Chapitre 100
Période des évaluations (1)
À environ cinq cents kilomètres à l’intérieur des terres, depuis la capitale d’Edsilla, se trouvait une ville nommée « Blaine ».
Au cœur de l’été, cette région torride, où la température moyenne dépassait facilement les quarante degrés, était réputée être un sanctuaire de l’escrime. Elle abritait l’« Académie Arkne », considérée comme la meilleure académie d’escrime du continent.
Chaque jour, des centaines de jeunes gens rêvant de devenir escrimeurs affluaient dans cette ville. Même sans réussir à intégrer l’Académie Arkne, ils trouvaient à Blaine des dojos, des arènes et quantité de « partenaires de duel » : l’endroit rêvé pour s’entraîner quand on aspirait à devenir escrimeur.
« … Un ami ? »
Au manoir des Arkne, dont le maître était en quelque sorte le véritable seigneur de Blaine, on venait de faire un rapport pour le moins inhabituel.
« Oui. C’est ce que j’ai cru comprendre. Ils discutaient tout à fait naturellement. »
Autrement dit, Soliette s’était fait un ami.
« Elle a même dit qu’il avait du talent. »
« … Cette enfant, à propos de quelqu’un d’autre ? »
Aux paroles de Sylon, Igris parut légèrement surpris.
« Oui. C’est bien ça. »
« C’est rare. Elle a du mal à faire des compliments. »
Soliette était le plus grand talent de la famille Arkne. Personne, dans la lignée, ne pouvait rivaliser avec elle. Elle seule avait le potentiel de repousser les limites de l’escrime ésotérique des Arkne et d’ouvrir de nouveaux horizons.
« Voici le dossier de son ami. »
« … Un garçon ? »
Sylon lui tendit le dossier. Le regard d’Igris s’arrêta aussitôt sur un paragraphe.
D-.
Sa moyenne à Endex était de D-.
Igris, le dossier à la main, demanda une nouvelle fois :
« D moins ? »
« Il se murmure que ses résultats aux examens d’entrée à l’université sont convenables. Il n’a pas encore été renvoyé. »
« … Ses notes importent peu. »
Quelles que soient ses notes, un ami pouvait lui faire du bien.
Non, c’était même peut-être recommandé. Depuis cet incident, Soliette s’était renfermée.
C’était toujours mieux que de la voir si obsédée par le Cauchemar chevaleresque qu’elle en devienne folle.
« … Laissons-la faire. »
Si elle remarquait qu’on la surveillait, cela pourrait poser un sérieux problème. Soliette était une enfant précieuse, mais difficile à gérer.
« De toute façon, l’évaluation approche. Je pourrai le voir de loin. Je découvrirai qui est ce Shion Ascal. »
La première évaluation trimestrielle du conseil universitaire.
Igris devait y assister prochainement en tant que représentant des Arkne.
Après le festival, le quotidien reprit son cours habituel.
Un cycle d’examens du conseil universitaire, de cours optionnels et de travail, comme une roue de hamster.
Le lundi, je faisais les examens du conseil universitaire,
le mardi, j’allais en Latinel — cette folle d’Elise continuait à m’éviter —,
le mercredi, je faisais les examens du conseil universitaire,
le jeudi, j’avais escrime et je fuyais Soliette, qui n’arrêtait pas de me dire d’apprendre à manier l’épée,
le vendredi, je faisais les examens du conseil universitaire,
le samedi, je discutais de l’affaire du Cauchemar chevaleresque au bord du lac et faisais semblant de ne pas entendre Soliette me reprocher ma paresse,
et le dimanche, je me reposais.
Puis une semaine passait, et le lundi, je recommençais les devoirs ; le mardi, j’avais Latinel ; le mercredi, je faisais mes devoirs ; le jeudi, j’avais escrime…
« Ah, on est jeudi, aujourd’hui. »
« Je meurs. »
C’était éprouvant.
L’épée en bois accrochée à ma taille me semblait lourde.
Je ne comprenais pas pourquoi ils insistaient pour qu’on apporte l’épée de cérémonie. Quand on utilisait de vraies épées, on s’entraînait avec de vraies épées ; sinon, on prenait des épées en bois.
