Chapitre 6
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Traducteur/éditeur : Alyo
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◈ Mémoires d’un régresseur ◈
Chapitre 6 : le Pavillon Cheonhwa
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Dame Sang fut la première à réagir.
« Espèce de fou ! Tu as la moindre idée de ce que tu viens de faire ? Brute inculte, comment as-tu pu tuer le Grand Intendant ? Imbécile… »
« Vous. »
Ce ne fut pas moi qui interrompis Dame Sang.
C’était Yi Se-geuk, le Chef de clan.
Il était tout aussi surpris, mais pour une raison complètement différente.
« …Tu as… atteint le Royaume de Circulation ? »
« Oui. J’y suis parvenu grâce à cette boîte de pilules médicinales. Si l’Intendant en chef Jeong l’avait volée avant de s’enfuir, j’aurais peut-être stagné au Royaume d’Entrée du Qi encore un bon moment. »
Yi Se-geuk se leva d’un bond.
Puis il se rassit.
C’était un peu ridicule.
C’était la première fois que je voyais le Chef de clan dans cet état. Et je n’étais pas le seul : personne ne l’avait jamais vu ainsi.
« Comment as-tu pu atteindre le Royaume de Circulation à seulement dix-sept ans ? C’est assurément une bénédiction pour le clan Yi. Je t’ai mal jugé tout ce temps. »
Je ne pris pas la peine de répondre.
« Ha ha ha ha. »
Dame Sang n’apprécia sans doute pas de voir le Chef de clan sourire tout seul, car elle intervint aussitôt.
« Mon seigneur, il vient de tuer le Grand Intendant. Comment pouvez-vous sourire alors qu’il a fait preuve d’une telle brutalité ? Il deviendra certainement un démon à l’avenir. Il faut le punir. »
Nombreux furent ceux qui donnèrent raison à Dame Sang.
À première vue, il y avait les quatre vieux fossiles regroupés dans ce coin, les sept intendants en chef présents, et même Dame Yun.
Autrement dit, tout le monde, sauf le Chef de clan et moi.
Le visage de Yi Se-geuk se durcit aussitôt.
« Vous n’avez pas entendu ce que vient de dire le benjamin ? »
« …Pardon ? »
« J’ai été trop occupé par les affaires de l’Alliance martiale et celles du clan pour y prêter attention, mais le spectacle est édifiant. Comment la hiérarchie de notre clan a-t-elle pu tomber si bas ? »
« Que voulez-vous dire… »
« Vous osez hausser le ton devant le Chef de clan ; faut-il s’étonner que vos subordonnés ne sachent plus distinguer le juste de l’injuste ? »
Dame Sang inspira brusquement.
« Ses actes étaient excessifs ? Êtes-vous déjà sorties dans le monde martial et avez-vous vécu comme une artiste martiale ? Ce n’était pas excessif. C’était décisif. Et cet incident m’a surtout ouvert les yeux sur vous tous. »
Le regard du Chef de clan balaya la salle.
« Dire que les seuls membres de ce clan qui ont gardé la tête sur les épaules sont le benjamin et le deuxième enfant… Comment un intendant en chef a-t-il pu convoiter les biens d’un membre du clan Yi ? Le Grand Intendant aurait dû répondre de la conduite de l’Intendant en chef Jeong, et il a payé pour sa faute comme il se doit. Vous voulez punir le benjamin, qui a extirpé la pourriture du clan, au lieu de le récompenser ? Quelle sorte de loi est-ce là ? Vous avez tous perdu la raison ? »
Je gardai un visage impassible, mais j’avais envie de rire.
Franchement, c’était la première fois que je voyais le Chef de clan se comporter ainsi.
En même temps, j’avais dix-sept ans, et rares étaient ceux qui atteignaient le Royaume de Circulation à cet âge.
Le Royaume de Circulation était le premier pas vers le statut de véritable artiste martial. Un artiste martial qui l’avait atteint pouvait devenir commandant en second d’une unité d’assaut dans un autre clan.
Bien sûr, cela ne valait que pour les petits et moyens clans. Dans une grande secte, il aurait été à peu près l’équivalent d’un disciple de deuxième génération.
Ce n’était tout de même pas un royaume négligeable.
Mais l’important, c’était de savoir depuis combien de temps je m’entraînais réellement aux arts martiaux.
J’avais emprunté la voie martiale à dix ans.
La purification de la moelle ? Un fils bâtard ne pouvait même pas rêver d’une telle chose. Je n’avais pas non plus reçu le moindre soutien digne de ce nom sous forme de pilules d’élixir ou de remèdes spirituels.
