade Remireitz, à vingt minutes de là.
[Voici la salle d’attente. Mettez tous vos montres connectées et patientez.]
La salle d’attente des équipes était bien particulière. Pour commencer, elle comptait seize portes, réparties le long d’une longue pièce, et chacune portait le symbole d’un Artefact particulier.
[Ce stade est également un espace magique artificiel où se déroulent les parties d’échecs humains. Avant le début de l’épreuve, le joueur-roi déterminera la position des Artefacts.]
« Vous avez entendu. Je vais placer tout le monde. Kain, tu prends la position de la reine. Gale, toi, ici. »
Elise disposa minutieusement les Artefacts.
« Et nos pions, ils vont où ? »
« Les pions ne peuvent pas se placer n’importe où ? »
« Hé hé. C’est vrai, hein ? Oh, j’ai peur. Je ne suis pas très fort au combat… »
« Tu peux te taire ? »
Elise fit taire les bavards.
« Les pions ont aussi leur place. Attendez. »
À ses mots, la salle d’attente devint silencieuse comme une tombe.
Elise réfléchit longuement avant de décider avec soin où placer les pions.
« Toi, là, au milieu. »
« Oui. »
Même s’il s’agissait d’échecs humains et non d’échecs classiques, un pion pouvait l’emporter sur un cavalier épuisé.
« Toi, ici. »
Parmi les pions, Elise ne se souvenait pas des noms ; elle les désignait donc tous par « toi ».
Sauf moi.
« Et… mettez celui-là dans le coin droit. »
Celui-là, c’était moi.
« Hé. Pourquoi tu me mets à l’écart ? J’entends tout. Tu peux le dire directement, pas la peine de le faire dire par quelqu’un d’autre. »
« Si tu as entendu, alors vas-y. »
Kain agita la main. Je traînai les pieds jusqu’au coin le plus à droite.
[Une fois le placement terminé, sortez de la salle d’attente.]
J’ouvris la porte.
« … C’est assez fascinant. »
C’était un espace carré. La limite était entourée d’une barrière magique, au-delà de laquelle tout était semi-transparent.
[Cette zone correspond à une case. Sa superficie est de 333 m².]
333 m², c’était presque cent pyeong. La zone était assez vaste, mais c’était sans doute dû à un sort d’agrandissement.
[Faites quelques échauffements et choisissez une arme.]
« Une arme ? »
Je regardai autour de moi. Un panier se trouvait juste à côté de la porte.
« … Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Il n’y avait guère plus qu’une massue en bois, une épée en bois de taille convenable et une fronde.
[Les armes que vous pouvez utiliser varient selon l’Artefact.]
« Vous êtes rapides pour me le dire. »
Je ramassai la massue en bois.
[La plupart des armes sont en bois, mais cet espace magique mesure automatiquement les dégâts infligés à la victime. Le résultat déterminera la victoire ou la défaite : donnez donc le meilleur de vous-même.]
Ding-dong-ding-dong !
Une énorme cloche retentit.
[La partie va bientôt commencer. Chaque équipe disputera quatre manches au total.]
Quatre manches par jour, ça allait vite épuiser les réserves d’énergie.
Heureusement que je n’avais pas fait de combat d’entraînement la veille.
[L’équipe 1 d’Endex affrontera l’équipe 2 de Sudme. Préparez-vous.]
L’adversaire, c’était Sudme. L’une des prestigieuses écoles de magie qui rivalisaient avec Endex.
[Commencez.]
À peine Chedric eut-il parlé que le paysage changea. Nous nous trouvions dans une jungle dense. L’air devint soudain chaud et humide.
« Ah, qu’est-ce qu’il fait chaud. »
Je m’éventai et regardai autour de moi.
En tant que pion, je devais pour l’instant attendre. Quand Elise me donnerait un ordre, cette montre connectée vibrerait et je devrais alors me déplacer d’une case, conformément à ses instructions.
« Il fait vraiment chaud. »
J’enlevai ma veste et m’assis par terre.
Cinq minutes, puis dix…
« Hein ? »
Au bout d’un moment, quelqu’un apparut derrière moi.
« Ah, te voilà ! Oh, non, c’est pas toi. »
J’avais cru voir un ennemi, mais c’était un membre de notre équipe. Je jetai aussitôt la massue que je tenais.
« Ah. Tu pars ? »
« Je suis une Tour. »
La Tour pouvait avancer en ligne droite, vers l’avant, l’arrière, la gauche ou la droite, et se déplacer instantanément tant qu’aucun ennemi ne lui barrait le chemin.
J’étais un peu jaloux.
« … Ouais. Bonne chance. Ne perds pas. »
« Ouais. »
Comment s’appelait-il, déjà ? Quoi qu’il en soit, il passa devant moi et partit quelque part, puis je tuai de nouveau le temps.
Vingt minutes, vingt-cinq minutes, trente minutes…
« Je ne bouge pas, moi ? »
Par ennui, je regardai ma montre connectée.
[35 déplacements]
« Quoi ? Quand est-ce qu’ils ont fait trente-cinq déplacements ? »
Je ferais mieux de regarder ce qui se passe avec le SZX-9500 ?
Non, on ne savait jamais. Un cavalier pouvait surgir à l’improviste, alors mieux valait économiser autant de mana que possible…
Bip-bip-bip-bip
« Hein ? »
Une alarme retentit depuis la montre connectée.
Aussitôt après, la voix d’un commentateur résonna depuis le plafond.
[Fin de la partie. L’équipe 1 d’Endex l’emporte.]
« … Attendez une minute. Qu’est-ce qui s’est passé ? »