Je grommelai tout le long du chemin jusqu’au cours d’escrime. L’ambiance n’avait pas beaucoup changé depuis la semaine précédente.
Au fait, depuis le festival, pas un seul étudiant n’avait abandonné Endex. Pas un seul échec.
Les devoirs étaient plutôt faciles, mais j’imagine qu’on entrait enfin dans le vif du sujet.
— Et voilà encore Shion… Il ne lâche pas l’affaire.
Kain et Asher avaient fini par m’accepter, plus ou moins.
Seulement, je n’avais pas l’énergie de m’occuper d’eux.
« Bien. Tout le monde est là ? »
Jeoly arriva à neuf heures trois.
À la différence de Chedric, le professeur Jeoly était toujours en retard d’une à trois minutes.
« Enfin ! La semaine prochaine, c’est l’examen de mi-semestre. »
Le visage de Jeoly était légèrement rouge.
« L’examen de mi-semestre sera aussi notre dernier cours d’escrime. »
Les cours optionnels ne duraient qu’un trimestre. Le cours d’escrime du professeur Jeoly s’achèverait donc après l’examen de mi-semestre. Celui de Latinel, assuré par la professeure Beatrice, aussi.
« Pour commencer, ce cours d’escrime est le plus populaire du conseil universitaire : pas moins de quatre cent cinquante élèves de tout Edsilla l’ont choisi. »
Il existait des dizaines de cours optionnels au conseil universitaire, mais près de quinze pour cent des élèves de terminale avaient choisi l’escrime.
« Nous allons maintenant ouvrir toute la base de données des quatre cent cinquante élèves du cours d’escrime. Tous ces moments où vous avez aiguisé vos épées dans cette salle d’entraînement… »
Jeoly sortit son smartphone. Il plissa les yeux comme s’il était presbyte et consulta l’écran.
« Quatre cent cinquante noms, ça en fait un paquet. Je vais vous envoyer l’adresse du site sur vos smartphones. Vous pourrez y trouver la vidéo de la personne qui vous intéresse. »
Il rangea son smartphone.
« À présent, je vais vous expliquer le sujet de l’examen de mi-semestre. »
Il promena le regard autour de lui. La plupart des élèves avaient l’air plutôt confiants.
« Épée et bouclier. »
De grandes lettres apparurent sur l’écran, au fond de la salle d’entraînement.
[Examen de mi-semestre : Épée et bouclier]
« Vous allez choisir entre l’épée et le bouclier de l’Espace magique. L’épée sera l’attaquant et devra déployer les première et deuxième formes d’épée. Le bouclier sera le défenseur et devra parer ses attaques. »
En somme, il s’agissait d’« épée et bouclier », mais Jeoly avait visiblement beaucoup plus à nous expliquer.
« Toutefois, l’attaquant ne pourra déployer que les formes d’épée des Trois formes d’épée des cinq formes fondamentales. Les techniques propres à l’instructeur sont interdites ; si vous en utilisez une inconsciemment, des points vous seront retirés. »
Autrement dit, il fallait s’en tenir aux bases.
« L’attaquant devra exploiter de manière créative les Trois formes d’épée des cinq formes fondamentales pour s’en prendre au défenseur, qui devra les parer. »
Étonnamment, ce ne serait pas facile. Tout dépendrait de notre capacité à détourner et à modifier les bases.
« Bien. Voici les boutons Épée et Bouclier. Vous êtes-vous déjà demandé si l’attaque ou la défense était avantagée ? »
La question de l’avantage entre attaque et défense était célèbre dans le monde de l’escrime, mais la réponse était claire.
— À la question de savoir qui est avantagé, entre l’attaque et la défense, tout dépend de la personne et de son style.
Telle était la conclusion de Soliette, qui deviendrait la plus grande escrimeuse de l’avenir. Il n’y avait pas de réponse.
Ceux qui savaient enliser le combat et tenir bon dans la durée convenaient mieux au bouclier ; ceux qui pouvaient fondre sur l’adversaire comme l’éclair et en finir en un instant convenaient mieux à l’épée.