J’avais commencé les arts martiaux à dix ans, mais je n’avais reçu un enseignement sérieux qu’aux alentours de quinze ans.
Autrement dit, tout le monde me prenait pour un génie des arts martiaux ayant atteint le Royaume de Circulation en seulement deux ans.
L’audience censée me punir avait pris une tout autre tournure.
« Pardonne à ce père indigne de ne pas avoir pris soin de toi jusqu’à présent. »
« Ce n’est rien. Quand on est occupé, ça arrive, non ? »
« Oui, merci de le dire. Malgré tout, je ne peux m’empêcher de m’en vouloir. Dis-moi ce que tu veux. »
Bien entendu, personne autour de nous ne tenta de l’arrêter.
Quoi qu’on en dise, le véritable maître du clan Yi était Yi Se-geuk.
Sa parole faisait loi, et sa volonté, règle.
Il y avait une chose que je voulais.
Une seule, précisément.
« Il me faut des remèdes spirituels. »
« Des remèdes spirituels ? »
« Oui. Pas des pilules d’élixir qu’on trouve chez un apothicaire. Je parle de véritables remèdes spirituels. »
« Je verrai ce que je peux trouver. Tu en as un en particulier à l’esprit ? »
Oui.
« Il me faut du ginseng centenaire. Du ginseng centenaire de première qualité, qui n’a pas perdu ses propriétés. »
Yi Se-geuk tressaillit.
Le ginseng centenaire n’était pas donné. C’en était presque drôle. Il m’avait dit de demander ce que je voulais ; j’avais donc cité quelque chose de relativement raisonnable, et pourtant il avait réagi ainsi.
« …Je crois que le ginseng centenaire coûte environ trois mille taels d’argent… Très bien. Je vais essayer de m’en procurer. »
« Merci. »
Je pensais que l’affaire s’arrêterait là, mais non.
Il semblait que notre Chef de clan avait encore quelque chose à dire.
« À bien y réfléchir, jusqu’ici, tu t’es contenté d’accompagner des caravanes marchandes. Je ne crois pas que tu aies jamais directement pris en charge les affaires du clan. »
Le contraire aurait été étonnant.
Comment quelqu’un qui n’avait rien aurait-il pu faire quoi que ce soit face au soutien dont bénéficiaient Dame Sang et Dame Yun ?
« À partir de maintenant, tu participeras aussi aux affaires du clan. »
C’est alors que Dame Yun prit la parole, comme si elle attendait justement ce moment.
« Mon seigneur, pourquoi ne pas lui confier cette affaire, alors ? »
« Quelle affaire ? »
« Eh bien… »
« …Vous ne parlez tout de même pas du Pavillon Cheonhwa ? »
« Si, mon seigneur. Avec les intérêts, la somme qu’ils n’ont pas remboursée atteint déjà neuf mille taels d’argent. Ils ne montrent aucune intention de payer. Pourquoi ne pas confier cette affaire au benjamin ? »
Je gardai le silence.
Après un instant de réflexion, Yi Se-geuk me demanda : « Tu t’en charges ? »
Hum.
« Dans ce cas, pourriez-vous m’obtenir un ginseng centenaire de plus ? »
« …Très bien. Si tu règles cette affaire comme il faut, je t’accorderai un autre ginseng centenaire ainsi qu’une bonne épée. Alors fais de ton mieux… »
Dame Sang, qui avait écouté aussi calmement que possible, le visage rouge, s’écria soudain :
« Mon seigneur ! Un seul, c’est déjà trop ; comment pouvez-vous lui en donner un autre ? Et une épée, en plus ? C’est inadmissible. Vous êtes le Chef de clan du clan Yi. Vous lui donnez un ordre, et il ose réclamer une compensation. C’est vraiment inadmissible. »
Peu m’importait.
« Madame, le Chef de clan s’exprime dans la Salle du Chef de clan. Comment osez-vous l’interrompre ? »
« …Mais… »
« Vous m’avez interrompu non pas une, mais deux fois. Est-ce que je vous parais si ridicule ? »
« Ce n’est pas ça… »
« Tant mieux, alors. Mais interrompez-moi encore une fois, et vous feriez mieux de vous préparer. Ma décision est prise ; gardez vos récriminations pour plus tard. À condition, bien sûr, d’être certaine de pouvoir me convaincre. »
Dame Sang se rassit. Le ressentiment se lisait sur son visage, mais je m’en fichais.
Et peu importait la qualité de cette fameuse bonne épée : s’il me la donnait, je comptais l’accepter.
« Compris. Je vais essayer. »
Une idée me vint alors.
