Chapitre 101
Période d’évaluation (2)
Les cinq formes fondamentales et les trois formes du sabre s’enchaînaient naturellement.
Car les composantes des trois formes du sabre étaient les cinq formes fondamentales.
Autrement dit, si l’on disséquait les trois formes du sabre une par une, chacune de leurs parties se composait des cinq formes fondamentales.
Les cinq formes fondamentales étaient donc à la racine des trois formes du sabre.
C’était ce qu’on appelait le « système » dans l’art du sabre.
« Les mouvements de base d’un débutant au sabre doivent naturellement suivre le système. »
Soliette prononça ces mots en serrant son épée de bois. Je ramassai la mienne.
« C’est comme relier les circuits d’un sortilège. Par exemple, parmi les cinq formes fondamentales, la “Coupe triangulaire” et la “Frappe rapide” s’accordent bien. Elles ont des propriétés similaires, toutes deux reposant sur des attaques successives. »
Elle avait le ton d’une professeure.
« En revanche, la “Coupe triangulaire” et la “Coupe en Z” ne s’accordent pas. »
« Pourquoi ? »
« La “Coupe en Z” réunit trois coups en une seule frappe, tandis que la “Coupe triangulaire” enchaîne trois coups en un instant : c’est une attaque successive. »
En clair, la « Coupe en Z » était un mouvement de débutant qui reliait trois coups en forme de Z. Elle donnait fortement l’impression de rassembler ces trois coups en un seul.
À l’inverse, la « Coupe triangulaire », comme son nom l’indiquait et comme n’importe qui pouvait le voir, était un mouvement de débutant qui attaquait en trois coups successifs.
Leurs propriétés étaient complètement différentes.
« C’est pour ça qu’il faut de la théorie : pour trouver un mouvement de base qui s’enchaîne naturellement, comme l’eau qui coule, sans la moindre contradiction. »
« Ah bon ? Alors, je vais essayer. »
« … Je t’en prie. »
« D’accord. »
Je brandis aussitôt mon épée.
Tadadadadadadadak── !
Soliette para le coup avec son épée, mais ses pieds raclèrent le sol. Repoussée d’environ trois pas en un instant, elle écarquilla les yeux.
« … Qu’est-ce que c’était, ça ? »
Elle me posa la question, l’air abasourdi. Je répondis avec une pointe d’assurance :
« Alors ? J’ai essayé de mélanger la “Coupe circulaire” à la “Coupe triangulaire”. »
« … »
Soliette ne répondit rien.
La « Coupe triangulaire » consistait à avancer et à porter trois coups successifs.
La « Coupe circulaire » consistait à porter trois coups en un seul mouvement, en avançant d’un pas.
C’étaient des formes fondamentales aux propriétés complètement différentes, difficiles à enchaîner.
« Tu… as frappé neuf fois. »
Soliette marmonna en faisant jouer son épée de bois entre ses mains. Je répliquai :
« Trois fois, mais on aurait dit neuf. »
Tout en avançant selon les pas de la « Coupe triangulaire », j’avais exécuté la forme fondamentale de la « Coupe circulaire ».
« Mais ça fait un peu mal. »
Je reposai mon épée de bois. Mes articulations et mes ligaments allaient bien, mais mon noyau magique me faisait assez mal.
C’était une application de « Bloc-notes » : modifier et retoucher par l’action.
Pourquoi, si l’on décomposait la « Coupe triangulaire » en étapes…
1. Avancer d’un pas.
2. Frapper une fois.
3. Avancer d’un pas.
4. Frapper une fois.
5. Avancer d’un pas.
6. Frapper une fois.
Ça donnait ça, non ?
« On ferait mieux de ne pas forcer aujourd’hui. »
Elle lança son épée de bois dans l’herbe.
« Pourquoi ? »
Elle s’assit sur la chaise de pierre avant de répondre :
« L’épreuve d’évaluation du Conseil universitaire est généralement individuelle, mais, juste avant, on a toujours eu droit à un grand projet de groupe. Ça fait dix ans que c’est comme ça, alors il y a de fortes chances que ce soit pareil cette année. »
Les sujets de l’épreuve semblaient suivre un schéma.
« Ah, c’est vrai ? Alors, autant se reposer. »
Je reposai moi aussi mon épée de bois. Soliette me jeta un coup d’œil, puis arracha quelques brins d’herbe.
« Shion Ascal. Tu as vraiment des capacités particulières. C’est rare de trouver quelqu’un qui exploite la forme initiale à ce point, quitte à sacrifier son corps. À l’instant, tu l’as déformée comme si le système n’existait pas. »
Le système n’existait pas.
Ça me disait quelque chose.
J’avais déjà entendu cette phrase.
— Il n’y a pas de système dans l’Épée Tranchante.
C’était Soliette qui l’avait dit, à l’époque.
« Mais cette méthode est mauvaise. Si tu continues comme ça, ton corps finira par lâcher le premier. »
Je laissai échapper un rire sec.
Qui parlait de finir par lâcher, déjà ?
« Fais attention à ne pas craquer. »
« Je suis solide. »
« Je parle de ta tête, de ton mental. »
Je levai un doigt et me tapotai la tempe.
Soliette pinça les lèvres, visiblement mécontente, mais sans rien ajouter, elle se glissa dans son sac de couchage.
« Rentre chez toi, maintenant. Tu comptes rester ici encore combien de temps ? »
« Fiche-moi la paix. »
Elle devait être vexée.
… Tard dans la nuit.
