Chapitre 1 309
« Hé… » À ces mots, Chu Feng eut un rire dépité. « Frère Li Xiang, je ne vais pas rester ici indéfiniment. »
« Je suis venu ici pour rencontrer l’Ancien Hong Qiang. Je ne ferai que l’attendre un petit moment. Probablement moins d’un mois. Au bout d’un mois, que j’aie réussi à le voir ou non, je partirai quand même. »
« Si tu veux que je protège la Forêt de Bambous délaissée dès maintenant, je peux le faire. Je suis aussi convaincu de pouvoir assurer sa sécurité, au moins pour un temps. »
« Mais… que se passera-t-il quand je serai parti ? À quoi les disciples de la Forêt de Bambous délaissée devront-ils faire face ? »
« Ça… » Li Xiang se tut. Il n’avait pas réfléchi à ce problème.
Pourtant, il devinait ce qui arriverait. Si Chu Feng parvenait à défendre la dignité de la Forêt de Bambous délaissée tant qu’il était là, les disciples de cette forêt subiraient sans aucun doute des humiliations encore plus cruelles après son départ.
« À vrai dire, l’Ancien Hong Qiang a tout à fait raison. La dignité de chacun lui appartient. S’ils n’y tiennent même plus eux-mêmes, comment pourrais-je la protéger à leur place ? » Chu Feng tapota l’épaule de Li Xiang en souriant.
« Non, moi, j’y tiens. » Une voix juvénile retentit à cet instant. En se tournant vers elle, ils découvrirent un garçon de douze ans.
Il portait des vêtements très usés et ses cheveux étaient en bataille. On aurait dit un petit mendiant.
Pourtant, son visage avait encore toute la fraîcheur de l’enfance. Ce n’était qu’un garçon, pas encore un homme.
Il lui manquait toutefois un bras et il n’avait qu’un œil. Des cicatrices profondes et impressionnantes marquaient son bras et son œil manquants.
« Grand frère, moi, je tiens à ma dignité. Je veux la retrouver. Je veux retrouver mon corps. »
« Peux-tu m’aider à retrouver mon corps ? » Le garçon s’approcha de Chu Feng et lui posa la question avec sérieux.
Chu Feng en fut profondément ému. Bien qu’il n’eût que douze ans, le garçon cultivait déjà au premier niveau du Royaume du Profond.
Une telle cultivation n’avait peut-être rien d’exceptionnel dans la Terre sacrée du Martialisme, mais dans le continent des Neuf Provinces, voire dans la Région de la Mer orientale, on l’aurait considéré comme un génie hors pair.
Après tout, Chu Feng n’avait atteint le Royaume de l’Esprit qu’à quinze ans. À l’époque, les experts du Royaume du Profond lui avaient paru terrifiants.
Et ce petit garçon, lui, avait atteint le Royaume du Profond à seulement douze ans.
Malheureusement, il était né dans un monde de cultivation d’une cruauté extrême : la Terre sacrée du Martialisme.
Ainsi, même s’il avait atteint le premier niveau du Royaume du Profond à un si jeune âge, la plupart des gens ne voyaient en lui qu’un déchet.
« Il s’appelle Ming. Jusqu’à ses huit ans, il a vécu dans une famille très riche. Mais, cette année-là, sa famille a été massacrée. Il a été le seul survivant. »
« Plus tard, frère Shao, de notre Forêt de Bambous délaissée, l’a trouvé. Pris de pitié pour lui, frère Shao a décidé de le ramener ici », expliqua Li Xiang à Chu Feng.
« Tu veux vraiment retrouver ta dignité et ton corps ? » demanda Chu Feng.
« Je porte une haine aussi profonde que l’océan. Si je ne peux même pas retrouver ma dignité, comment pourrais-je venger ma famille ? »
« Je veux retrouver ma dignité. Je veux devenir un homme droit, à l’esprit indomptable. Ce n’est qu’ainsi que je pourrai venger ma famille. Sinon, je n’en aurai même pas le droit. »
Ming le jura. Malgré son très jeune âge, son regard était acéré. Chu Feng comprit qu’il portait un lourd fardeau.
Chu Feng avait lui aussi connu la douleur de voir sa famille exterminée. Il savait donc très bien à quel point le désir de vengeance pouvait être puissant.
« Très bien. Je vais t’aider », répondit Chu Feng sans hésiter. Il avait décidé d’aider ce garçon qui nourrissait une haine aussi profonde que l’océan.