« Chef de clan, puis-je vous poser une question ? »
« Oui, vas-y. »
« Dois-je récupérer ces neuf mille taels en argent ? »
Le Chef de clan répondit sans hésiter.
« Si tu rapportes quelque chose d’une valeur équivalente, cela suffira. »
« Compris. Ce ne sera pas long. J’y vais tout de suite. »
Je me retournai.
Alors que je m’apprêtais à partir, le Chef de clan me demanda : « Tu ne comptes tout de même pas y aller seul ? »
Je répondis fièrement :
« Si. »
« …Très bien. Vas-y. »
Le Chef de clan l’avait dit clairement.
La somme n’avait pas forcément à être payée en argent.
Je me dirigeai donc vers le Pavillon Cheonhwa, au cœur du Comté de Jangnyeong.
* * *
Le Comté de Jangnyeong n’était assurément pas un endroit modeste.
De nombreux marchands y transitaient, et toutes sortes de sectes martiales s’y étaient établies.
La vie nocturne y était particulièrement animée.
Quatre maisons de plaisir régnaient sur les rues nocturnes, et le Pavillon Cheonhwa les surpassait toutes.
Le cuisinier du Pavillon Cheonhwa n’était pas un homme ordinaire non plus.
L’ancien sous-chef de la cour impériale de Jeok était responsable de tous les plats qu’on y servait, et beaucoup se demandaient pourquoi.
Pourquoi un cuisinier de la cour impériale de la Nation Jeok était-il venu s’enterrer dans un coin perdu comme le Comté de Jangnyeong ?
Avec un tel parcours, il aurait pu briguer un poste plus élevé à la cour impériale de la Nation Jeok. À défaut, il aurait pu rejoindre un établissement réputé près de la capitale. Pourtant, il avait tout abandonné pour venir au Comté de Jangnyeong.
La raison était évidente.
Il était originaire du Comté de Jangnyeong.
Il était donc tout naturel qu’il choisisse l’endroit du Comté de Jangnyeong qui payait le mieux.
Pour autant, le Pavillon Cheonhwa n’était pas devenu le meilleur simplement parce que sa cuisine était délicieuse.
La qualité de ses courtisanes était telle qu’aucun établissement voisin ne pouvait rivaliser.
Des gens venaient de tout le pays pour voir une certaine Yunhwa, que l’on disait la plus belle femme de Jangnyeong.
Mais le soleil était déjà haut dans le ciel.
Aucune courtisane en vue. Elles dormaient toutes.
On ne servait pas non plus de repas à cette heure-là.
C’était l’heure des préparatifs.
Voilà qui décrivait parfaitement la situation.
Yi Do entra dans le Pavillon Cheonhwa, presque désert.
Un employé qui faisait le ménage s’approcha de lui.
« Que nous vaut votre visite ? Nous sommes encore en train de préparer l’ouverture… »
« Le propriétaire est-il là ? »
« Le propriétaire… ? »
« Oui, le propriétaire. Il s’appelait… Jeok Gae-san, c’est ça ? Je n’ai entendu son nom qu’en passant, alors je ne m’en souviens pas très bien. »
« Oui, c’est bien le nom du propriétaire de notre Pavillon Cheonhwa. Avez-vous rendez-vous avec lui ? »
« Non. »
« …Alors, à qui dois-je vous annoncer ? »
Yi Do esquissa un sourire.
« Dites au propriétaire qu’un membre du clan Yi est venu. »
« …Oui, compris. »
Alors que l’employé s’apprêtait à monter, un homme sortit de la cuisine et prit la parole.
« Arrêtez. Inutile d’y aller. »
Sa voix était grave.
L’employé eut l’air embarrassé.
« Ah, directeur adjoint. »
C’était exact. Cet homme était Cheong Heon, le directeur adjoint du Pavillon Cheonhwa.
Il s’avança vers Yi Do.
Il était gigantesque. Yi Do était grand lui-même — il mesurait six pieds —, mais cet homme le dépassait encore.
Il avait bien une tête de plus que Yi Do.
« Alors, tu viens du clan Yi ? »
« Oui. Inutile que je vous explique la raison de ma venue, n’est-ce pas ? »
« Eh bien, je pense que si. Je n’ai aucune idée de ce qui pourrait amener quelqu’un du clan Yi ici. »
Yi Do leva la tête et croisa le regard de Cheong Heon.
« Vous ne savez pas ? »
La paupière de Cheong Heon tressaillit.