« L’avantage de l’attaque ou de la défense varie selon le style de l’escrimeur, mais, au niveau des élèves tout au moins, les statistiques montrent que la défense est plus avantageuse. D’environ trois à quatre pour cent. »
En plus, l’attaquant devait préparer le premier mouvement, tandis que le défenseur pouvait se contenter de s’entraîner tranquillement à parer.
« Par conséquent, seul l’épéiste aura le droit de choisir son adversaire. Et maintenant… »
Clap !
Jeoly frappa dans ses mains.
« Premier arrivé, premier servi. À Endex comme dans les autres lycées, le choix entre attaque et défense se fera en même temps. Si l’un des deux camps atteint d’abord deux cent vingt-cinq élèves, tous les autres seront affectés au camp opposé. Alors, dépêchez-vous de choisir. Ici, appuyez sur le bouton Épée pour attaquer, et sur le bouton Bouclier pour… »
Je fonçai aussitôt appuyer sur le bouton Épée.
Un bip retentit.
« … Oui. Shion, tu as choisi l’épée ? »
Jeoly eut un rire sans joie.
« Oui. »
« Tu n’as pas traîné. Tu avais encore deux heures pour réfléchir. »
Je n’avais pas besoin de réfléchir. Tout donner d’un coup et m’épuiser, c’était mon style. Pour gagner en défense, il fallait forcément faire durer le combat, mais avec mon endurance, c’était impossible.
Les autres se dépêchèrent à leur tour de s’avancer.
« Bien. En ligne, en ligne. Kain, épée. Asher, bouclier. Elise, bouclier. Kielli, épée. Soliette, bouclier. Gerkhen Kal Doon, bouclier… »
Ainsi, chacun choisit son camp, attaque ou défense.
« Et voilà. À Endex, on ne traîne jamais. Les autres lycées ont encore du chemin à faire… »
Jeoly consulta sa montre. Tout avait pris quinze minutes.
« Le jour de l’évaluation, vous serez tous les quatre cent cinquante réunis au même endroit. Dans un stade. Là, les attaquants choisiront leurs adversaires. »
Le dispositif était impressionnant. Enfin, c’était une école d’escrime.
En général, les chevaliers escrimeurs suivaient une voie d’élite. Bien sûr, beaucoup de chevaliers n’étaient pas escrimeurs, mais parmi les trois rangs les plus élevés, près de cinquante à soixante pour cent l’étaient.
« Il y aura aussi des spectateurs à l’évaluation. Préparez-vous. »
Autrement dit, certaines familles ou entreprises enverraient des recruteurs.
« L’évaluation aura lieu lundi prochain. Aujourd’hui, vous êtes en étude libre. Entraînez-vous avec le partenaire de votre choix ou regardez et analysez les vidéos des élèves des années supérieures, comme vous voulez. »
Entraînement libre. Asher se colla aussitôt à Kain, tandis qu’Elise disparut. Soliette resta seule, mais trop de regards étaient braqués sur elle.
« Hé, Kielli. »
Je n’eus d’autre choix que d’appeler Kielli. À la recherche d’un partenaire, il sursauta et se mit à trembler.
« Euh… euh, p-pourquoi, pourquoi~ ? Shion~ ? »
Il se tourna vers moi d’une voix étrangement tendue.
« Tu veux t’entraîner avec moi ? »
« … Ah~ euh, j’aimerais bien, mais je suis aussi à l’épée, alors~ haha, ha. »
« Oh, tu as choisi l’épée ? Je croyais que tu étais au bouclier. »
« Ha. Haha. J’aurais, j’aurais dû… »
Kielli recula et disparut.
Je n’eus d’autre choix que de rejoindre seul la salle d’entraînement individuelle. J’allumai la tablette posée dans un coin. Des dossiers portant les noms de quatre cent cinquante élèves s’alignaient à l’écran.
[173. Asher]
Asher attira soudain mon attention.
« … Il était au bouclier. »
Je lançai la vidéo d’Asher.
« Hmm. »
En effet, Asher maîtrisait l’escrime des Grandenmir à un niveau d’élite, et ses Trois formes d’épée comme ses cinq formes fondamentales étaient parfaites.
Il avait l’air posé, mais au combat, il était du genre collant. Il n’esquivait pas les coups d’épée et ne se contentait pas de parer : il déviait les attaques et épuisait son adversaire.
