Chapitre 912
Alexander Roth, général de Thameland, flottait au sein du nœud final à l'intérieur du Ravageur, stupéfait par ce qu'il voyait. Cet endroit ne se contentait pas de produire des quantités massives de mana, servant de centre de contrôle pour les énergies du Ravageur ; il ressemblait trait pour trait à la salle du trône d'Uldar. C'est d'ici que le mana était envoyé vers tous ses mécanismes internes. La divinité et la peur mortelle étaient canalisées à travers toute sa structure, alimentant ses armes et ses monstres.
Cette copie conforme de la salle du trône d'Uldar était le cœur d'où s'écoulaient les énergies du Ravageur, alimentant chaque partie de sa création. C'était un espace critique, il était donc logique qu'Uldar l'ait conçu pour imiter son sanctuaire : son lieu personnel de pouvoir et de contrôle.
Il existait cependant des différences mineures entre les deux. Là où la salle du trône dans le sanctuaire du dieu de Thameland avait été façonnée en pierre blanche comme neige et comportait un trône de la même couleur s'élevant au centre de la pièce, cette salle était drapée d'un dais de cordons cristallins, tous suspendus, pendants, s'entrecroisant depuis le plafond et les murs.
Des cristaux poussaient sur le sol, sur les côtés de la pièce, ressemblant à des piliers animés par des faisceaux de mana jaillissant entre leurs surfaces cristallines.
Au centre de la pièce se trouvait la réplique du trône d'Uldar, entourée d'une forêt de croissances cristallines s'étendant jusqu'au plafond, formant des motifs étourdissants grâce à leurs nombreuses connexions.
Ils vibraient sous l'effet d'un éventail d'énergies.
Mais, pour l'instant, les yeux d'Alex étaient fixés sur le trône.
C'était étrange de voir cette fidèle réplique trôner là, sachant qu'ils avaient détruit ce qu'ils croyaient être le seul exemplaire existant. Il avait vu le palais et son contenu exploser, emportant avec eux une grande partie de la campagne d'Och Fir Nog. Même la poussière du trône d'Uldar n'aurait pu survivre à une telle déflagration.
Et pourtant, il était là, si semblable que cela en devenait inquiétant.
« Attends, quoi ? » Alex lança un regard noir au trône. « Après toute la douleur que j'ai causée ? »
« Les généraux de Thameland ne connaissaient pas leur place. Ils ne voyaient pas l'image complète de Thameland ou du cycle. Sans la curiosité futile et la rébellion de tes prédécesseurs, les cycles auraient pu se poursuivre sans purges, ni aucun besoin d'affaiblir les Héros. »
« Qu'est-ce que ça peut bien avoir à faire avec moi ? » rétorqua Alex, ses yeux scrutant la chambre. En même temps, il faisait appel à la Marque du Général, fouillant la pièce, étudiant les chemins de mana qui parcouraient l'enchevêtrement de cristaux autour du trône et le dais de cordons cristallins suspendus au plafond.
Des images des schémas du Ravageur et des autres nœuds qu'il avait empoisonnés défilèrent dans son esprit.
« Tu ne peux t'empêcher de répéter les mêmes péchés : tu ne sais que détruire pour tes propres fins. Tu as détruit l'église cachée dédiée à Uldar. Tu as assassiné Aenflynn, l'ami et allié du créateur, et maintenant tu es ici, à profaner ce lieu, à semer le chaos. »
« Oh, non, non, non, non, ça suffit ! » grogna le général de Thameland. « Tu inverses les rôles de la victime et du coupable. C'est Uldar qui a imposé ce foutu cycle au royaume. C'est Uldar qui t'a créé pour torturer son propre peuple. C'est Uldar qui a décidé d'aspirer la vie et la foi de ses propres fidèles juste pour vivre quelques battements de cœur de plus. Va au diable avec tes absurdités, et va raconter ça à un démon quand tu y seras. Ils s'en soucieront probablement beaucoup plus que moi. »
« Quelle insolence. Quelle insolence. »
« Insolence ? C'est toi le foutu insolent : toi et ton dieu déchu. Regarde cet endroit ? Une réplique parfaite d'une salle du trône vide... sauf que ce n'est pas vraiment une salle du trône, n'est-ce pas ? Ça ne l'a jamais été. »
Le regard d'Alex se durcit davantage. « Uldar s'est retiré dans son sanctuaire et n'a jamais régné depuis ; il s'est contenté de comploter, de manigancer et de faire du mal aux gens. Il n'était pas un roi, et ce n'était pas un trône ! Il n'a jamais régné depuis ce siège. Non, ce n'est pas ce qu'est cette chaise. Ce n'est rien de plus qu'une copie de son lit de mort, et cette pièce n'est rien de plus qu'une copie de son hospice et de sa morgue. Cet endroit n'a rien de spécial. C'est toi qui es insolent : c'est nous qui te donnons du pouvoir. Toi et ton faible créateur n'auriez été rien sans nous. Tu ne vaux pas mieux qu'un chien enragé qui mord la main qui le nourrit. L'un de vous est mort, et il est temps que l'autre le rejoigne. Pars sans faire de bruit. Tu t'affaiblis, tu ne peux plus nous arrêter. »
« Ignores-tu la situation dans laquelle tu te trouves ? » demanda le Ravageur. « Tu ne fais que retarder l'inévitable. Tu as dû faire beaucoup d'efforts pour m'affaiblir. Penses-tu que je ne sens pas que tu empoisonnes mon mana et mon essence ? Que tu détruis mes nœuds ? Tout cela ne servira à rien. »
Pendant que le Ravageur le provoquait, Alex avait réussi à bien lire le flux de mana dans la chambre.