« Vous ne savez vraiment pas ? »
« …Je ne sais pas. »
« Très bien. L’ignorance n’est pas un crime, alors je vais vous expliquer moi-même. Le capital que vous avez emprunté au clan Yi s’élève à 7 840 taels d’argent. Les intérêts se montent à 948 taels. Cela fait 8 788 taels au total. Je suis venu récupérer jusqu’au dernier tael. Et si vous vous adressez encore une fois à moi avec irrespect, je vous arrache la gorge et vous tue sur-le-champ. Alors surveillez votre langue. »
En temps normal, Cheong Heon aurait ri en entendant les paroles de Yi Do.
Cette fois, il n’en fut pas capable.
Une étrange sensation l’envahit.
L’allure de Yi Do.
Et cette intention meurtrière qui lui hérissait tout le corps.
Cheong Heon s’efforça de sourire.
« …Ha ha. Il semblerait que le Troisième Jeune Maître du clan Yi ait été contrarié par ma façon de lui parler. Je vous prie de m’excuser, même si je m’y prends un peu tard. »
« J’accepte vos excuses. Maintenant, allons droit au but. »
« …Très bien. Vous voilà enfin chargé des affaires du clan, et je regrette sincèrement que votre première tâche se solde par un échec. »
« Vous le regrettez ? »
« Oui. Bien sûr, nous voulons rembourser l’argent emprunté au clan Yi. Mais la situation du Pavillon Cheonhwa… n’est pas aussi bonne qu’elle en a l’air. Nous allons faire de notre mieux pour réunir la somme. En attendant, veuillez partir. »
« Cela m’est égal. Apportez-moi 8 788 taels. »
« …Jeune Maître, comment pouvez-vous dire cela ? Nous ne prétendons pas refuser de rembourser. Nous vous demandons seulement un peu plus de temps. Comme vous le savez, l’économie ne se porte pas très bien ces derniers temps. Il y a les salaires des courtisanes, les ingrédients, et toutes les dépenses qui ont augmenté par rapport à avant. Ces temps-ci… c’est difficile. »
Tout le monde savait que le Pavillon Cheonhwa raflait l’argent du Comté de Jangnyeong. Cheong Heon avait débité cette excuse absurde sans ciller, mais il ne remarqua qu’alors que la présence de Yi Do s’était faite pesante.
Yi Do prit la parole.
« Je suis venu récupérer de l’argent. Pourquoi faudrait-il que je sache tout cela ? »
« … »
« Alors, laissez-moi vous proposer quelque chose. »
« …Je vous écoute. »
« Soit vous me remettez les 8 788 taels, soit vous me donnez quelque chose d’une valeur équivalente. »
Cheong Heon pencha la tête.
« Une valeur… équivalente ? »
« Oui. Une valeur équivalente. »
Yi Do promena le regard autour de lui, sans un mot.
Le Pavillon Cheonhwa était un bâtiment de cinq étages.
Son emplacement était excellent.
Quant à son activité, elle marchait plus que bien.
Personne ne croyait à ces histoires de temps difficiles.
C’était un bâtiment de grande valeur.
Assez précieux pour qu’il le convoite.
« Le Pavillon Cheonhwa. Voilà qui devrait valoir une somme équivalente. »
« …Quoi ? »
« Je dis que je vais prendre le Pavillon Cheonhwa. »
« …Vous avez perdu la tête ? »
« J’en ai l’air ? »
« Si vous n’êtes pas fou, pourquoi débitez-vous de telles absurdités ? Je n’aurais jamais cru que le clan Yi se comporterait comme une bande de voyous. Vous êtes en train de… »
« Qu’est-ce que je vous ai dit tout à l’heure ? »
« …Quoi ? »
« Je vous ai dit que je vous arracherais la gorge et vous tuerais si vous vous adressiez encore une fois à moi avec irrespect. Vous ne vous en souvenez pas ? »
Cheong Heon voulut répondre, mais il était trop tard.
Il avait eu plusieurs occasions.
La main gauche de Yi Do, tendue devant lui, saisit Cheong Heon à la gorge.
Sa poigne se resserra.
Puis il l’arracha.
« Ghk. »
Le sang jaillit dans toutes les directions. Cheong Heon s’effondra sur place, les mains crispées sur son cou déchiqueté, où seul l’os était encore visible.
Il croisa le regard de Yi Do, qui le contemplait en silence.
Une ombre recouvrit le visage de Cheong Heon.
C’était le pied de Yi Do.
Crac !
Le visage de Cheong Heon fut écrasé sous son pied.
Le cadavre qui s’affala sur le sol n’avait plus d’importance.
Yi Do tourna les yeux vers l’employé, assis par terre, figé et le regard vide.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« O-oui… ? »
« Allez chercher le propriétaire. »
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