Chapitre 327
Une petite ville apparut devant Chu Feng. De loin, il remarqua qu’une foule s’était rassemblée devant une immense demeure. Les gens faisaient la queue, comme s’ils attendaient qu’on leur distribue quelque chose.
Comme il venait pour la première fois dans les environs, Chu Feng préféra éviter les ennuis et ne pas révéler sa puissance. Il descendit discrètement du ciel, puis entra dans la ville à pied.
Cette fois, il constata qu’il s’agissait vraiment d’une petite ville ordinaire, encore plus modeste que le Bourg de la Montagne inclinée où vivait autrefois la famille Chu. La plupart des habitants étaient de simples gens du peuple, et il n’y avait même pas de restaurant.
Pourtant, la ville comptait une immense demeure. À cet instant, plusieurs centaines de citoyens faisaient la queue, formant comme un long dragon. Ils s’étaient rassemblés devant les portes de la demeure pour recevoir de la nourriture.
« Ah, le Seigneur Li est vraiment quelqu’un de bien ! Chaque mois, il distribue de la nourriture à nous autres, les pauvres. »
« Cette année, les catastrophes naturelles ont été nombreuses et les récoltes ont été fortement réduites. Sans le Seigneur Li, qui nous a donné de quoi manger, je crois que nous serions déjà morts de faim. »
En écoutant les discussions des citoyens, Chu Feng apprit qu’on distribuait de la nourriture gratuitement. À en juger par la demeure du Seigneur Li, qui n’était certes pas resplendissante d’or et de jade, celui-ci semblait avoir les moyens. Sa résidence était en tout cas bien plus imposante que les chaumières des autres habitants.
Cela signifiait que, même s’il ne vivait pas dans le luxe, le Seigneur Li devait au moins manger de bons plats : du poulet, du canard, du poisson et autres mets du genre. Chu Feng ne fit donc pas la queue. Sous les regards curieux et variés de la foule, il se dirigea vers les portes de la demeure Li.
« Halte ! Pour recevoir de la nourriture, il faut faire la queue. Qui vous a permis de passer devant tout le monde ? » En le voyant, plusieurs gardes de la résidence, de grands gaillards à la carrure imposante, le désignèrent du doigt et l’interpellèrent.
Ces hommes robustes étaient au deuxième niveau du Royaume de l’Esprit. Leur cultivation était dérisoire, mais ils n’en restaient pas moins impressionnants comparés aux citoyens, qui n’en possédaient aucune.
« Je ne suis pas venu chercher de la nourriture. Je suis venu en acheter », répondit Chu Feng avec un léger sourire.
« Acheter de la nourriture ? » À ces mots, un homme d’âge mûr à la moustache en forme de huit, vêtu de beaux habits, sortit de la cour. Quand il vit les vêtements élégants et le visage juvénile de Chu Feng, ses yeux s’illuminèrent aussitôt. Il s’approcha en ricanant : « Jeune héros, combien de nourriture souhaitez-vous acheter ? »
[Note : huit = « 八 »]
« Je veux seulement acheter de quoi faire un repas. Apportez-moi votre meilleur vin et vos meilleures viandes, et préparez-moi un festin. Je vous garantis que vous ne le regretterez pas. »
« Bien, jeune héros. Suivez-moi, je vous prie. » L’homme à la moustache en forme de huit l’invita à entrer, un sourire sournois aux lèvres, puis lança aux gaillards qui se tenaient près de lui : « Qu’est-ce que vous attendez ? Courez à la cuisine et dites-leur de préparer un festin digne de ce nom pour notre jeune héros ! Et que ça ne traîne pas ! »
Qui était Chu Feng ? Malgré son jeune âge, il avait bouleversé toute la Province d’Azur ! Il comprit naturellement que l’homme à la moustache en forme de huit le prenait pour un riche. Comme il était encore très jeune, celui-ci comptait profiter de l’occasion pour l’escroquer.
Chu Feng était toutefois trop paresseux pour s’en préoccuper : il avait vraiment faim et voulait simplement faire un bon repas. Quant à l’argent, il n’en manquait pas.
On le conduisit ensuite dans une salle plutôt élégante. Il fallait reconnaître que l’homme à la moustache en forme de huit ne traînait pas. En un rien de temps, la table se retrouva couverte de plats.
Peut-être parce qu’il mourait de faim, ou peut-être parce que les plats sentaient si bon, mais tandis qu’il contemplait la table, Chu Feng en eut presque des étoiles devant les yeux. La bouche déjà pleine de salive, il retroussa sa manche, dévoila son bras et s’apprêta à se remplir la panse.
« Attendez. » Mais à cet instant, l’homme à la moustache en forme de huit l’arrêta soudain. Il ricana et lui dit avec un sourire : « Jeune héros, ce n’est pas que je ne vous fasse pas confiance, mais ces bons plats ont nécessité beaucoup d’ingrédients. D’ordinaire, même notre maître n’oserait pas se montrer si prodigue. Si vous ne pouvez pas fournir quelque chose d’une valeur équivalente, je ne pourrai pas me justifier auprès de lui en rentrant. »
« Bon sang. » Chu Feng se mit en colère. Il croyait donc qu’il n’avait pas de quoi payer son repas ? Il porta la main au Sac cosmique attaché à sa taille, décidé à en sortir n’importe quel objet pour clouer le bec à l’homme à la moustache en forme de huit.