Elise était assise dans la salle des visites et fusillait du regard quelqu’un de l’autre côté de la vitre.
Il lui souriait, mais Elise le trouvait simplement répugnant. Elle ne voulait même pas ouvrir la bouche pour lui parler, de peur d’en être souillée.
« … Félicitations. »
Après une courte pause, elle parvint à cracher son sarcasme. Elise jeta un coup d’œil aux entraves qui lui ligotaient les bras et les jambes.
« Tu as fini par retrouver le chemin jusqu’ici. »
« Merci. Cet endroit est bien mieux que la prison. »
Mais il semblait même incapable de reconnaître le sarcasme. Son intelligence était déjà inférieure à celle d’un poisson rouge.
« C’est parce que tu n’es que ma petite sœur ? »
À ses mots, Elise serra de nouveau les dents.
Petite sœur.
Ces mots ne cessaient de lui vriller le cerveau.
Yael.
Pourquoi diable cet homme était-il de la même famille qu’elle ?
« J’ai entendu dire que ta pièce s’était bien passée. »
Il sourit légèrement.
« Tu peux donc suivre ce qui se passe dehors. »
« Il y a Internet. »
« Et c’est le bordel ? »
Elise en doutait. Elle était aussi un peu inquiète.
Ils laissaient un meurtrier dérangé en liberté et lui donnaient même accès à Internet. Qu’est-ce que son père avait en tête ?
« Tu ne peux pas écrire de commentaires… ni quoi que ce soit du genre, si ? »
« Si. »
« Qu’est-ce que tu as dit ? »
« Mais je n’écris que des absurdités. Tout est censuré. L’hôpital prétend que non, mais quand j’essaie d’écrire un commentaire ou un message et de le publier, il y a un très léger temps de chargement. »
Yael sourit.
« Ils en profitent pour m’espionner. C’est une stratégie astucieuse. Il est plus efficace de laisser un peu de liberté à quelqu’un et de surveiller ce qu’il en fait que de le garder enfermé en permanence. Notre père n’est-il pas d’une sournoiserie inutile ? »
Elise fixa Yael en silence. Il remua seulement les lèvres, sans un bruit.
[Ils nous regardent probablement en ce moment même.]
Sans m’en rendre compte, je regardai autour de moi. C’était la salle de réunion secrète du service psychiatrique Petra. Il n’y avait qu’une seule caméra de surveillance.
« Ah, c’est vrai. Ton ami a joué dans la pièce, lui aussi, non ? »
« … »
Elise reporta son regard sur Yael.
« J’ai même cherché la vidéo de la pièce et je l’ai regardée. Le Barde. C’était incroyable. Tout le monde en parle ces jours-ci. Alors, qu’en dis-tu ? Tu as un peu changé d’avis, maintenant ? »
« Tu pourrais juste… »
Elle serra les dents et ferma les yeux.
« … Pfiou. »
Elle calma ses nerfs à vif en soufflant.
« Tu pourrais juste la fermer ? »
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu penses à la vie amoureuse de ta petite sœur… »
« Avant que je ne t’arrache la bouche ! »
Bam ! Elise frappa la table de la salle des visites et cria.
Sans même s’en rendre compte, elle avait repris les mots qu’elle avait entendus de quelqu’un d’autre.
« J’ai dit : la ferme. »
Sa malédiction semblait l’avoir pris au dépourvu ; Yael écarquilla les yeux.
« Hum… »
Il battit discrètement en retraite.
Elise croisa les bras. Cela sembla l’apaiser un peu.
« … Tu ne pourras jamais sortir d’ici. Alors, si tu veux sauver ta peau, si tu veux continuer à vivre grâce à cet accès à Internet… »
Elle désigna la bouche de Yael.
« Surveille tes paroles. Si tu es encore en vie, c’est parce qu’il est ton père. »
Elle avait envie de lui rappeler que, si elle devenait cheffe de famille, elle le ferait sans hésiter euthanasier.
« … D’accord. »
Yael hocha la tête avec un petit sourire. Elise se leva aussitôt.
« Mais, vraiment, et ton ami ? »
Encore, encore et encore, ces mots agaçants la retenaient.
Elise tordit la bouche en passant devant lui.
« Je ne vois pas pourquoi tu l’appelles ton ami. Quand est-ce que tu l’as vu ? »
Yael remua de nouveau les lèvres.
[C’est vraiment mon ami.]
Tu as des amis, toi ? Elise, qui s’apprêtait à répliquer, se figea.
L’expression de Yael était plus sérieuse que jamais.
« Prends soin de toi. »
Sur ces mots, Yael se leva le premier. Il quitta la salle des visites et Elise le suivit un peu plus tard, pensive.
« … »
Yael aurait-il dit quelque chose à Shion Ascal dans le secteur d’isolement ?
Ou bien était-ce un simple mensonge ?
Mais pourquoi aurait-il utilisé Shion Ascal pour mentir ?
Alors qu’elle s’apprêtait à se ronger les ongles, elle reprit rapidement ses esprits. Elle passa aussitôt un coup de fil.
« … Monsieur Luren ? »
Parmi les serviteurs de la famille Petra, c’était le chevalier d’âge mûr en qui elle avait le plus confiance.
« Il y a un Orphelinat Arbil dans le nord d’Arman. »
La société de blanchiment d’argent dont elle soupçonnait Shion Ascal de se servir.
« Je passerai là-bas ce week-end. Veuillez annuler mon emploi du temps pour quelque temps. »
Par précaution, elle comptait commencer par démanteler cet endroit.