Unauthorized tale usage: if you spot this story on Amazon, report the violation.
Une fois qu'il commencerait à l'altérer, la construction pourrait comprendre l'ampleur de ce qu'ils essayaient réellement de lui faire subir, il devait donc agir vite.
« Dans cent ans, je reviendrai quand la plupart d'entre vous ne seront que des squelettes. Je ferai piétiner vos os par mes rejetons et je broierai vos descendants dans la poussière. »
Le général soupira.
« C'est ça, cause toujours, » murmura-t-il, avant de se téléporter vers le dais du plafond.
Appelant rapidement l'un des derniers dispositifs d'empoisonnement, il le planta dans un cordon suspendu d'un mouvement fluide. Le cordon étincela et commença à blanchir à mesure que le venin se propageait.
Alex continua de bouger, se téléportant vers un autre cordon, le touchant, forçant son mana à l'intérieur.
Avec un grondement, le Ravageur riposta, inondant l'air de poison et faisant apparaître des monstres.
Des éclairs de puissance — fins et mortels comme des aiguilles — furent tirés depuis les cristaux tapissant les côtés de la pièce, cherchant tous à transpercer le général.
Alex resta calme.
Les monstres se matérialisaient lentement.
Les rayons tiraient avec mollesse.
Le poison était balayé par les élémentaires d'air qu'il invoquait.
À présent, le dispositif qu'Alex avait injecté faisait son effet, l'affaiblissant davantage.
« Regarde les mesures que tu dois prendre pour m'affaiblir avant de finalement me terrasser ce cycle, » le ton de la construction était moqueur. « Ton peuple en bénéficiera pendant un temps, selon les paramètres de mon défi — savoure cette petite victoire tant qu'elle dure et tant que tu le peux — »
Alex continuait de se téléporter de cordon en cordon, altérant leur fonctionnement interne avec son mana.
« — à l'avenir, cette épreuve va… cette épreuve va… »
Le Ravageur marqua une longue pause.
« …quand je reviendrai, je… »
Il s'arrêta à nouveau.
Alex pouvait sentir son attention vaciller.
« …que fais-tu exactement ? »
Alex ignora la question, poursuivant son sabotage.
« Que fais-tu ? » exigea-t-il.
Quelque chose ne tournait pas rond.
Vraiment pas.
Le Ravageur se sentait faiblir ; nombre de ses nœuds et de ses voies étaient remplis d'un poison que l'Usurpateur utilisait pour le dépouiller de sa puissance et de ses facultés. Il était plus difficile de diriger ses pensées, plus difficile de contrôler son pouvoir, plus difficile de se défendre. Le poison fonctionnait trop bien.
Mais pourquoi ce Héros déloyal l'empoisonnait-il ?
Pourquoi drainait-il son mana ?
Par le passé, les Héros de Thameland l'avaient détruit en maniant des magies terribles, une puissance martiale et une divinité mortelle. Pourquoi s'embêtaient-ils avec un processus aussi complexe cette fois-ci ? Quel était le but ? Prévoyaient-ils de le capturer, de l'emprisonner ? Le Saint avait dit auparavant qu'il devait payer pour tout ce qu'il avait fait. Était-ce là leur plan ?
Ou y avait-il autre chose…
Le Ravageur commença à analyser les fonctions internes spécifiques que le Fou avait ciblées ; tous ses efforts s'étaient concentrés sur la ruine de sa capacité à générer et à canaliser le mana…
…non.
Il y avait plus dans ses actions !
Les systèmes qu'il ciblait régissaient sa capacité à se régénérer et… et…
Le soupçon fit tilt dans l'esprit du Ravageur.
Une possibilité terrible qu'il n'avait pas envisagée.
Une possibilité qui fut très rapidement confirmée.