« Merde. » Ce simple geste, qui semblait insignifiant, fit changer le visage de Chu Feng. À sa grande stupéfaction, son Sac cosmique ne contenait rien d’autre que la Boussole des Esprits du Monde et quelques réserves de matériel. Il était complètement vide. Pas même un poil !
À cet instant, Chu Feng se souvint qu’il avait trié son Sac cosmique lorsqu’il se trouvait au Cimetière des Mille Os. Il avait confié à Li Zhangqing les objets qu’il jugeait inutiles, tandis que les médicaments profonds et les autres ressources qu’il avait gardés avaient tous été consommés pendant sa cultivation.
Chu Feng était désormais incapable de sortir un objet d’une valeur équivalente pour payer le festin. Après tout, il n’avait conservé que des choses dont il avait besoin, et chacune était inestimable. Les donner à cet homme à la moustache en forme de huit aurait été fort ennuyeux ; et même s’il en sortait une, l’autre ne saurait peut-être pas la reconnaître.
« Dites-moi, jeune héros, vous n’avez pas l’intention de manger puis de filer sans payer, tout de même ? » L’homme à la moustache en forme de huit le regarda de travers. Son sourire prévenant avait complètement disparu, remplacé par une lueur féroce. Au même moment, plusieurs grands gaillards accoururent de l’extérieur. À les voir, ils semblaient prêts à s’en prendre à Chu Feng.
Chu Feng était lui aussi furieux. Il songea à son statut, à sa force. Et voilà qu’une bande de mendiants le méprisait ! Son premier réflexe fut de lever la main et de leur décocher un coup capable d’arracher le toit, pour leur montrer sa puissance et leur faire comprendre leur erreur.
Mais, en y réfléchissant mieux, Chu Feng reconnut qu’il était en tort. Il n’avait pas d’argent pour payer son repas, c’était un fait, et ce n’était pas une bonne idée de régler le problème par la force. Il n’avait certes peur de rien, mais il n’était pas un criminel qui ne faisait que commettre des méfaits. Il ne pouvait naturellement pas se montrer aussi arrogant et tyrannique en abusant des faibles.
« Qu’est-ce que vous faites tous ? » À cet instant, un vieil homme poussa depuis l’extérieur de la salle un cri sévère. Un homme d’une soixantaine d’années entra alors.
Le vieillard portait des vêtements très anciens et avait l’air aussi négligé qu’un homme qui parcourait les rues la nuit en frappant un gong pour annoncer l’heure. Pourtant, dès qu’il parut, l’homme à la moustache en forme de huit et les autres gaillards se firent aussitôt beaucoup plus humbles.
« Seigneur, ce type veut manger et partir sans payer », expliqua précipitamment l’homme à la moustache en forme de huit, visiblement terrifié par le vieillard.
À cet instant, Chu Feng comprit enfin que ce vieil homme à l’apparence quelconque était le maître de cette grande demeure : le Seigneur Li, que les citoyens disaient bon et généreux, toujours prêt à distribuer ses richesses aux autres.
« Vraiment… On dit bien que tout visiteur est un hôte. Ce n’est qu’un repas ; fallait-il vraiment lui réclamer de l’argent, et même l’attaquer ? »
« Pourquoi ne présentez-vous pas vos excuses à cet hôte ? » Après avoir entendu les explications de l’homme à la moustache en forme de huit, le Seigneur Li se mit encore plus en colère et les réprimanda sèchement en les montrant du doigt.
Dans ces circonstances, l’homme à la moustache en forme de huit et les autres gaillards ne purent que présenter leurs excuses à Chu Feng, l’un après l’autre. Celui-ci se sentit alors un peu embarrassé.
« Mon ami, vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ? Où vous rendez-vous ? » Le Seigneur Li s’assit près de Chu Feng et lui demanda avec un sourire.
Chu Feng avait cessé de se retenir et engloutissait les plats à toute vitesse. Ce ne fut qu’après avoir entendu la question du Seigneur Li qu’il s’essuya la bouche, toute graisseuse, et répondit : « En effet, je ne suis pas d’ici. Je viens de la Province de l’Esprit et je me rends à la Montagne des Dix Mille Monstres. »
« Quoi ? La Montagne des Dix Mille Monstres ?! »
En entendant ces trois mots, non seulement le maître Li, mais presque tous ceux qui se trouvaient sur place changèrent radicalement de visage. Ils en furent vivement effrayés. Le Seigneur Li vacilla même sur sa chaise et faillit en tomber. Sans les réflexes rapides de Chu Feng, qui le rattrapa à temps, il se serait sûrement retrouvé par terre, les quatre fers en l’air.