Bien sûr, le Corps magique serait interdit pendant l’évaluation, mais je ne pourrais pas non plus utiliser l’Épée Tranchante. Il pourrait donc être un adversaire à ma mesure.
Si Asher se contentait de défendre, je risquais de perdre.
« Hmm… »
J’étais absorbé par le choix de mon adversaire, les yeux rivés à la tablette.
Le jeudi soir, après le cours d’escrime. Au bord du lac, derrière le vieux bâtiment.
« Pour l’évaluation, tu comptes choisir qui ? »
me demanda Soliette.
« Je n’ai pas encore décidé. J’y réfléchis. »
Je devais choisir quelqu’un d’un niveau comparable au mien. Si je prenais quelqu’un de trop faible, je n’aurais aucune occasion de montrer de quoi j’étais capable.
Même si je préparais une technique de débutant, si mon adversaire ne résistait pas à un seul coup, je ne ferais que montrer ça.
Savoir choisir le bon adversaire — autrement dit, avoir « l’œil pour déceler le talent » — faisait aussi partie de l’évaluation.
« … Plus important, tu ne rentres pas chez toi ? »
Je jetai un coup d’œil à Soliette. Elle avait installé tout son petit monde au bord du lac.
À côté de la chaise en pierre que j’avais fabriquée, il y avait de tout : un sac de couchage, une lanterne, un réchaud, une casserole, des nouilles instantanées, un oreiller, une batterie externe, une tablette, un ordinateur portable et bien d’autres choses.
« Je suis mieux ici. »
« En quoi c’est mieux ? C’est ma planque. »
« Partageons-la. Et puis, comment comptes-tu préparer ta technique d’épée de débutant ? Je peux t’aider. »
Soliette changea rapidement de sujet. Je clignai des yeux.
Une idée me traversa soudain l’esprit.
« Soliette. Tu es au bouclier ? »
« Oui. »
« Hmm… »
Je réfléchis en la regardant. Soliette, qui avait dû comprendre où je voulais en venir, plissa les yeux d’un air mauvais, comme si cela l’amusait.
« … Essaie de me choisir. Je te montrerai comment défendre avec l’escrime des Arkne. »
« Dans ce cas, tu te prendrais une infinité de pénalités et tu finirais avec zéro point, non ? Les défenseurs doivent eux aussi utiliser les Trois formes d’épée des cinq formes fondamentales. »
« … »
Soliette reporta son regard malicieux sur le lac.
« Alors, tu veux bien te mettre ici ? Je vais travailler sur ma technique d’épée de débutant. »
« Tu comptes fabriquer quoi ? On ne peut pas improviser une technique d’épée de débutant. »
« Pourquoi pas ? »
« Avant de concevoir une technique d’épée de débutant, il faut passer par une analyse théorique. Il faut prendre un stylo et griffonner, c’est ce que je veux dire. Je sais que tu es plutôt du genre à foncer, mais pour cette étape, le cerveau compte davantage. »
« Comment ça ? »
Soliette leva un doigt, comme pour m’instruire.
« On croit souvent que les escrimeurs se contentent de manier l’épée en suivant leur technique. Mais, lorsqu’une équipe de chevaliers d’une organisation comme la NMA ou un escrimeur de duel possède un Diaryto, ça ne se passe pas du tout comme ça. Ils réfléchissent intensément et calculent comment exploiter leur technique, avant même d’affronter leur adversaire… C’est ce que le professeur Jeoly attend de nous. »
Je l’écoutai en silence, puis hochai la tête.
« Alors, lève-toi. Je vais aussi travailler sur ma technique d’épée de débutant. »
« … »
Le visage de Soliette se durcit.
La théorie des Trois formes d’épée des cinq formes fondamentales — autrement dit, les données — se trouvait déjà dans ma mémoire, dans mon « Bloc-notes ». Pour apprendre à la structurer et à la modifier, il me suffisait de bouger le corps.
J’écrivais avec mon corps.
« D’accord. Essaie. »
Soliette parla en tenant son épée en bois. Son visage avait pris l’air féroce d’un aigle.
« Quoi que tu fasses, tu ne réussiras pas à m’arracher un seul cheveu. »