Chapitre 3 779
Ce fut précisément à cause de cette règle tacite que Chu Feng en conclut que la personne qui l’avait sauvé n’était probablement pas un simple villageois.
Il devait plutôt s’agir d’un villageois doté d’une certaine force. Sans cela, comment aurait-il pu bâtir un palais aussi somptueux dans un village aussi pauvre et modeste, sans que personne s’y oppose ?
« Jeune homme, tu es réveillé ? »
Alors que Chu Feng était perdu dans ses pensées, une voix d’une extrême douceur retentit derrière lui.
En se retournant, Chu Feng aperçut une femme d’âge mûr qui le regardait. Elle avait à peu près le même âge que la mère de Song Ge, soit un peu plus de mille ans.
Pourtant, elle paraissait bien plus jeune que la mère de Song Ge. Son teint était rose et son visage ne portait que très peu de rides.
À la voir, on comprenait que cette femme menait une vie agréable et jouissait d’une excellente santé.
« Aînée, est-ce vous qui m’avez sauvé ? » demanda Chu Feng.
« Pourquoi m’appeler “Aînée” ? Je ne saurais prétendre à un tel honneur. Appelle-moi tante Liu, comme tous les villageois d’ici », répondit tante Liu avec un grand sourire.
« Merci de m’avoir sauvé, tante Liu. » Chu Feng joignit les poings en signe de gratitude.
Il savait que tante Liu n’avait pas eu besoin de le sauver pour qu’il s’en sorte, mais tout le monde n’aurait pas accepté de porter secours à un inconnu.
Le fait qu’elle ait voulu l’aider prouvait que tante Liu était une personne au grand cœur.
« Tu pars déjà ? Pourquoi ne pas rester manger avant de repartir ? » lui proposa tante Liu.
« Tante Liu, ce n’est pas la peine. J’ai encore quelque chose à faire », répondit Chu Feng.
« Si ce n’est pas urgent, reste donc manger. J’ai préparé le repas tout spécialement pour toi », insista tante Liu avec enthousiasme.
En entendant « tout spécialement », Chu Feng fut touché.
Il accepta donc de rester.
Peu après être retourné dans le palais, Chu Feng sentit une délicieuse odeur.
Cela faisait très longtemps qu’il n’en avait pas senti une pareille.
À son niveau de cultivation, manger, boire et dormir n’avaient plus aucune importance.
Sauf circonstances particulières, ils n’avaient ni faim, ni soif, et n’éprouvaient pas le besoin de dormir.
Pour les cultivateurs comme Chu Feng, manger n’était plus nécessaire. S’ils le faisaient, c’était seulement pour goûter les plats. Ils ne prenaient que quelques bouchées, sans se remplir l’estomac.
À cet instant, pourtant, Chu Feng eut réellement envie de manger.
C’était parce que la cuisine de tante Liu dégageait un parfum tout particulier.
C’était l’odeur du foyer. Une odeur qu’il n’avait retrouvée que dans la famille Chu, sur le Continent des Neuf Provinces du Royaume inférieur des Ancêtres martiaux.
Une fois à table, Chu Feng constata que tante Liu s’était vraiment donné beaucoup de mal.
Elle avait préparé huit plats différents : du poulet, du canard, du poisson et du bœuf.
Chu Feng en fut d’autant plus touché. Ils n’étaient que deux inconnus que le hasard avait réunis, et pourtant tante Liu le traitait avec tant d’égards. C’était vraiment rare.
Tout en mangeant, Chu Feng se mit à discuter avec tante Liu.
Il apprit qu’elle était une simple villageoise, mais que sa fille, elle, ne l’était pas.
Sa fille s’appelait Wang Lian.
Peu après la naissance de Wang Lian, son père avait trouvé la mort, pris dans les ondes de choc d’un combat entre cultivateurs martiaux qu’il observait.
Ainsi, tante Liu avait élevé seule Wang Lian.
Heureusement, celle-ci ne l’avait pas déçue. Elle avait un talent exceptionnel pour la cultivation martiale et, à seulement trois cent treize ans, avait déjà atteint le sommet du niveau Immortel véritable. De plus, elle était désormais Ancienne du Monastère de la Purification du Vide.
Certes, ses accomplissements n’avaient rien d’impressionnant aux yeux de quelqu’un comme Chu Feng, mais Wang Lian était une génie de premier plan aux yeux des villageois, et même du Monastère de la Purification du Vide.
À vrai dire, si Wang Lian avait vécu dans le Grand Royaume supérieur des Mille Mondes, elle aurait tout de même été considérée comme une génie pour son âge et son niveau de cultivation.
Malheureusement, elle se trouvait dans le Royaume supérieur de la Réincarnation…
Par piété filiale, Wang Lian avait voulu emmener tante Liu vivre auprès d’elle.
