Chapitre 61
Cheongwol perdit toute conscience de son environnement à cet instant.
Tous les regards étaient braqués sur lui.
Han Seojin, contrairement aux autres roturiers, ne levait pas les yeux vers l’auberge.
Il traversait la foule avec indifférence, comme quelqu’un qui poursuivait un tout autre objectif.
La direction dans laquelle Cheongwol regardait — le dos de Dang Soran.
Cheongwol tourna précipitamment la tête pour vérifier l’état de Dang Soran.
Heureusement, celle-ci n’avait toujours pas remarqué la présence de Han Seojin.
Poussée par une impulsion inexplicable, Cheongwol afficha une expression factice dont elle n’avait même pas conscience.
Elle sourit et lança une conversation totalement hors de propos.
« Au fait, Senior… »
Mais l’attention de Cheongwol restait rivée sur Han Seojin.
Il fendait la foule, s’éclaircit soudain bruyamment la gorge, puis entonna une chanson avec ses piètres talents.
C’était un désastre.
Faux, voix qui se brise.
Et au milieu, il perdit le rythme et recommença depuis le début.
Cette vision était bizarrement mignonne… non, tellement idiote qu’elle faillit en rire, mais Cheongwol se retint, en pensant à Dang Soran.
Franchement, une partie d’elle était agacée.
Le type qui n’avait pas montré son visage quand elle le cherchait se mettait maintenant à faire du raffut et à chanter devant l’auberge où étaient réunis les talents de la jeune génération ?
Et si Dang Soran l’entendait ?
…Ou bien le faisait-il exprès ?
Elle aurait vraiment dû se mettre plus en colère ce jour-là.
Quoi ? Si tu te tiens bien, je jouerai avec toi ?
Espèce de taré.
Pour qui se prend-il, à parader comme ça.
…Il ne jouerait pas dans la Capitale Sacrée, donc elle le verrait au retour sur le Mont Emei.
Là, elle lui dirait vraiment ses quatre vérités.
« … »
Les yeux de Cheongwol s’assombrirent.
Oui, elle lui ferait vivre l’enfer.
Pour qu’il n’ait plus jamais l’idée de s’enfuir.
…Pour qu’il ne disparaisse plus jamais sans un mot.
« …Wol-ah ? Ça va vraiment ?
— Hein ? Oh, oui. Ça va. »
Peu importe, pour l’instant, quoi qu’il fasse de fou, elle devait l’ignorer.
Cheongwol jeta un dernier regard à Han Seojin.
Et elle le surprit à la fixer intensément, ce qui la fit sursauter.
Cheongwol cacha son trouble momentané et inspira profondément.
Pour ne pas trahir sa surprise, elle tourna la tête comme si elle contemplait doucement le paysage par la fenêtre.
Mais du coin de l’œil, elle continuait à l’observer.
Lui aussi la regardait.
Au milieu de la marée humaine, Cheongwol ne pouvait se défaire de l’impression qu’un lien étrange s’était noué entre eux deux seuls.
Han Seojin fit un signe de la main.
Cheongwol déchiffra son message à partir des gestes.
Han Seojin pointait plusieurs fois le sol.
« …Aujourd’hui. »
Il pointa le soleil dans le ciel, puis fit glisser sa main vers l’ouest.
« …Ce soir. »
Puis il désigna la ruelle étroite à l’extérieur de l’auberge.
« …Cette ruelle. »
Le cœur de Cheongwol se serra violemment.
Était-ce une invitation à jouer ?
Parce qu’elle s’était bien tenue ces derniers temps ?
…Qu’elle ne la fasse pas rire.
Elle n’avait pas eu cette intention.
Elle ne s’était pas bien comportée juste pour jouer.
Qu’est-ce que Han Seojin était en train de mal comprendre ?
Pourtant, sa respiration s’accéléra, ses doigts picotèrent.
Il l’invitait de nouveau dans son monde.
Ce jeu n’inclurait pas Dang Soran.
Un jeu rien que pour eux deux.