« Ming, qu’est-ce que tu fais ici ? Reviens tout de suite avec moi. »
Un homme d’âge mûr accourut alors en boitant. Il saisit la main de Ming et voulut l’emmener.
« C’est frère Shao, celui qui a ramené Ming. Même s’il n’est pas son père biologique, il le traite comme son propre fils depuis quatre ans. »
« Il n’a pas réussi à le protéger, mais il s’est toujours très bien occupé de lui. Il est même allé jusqu’à lui donner une partie de ses ressources de cultivation », murmura Li Xiang à Chu Feng.
« Non, je ne rentre pas ! Je veux retrouver ma dignité et venger ma famille. Je refuse de rester un lâche sans courage ! »
Ming s’emporta. Il se débattit pour échapper à l’emprise de frère Shao et se mit à crier. Mais il n’avait qu’un bras, et frère Shao était un Seigneur martial. Ses efforts étaient donc vains : il ne parvenait pas à se libérer.
« Ming, quelles sottises tu racontes ? Ceux qui ont tué ta famille ne sont pas des gens ordinaires. Tu ne peux pas les venger. Mieux vaut que tu mènes une vie normale et tranquille », tenta de le raisonner frère Shao.
« Non ! Peu importe leur puissance, je les tuerai quand même. Sinon, je ne pourrai jamais regarder mes frères, mes sœurs, mes oncles, mes tantes et, surtout, mes parents en face. » Ming se débattait de plus en plus fort et criait toujours plus fort. Des larmes coulaient déjà du coin de ses yeux.
« Toi… Tu deviens vraiment de plus en plus désobéissant. » Frère Shao renonça à essayer de raisonner Ming et l’attrapa de force pour l’emmener.
« Lâche-le. » Mais une voix retentissante s’éleva à cet instant. Le ciel et la terre tremblèrent sous ses accents, et les bambous se mirent à osciller violemment.
Frère Shao fut si effrayé qu’il se mit à trembler. Il lâcha précipitamment la main de Ming et recula de plusieurs pas. En un instant, il était devenu livide et ruisselait de sueur. Chu Feng l’avait terrifié.
« Ming, je vais te le demander encore une fois : veux-tu retrouver ton corps et ta dignité ? » demanda Chu Feng.
À cette vue, frère Shao s’empressa d’intervenir : « Petit frère, Ming est encore très jeune. Tu ne dois surtout pas prendre ses paroles au sérieux. »
« Tais-toi. » Chu Feng fronça les sourcils et le rabroua d’un ton furieux. Frère Shao en fut si effrayé que son corps se raidit. Il resta immobile, comme pétrifié.
Depuis toutes ces années qu’on le maltraitait, frère Shao pensait avoir rencontré toutes sortes de scélérats. Mais à cet instant, il comprit qu’il s’était trompé.
Le jeune homme raffiné et courtois qui se tenait devant lui était plus effrayant que tous ceux qu’il avait croisés jusque-là. On aurait dit un démon. Frère Shao n’osa pas prononcer un mot de plus. S’il le faisait, ce démon pourrait bien le tuer.
« Ming, c’est ton choix. À toi de décider. Veux-tu retrouver ta dignité et venger ta famille, ou y renoncer, te laisser humilier par les autres et vivre toute ta vie à leur merci ? » demanda encore Chu Feng.
« Je veux retrouver ma dignité !!! »
« Je veux venger ma famille !!!! »
« Je ne veux pas vivre à la merci des autres ! Je veux être au-dessus d’eux !!!!! »
Ming hurla à s’en arracher la voix. Il était bouleversé et n’avait plus rien d’un enfant. Pourtant, aux yeux de Chu Feng, c’était là le véritable Ming.
« Très bien. Je vais t’aider. »
Sur ces mots, Chu Feng mit lui-même en place une Formation spirituelle et rendit son corps à Ming.
« Grand frère Chu Feng, tu es incroyable ! Tu as réussi à me rendre mon corps si vite. La dernière fois que frère Li m’a aidé, ça avait pris beaucoup plus de temps. »
En voyant son corps rétabli, Ming se mit à sautiller de joie et laissa paraître son côté enfantin.
Il trouvait cela absolument incroyable. Chu Feng lui avait rendu son corps à une vitesse folle : tout avait été rétabli presque instantanément. Cela lui semblait miraculeux, à peine croyable.
En même temps, son admiration pour Chu Feng grandit. Il le trouvait très puissant, bien plus encore que ne le lui avait décrit Li Xiang.