Mais tante Liu avait insisté pour rester au village, expliquant à Wang Lian qu’elle avait pris ses habitudes là-bas.
Wang Lian avait donc décidé de faire construire un palais où sa mère pourrait vivre.
Au début, tante Liu s’y était opposée. Mais devant l’insistance de Wang Lian, elle avait fini par accepter.
Tante Liu ne voulait pas faire étalage de sa situation, de peur que les autres villageois ne lui en veuillent. Pourtant, à sa grande surprise, pas un seul n’osa élever la moindre objection.
En racontant tout cela à Chu Feng, tante Liu eut un sourire amer.
À cette expression, Chu Feng comprit que les villageois n’étaient certainement pas de bonnes gens, heureux pour elle.
Autrefois, ils avaient sans doute dû la maltraiter.
Pourquoi personne n’osait-il protester contre le palais si somptueux qu’on avait fait construire pour tante Liu dans le village ?
Tout simplement parce que sa fille, Wang Lian, était Ancienne au Monastère de la Purification du Vide. Les villageois la craignaient et n’osaient donc pas s’en prendre à tante Liu.
« Mère, je suis rentrée. »
Alors que Chu Feng et tante Liu discutaient, une voix retentit de l’extérieur du palais.
Chu Feng se tourna vers elle et vit plusieurs personnes entrer.
Elles venaient toutes du Monastère de la Purification du Vide.
À leur tête se trouvait une jeune femme. Bien que ses traits fussent assez ordinaires, elle avait une allure légèrement hors du commun et possédait la cultivation du sommet du niveau Immortel véritable.
Il s’agissait sans aucun doute de Wang Lian, la fille de tante Liu.
Quant aux autres, ils portaient tous la même tenue. C’étaient des disciples du Monastère de la Purification du Vide.
Ils transportaient plusieurs grands coffres. Chu Feng devina qu’ils contenaient des pilules médicinales et des herbes favorisant la cultivation.
Ces ressources n’avaient rien de précieux, mais elles seraient certainement utiles à quelqu’un du niveau de cultivation de tante Liu.
Wang Lian voulait probablement les lui offrir.
« Qui est-ce ? »
Wang Lian était arrivée à la table du repas. En voyant Chu Feng, elle afficha aussitôt son mécontentement.
« Je suis Asura. Ravi de faire votre connaissance. »
Chu Feng se leva aussitôt et s’inclina respectueusement devant Wang Lian.
Mais celle-ci ne daigna même pas lui accorder un regard. D’un ton légèrement réprobateur, elle s’adressa à tante Liu.
« Mère, combien de fois dois-je te le dire ? Ne ramène pas n’importe qui à la maison. »
« Les règles du Monastère de la Purification du Vide sont très strictes. Je ne les enfreindrai certainement pas en faisant entrer ces vauriens dans notre monastère. Si même les villageois d’ici n’y ont pas accès, alors les étrangers n’ont aucune chance », déclara Wang Lian.
« Lian’er, ne dis pas de bêtises. Ce jeune homme n’est pas venu te demander de l’aide. »
Tante Liu expliqua à Wang Lian comment elle avait rencontré Chu Feng.
« Humph ! Les gens sont donc tous aussi vils, de nos jours ? Tu as fait exprès de te donner l’air blessé pour “tomber par hasard” sur ma mère et l’approcher. » Wang Lian lança un regard méprisant à Chu Feng.
Elle le prenait vraiment pour un être méprisable, persuadée qu’il avait délibérément approché sa mère dans l’espoir d’obtenir son aide.
Chu Feng ne savait vraiment pas s’il devait rire ou pleurer devant le raisonnement de Wang Lian.
« Mademoiselle Wang, vous vous méprenez », dit-il avec un sourire.
Mais sa politesse ne lui valut qu’un rugissement furieux de Wang Lian : « Un vil individu comme toi n’a pas le droit de m’adresser la parole ! »
« Dégage tout de suite ! Sinon, ne viens pas te plaindre si je me montre impolie ! »
Autrefois, Chu Feng aurait certainement donné une petite leçon à une femme aussi arrogante.
Mais tante Liu avait vraiment trop bon cœur. Par égard pour elle, il ne se mit pas en colère.
« Tante Liu, dans ce cas, je vais prendre congé », lui dit Chu Feng. Puis il quitta le palais.
« Ne te montre plus jamais devant moi ! Si je te revois, je te coupe les jambes ! »
À peine Chu Feng eut-il quitté le palais que la voix menaçante de Wang Lian retentit à l’intérieur.
Chu Feng sourit et secoua la tête.
Comment un lion pourrait-il prendre au sérieux les menaces d’un mouton ?