Ses pieds et ses mains s’agitaient nerveusement.
Elle savait qu’elle devait détourner le regard, mais ses yeux ne pouvaient se détacher de ses gestes.
Han Seojin dessina ensuite quelque chose devant son visage.
« …Porte un voile. »
Puis Han Seojin se retourna et disparut.
De quoi avait-il si peur ?
Si elle y allait, bien sûr qu’elle porterait un voile…
« … »
Cheongwol ferma fort les yeux.
Non. Elle n’irait pas.
C’était la Capitale Sacrée.
Son démon intérieur était à son paroxysme ces derniers temps.
Désirs refoulés, émotions non résolues, sentiments compliqués envers Dang Soran, irritation face au Dragon Silencieux, les regards et les paroles incessantes de la foule chaque jour.
Sur le Mont Emei, elle pouvait avoir du temps seule. Cachée dans les montagnes, personne ne la trouverait.
Mais la Capitale Sacrée était différente.
C’est pourquoi c’était peut-être encore plus dur.
…Mais cela ne signifiait pas qu’elle voulait jouer ici aussi.
Avec autant de monde autour.
Avec tous ces gens des Plaines Centrales réunis pour voir les talents de la jeune génération.
Son emploi du temps était déjà chargé, et s’éclipser ne serait pas facile.
Regardez maintenant.
Les voix qui fusaient de toutes parts la traitaient non comme une personne, mais comme une idole divinisée.
« Mademoiselle Cheongwol ! Juste un sourire, s’il vous plaît !
— La Plus Belle Beauté du Monde !
— Quelle absurdité ! C’est Mademoiselle Dang Soran la vraie !
— Les deux sont si belles que ça éblouit !
— Si seulement vous n’étiez pas nonne d’Emei, je consacrerais ma vie à assumer la responsabilité ! »
…Des blagues grossières masquant du harcèlement sexuel, ou des attentes infinies dirigées vers elle.
Recevoir tous ces regards et ces espoirs… et partir s’adonner à ce jeu sale et pervers ?
Si elle se faisait prendre, tout serait fini ? Tout ce qu’elle avait bâti s’effondrerait ?
Même une courtisane nymphomane au désir profond ne ferait pas ça.
C’était irréaliste, irrationnel.
Pour une nonne comme elle, c’était particulièrement interdit.
À cet instant, un guerrier du Mont Hua nommé Baekdam fit une proposition à tout le monde.
« Notre temps ensemble touche à sa fin avant de nous séparer, alors que diriez-vous de partager un verre ce soir ? »
Cheongwol savait très bien que ce n’était pas seulement trinquer.
C’était en partie une proposition pour nouer des liens ensemble.
Comme si tout le monde pensait la même chose, ils acquiescèrent.
« Mademoiselle Cheongwol… »
Elle était la dernière restante.
…Oui.
C’était la bonne chose.
Réunis ici étaient les talents prometteurs de clans et sectes célèbres à travers le pays.
Quel mal y avait-il à se rapprocher d’eux ? Ce n’était pas quelque chose à jeter pour les jeux de Han Seojin.
C’était mieux ainsi.
Cheongwol se sentit en réalité soulagée par la proposition de Baekdam.
Plus de conflit intérieur inutile.
Son comportement factice des derniers jours avait aussi été pour son propre bien.
Pour le prestige de la secte Emei.
Pas pour ce jeu.
« Hoo… »
Je calmai mon esprit.
Il fallait espérer que le plan fonctionne.
Pour l’instant, je ne savais pas si Cheongwol viendrait ou non.
C’était elle qui paniquerait en disant que jouer à du SM dans la Capitale Sacrée était de la folie.
Franchement, j’étais cent fois d’accord.
C’était juste un plan désespéré que j’avais improvisé.
Mais une promesse est une promesse.
Quelle qu’en soit la raison, Cheongwol s’était tenue tranquille ces derniers jours et avait même réconcilié avec le Dragon Silencieux.