En dehors de ses profondeurs internes, au sein de son repaire, il vit le Saint de Thameland lever les mains.
« Alex ! » appela le Saint. « Je suis prêt ! Appelle-la ! »
« Très bien ! » répondit le général, à l'extérieur du Ravageur, sa voix résonnant dans l'antre de la construction.
L'archimage se concentra un instant.
Un autre être apparut à l'intérieur de la caverne.
Le Ravageur tressaillit devant cette nouvelle présence ; une femme tenant une lanterne —
Non !
Non, elle ne ressemblait à aucune femme mortelle qu'il ait jamais vue. Elle n'était pas mortelle !
Elle exsudait la divinité.
Une déesse ; pourtant, elle lui semblait vaguement familière.
Elle avait autrefois été une autre sainte problématique, mais datant de plusieurs siècles. Elle était censée être morte depuis longtemps ! Alors, comment était-elle ici ?
Avant que les pensées lentes du Ravageur ne puissent aller plus loin, la déesse croisa le regard du Saint de Thameland.
Ils hochèrent la tête, tendant leurs mains vers le Ravageur.
Et parlèrent d'une seule voix.
« À partir de cet instant, Thameland rompt à jamais son lien avec le Ravageur. Ceci est notre interdiction au nom d'Uldar et du Voyageur ! » leurs voix s'élevèrent, faisant trembler la caverne jusque dans ses fondations.
On aurait dit que le royaume tout entier tremblait sous le poids de leurs mots.
Quelque chose se brisa au sein de la construction.
Toute la peur qui s'écoulait en lui depuis le monde matériel s'évanouit.
Son lien avec la terre mourut comme s'il n'avait jamais existé.
« Qu'est-ce que c'est ? Sans le lien avec Thameland, je ne pourrai pas… » commença-t-il à penser. « …c'est une confirmation. Ils veulent m'empêcher de me reconstituer ! Ce n'est pas seulement une bataille pour m'anéantir, c'est une bataille pour mettre fin au cycle et cracher sur la volonté du créateur ! »
Cette agitation au sein du Ravageur atteignit son paroxysme, consumant la construction.
Cette agitation couvait en lui depuis que son rejeton le plus puissant avait été détruit.
Et — enfin — la construction d'Uldar comprit pleinement ce qu'était ce sentiment inconnu.
Pour la première fois en des millénaires d'existence… il ressentait de la peur.
Une terreur pure, totale, existentielle.
Qu'allait-il lui arriver ? Il n'avait pas d'âme pour passer dans l'au-delà. Aucune chance de rejoindre son créateur dans la mort. Pire encore que sa propre destruction permanente, c'était son échec ultime. L'annulation de sa raison d'être même.
S'il était annihilé maintenant, il aurait échoué à sauver son créateur, échoué à punir ceux qui avaient tourné le dos à leur dieu, et échoué même à poursuivre le cycle que son créateur avait conçu et destiné à Thameland.
« Non ! On ne peut pas laisser faire ça ! » hurla le Ravageur intérieurement.
Mais que pouvait-il faire ?
Ses armes faiblissaient.
Ses défenses s'effondraient.
Ses propres facultés se retournaient contre lui.
Le Ravageur avait reçu une grande poussée de divinité de la part d'Aenflynn avant la mort du fae, mais ses voies internes étaient si corrompues qu'il ne pouvait même pas utiliser ce pouvoir correctement.
Toute cette énergie brute en attente serait gaspillée, inutile !
Au fond, il vaudrait mieux qu'il soit mort. Au moins, s'il était tué avant que le Fou ne termine ses tâches sournoises, il y aurait une chance pour qu'il se reconstitue.
Si seulement il était…
…puis une idée jaillit.
Une idée merveilleuse et terrible.
Il savait exactement ce qu'il allait faire du pouvoir divin que l'ami d'Uldar avait si gracieusement fourni.
« Je vais faire exploser ma forme et me reformer dans cent ans, détruisant tout ici avant qu'ils ne puissent ruiner ma capacité à me reconstituer, » pensa-t-il. « Et je ferai exploser chaque cœur de donjon de Thameland, anéantissant la vie mortelle à travers ce royaume misérable. Ils m'ont acculé, mais en faisant cela, je rendrai leurs actions futiles. Leur petit royaume sera aussi silencieux que le corps d'Uldar. Oui. C'est ainsi que cela finira. Dans cent ans, je rirai de leurs os. »
Sur ce, le Ravageur fit appel à ses énergies divines.
Il fit appel au reste de son mana.
Il fit appel aux dernières gouttes de peur qu'il avait absorbées.
Et il allait l'utiliser pour son règlement de comptes ultime.
Un acte final dans ce cycle.
Un acte dont les mortels parleraient dans des murmures effrayés pendant mille ans encore.