Que ce soit entièrement pour sa propre réputation, j’avais déjà fait la promesse.
Rompre les promesses, c’est pour les forts ; les faibles rampent et les tiennent quand ils les font.
Mon cœur battait la chamade.
Était-ce la peur qu’elle vienne, ou… l’anticipation d’un nouveau jeu ?
Je n’arrivais vraiment pas à le savoir.
Les humains sont des créatures si compliquées, je le ressentais profondément.
Cheongwol me terrifiait toujours à mort… mais mes sentiments pour le SM étaient sincères aussi, alors je ne pouvais réprimer une légère excitation.
S’il te plaît.
Cheongwol, espèce de folle, ne viens pas.
…Non, viens. Attends, non, ne viens pas. Ou…? Viens et jouons…
Les rues de la Capitale Sacrée étaient remplies des voix de la foule immense.
Ces derniers jours, c’était une véritable fête.
J’avais entendu que le clan Tang distribuait de l’argent — pas énormément, mais assez pour réjouir le peuple.
Contrairement aux autres sectes, le clan Tang avait beaucoup d’argent grâce à la vente d’armes cachées et de poisons.
Dans le monde wuxia, les qualifier de famille la plus commerçante n’était pas une exagération.
Ils avaient convoqué les talents de la jeune génération, et avec Dang Soran qui menait des activités publiques, il semblait que le Roi du Poison mettait des efforts pour chauffer l’ambiance.
…Ai-je choisi le mauvais jour ?
Il semblait y avoir encore plus de monde aujourd’hui.
En supposant que Cheongwol vienne, je devrais contrôler chaque aspect du jeu.
…Était-ce possible ?
J’attendis longtemps.
…Mais Cheongwol n’apparut pas.
Le ciel orange s’assombrit.
Des lanternes rouges s’épanouirent magnifiquement le long des rues.
Alors que l’excitation du peuple atteignait son apogée et que les routes se remplissaient partout.
Je pensai.
…Elle ne vient pas.
Comme elle l’avait dit.
Oui, qui fait ça dans la Capitale Sacrée.
Je jetai un œil depuis la ruelle.
Des voix portées par les bavardages de la foule.
« On dit que les talents de la jeune génération réunis cette fois ont noué des liens !
— Oui ! Peut-on imaginer meilleure combinaison ? Bon, le Jeune Maître Namgung Yeon est un peu douteux…
— Mais c’est un groupe avec la Fleur Millénaire et le Phénix Poison ! Société du Dragon Caché ! Ça mérite totalement le nom !
Je poussai un profond soupir.
…Cheongwol dans la Société du Dragon Caché ? Ça lui va ?
Elle est parfaite en tant que Sept Cieux du Culte Démoniaque…
Non, faire les deux ? Ça pose problème aussi…
« Ils sont tous réunis au Pavillon des Brumes Voilées, à boire à grands traits ! Allons voir ! Quand aurons-nous encore l’occasion de les voir tous ensemble !
Je hochai la tête.
Cheongwol était probablement en train de siroter du thé à cette réunion aussi.
Très bien. Savoir ça me rassure.
Peu importe, j’ai tenu ma promesse.
C’est elle qui n’est pas venue.
« Oh, mais j’ai entendu que la Fleur Millénaire n’y est pas ?
— Hein ? Non, elle s’est définitivement réconciliée avec le Dragon Silencieux…
…Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire— »
Saisie !
Quelque chose attrapa mon épaule à ce moment-là.
« Hk !
Je me retournai, choqué.
Une ruelle étroite à peine assez large pour une personne.
Une femme bloquait mon chemin par derrière.
Des vêtements d’une couleur différente de ce jour-là.
Un voile d’une couleur différente.
Mais je savais exactement qui elle était.
« … »
« … »
Nous ne dîmes rien l’un à l’autre.
Une atmosphère gênée flottait entre nous.
Mais malgré tout, nous savions tous les deux exactement pourquoi nous nous étions réunis…
…Nous le savions trop bien.