Chapitre 895
« Qu-que se passe-t-il ? » s’écria un soldat.
Dans toute la ville d’Ussex, une énergie magique s’éleva des défenseurs du Thameland comme la vapeur s’échappant d’une marmite en ébullition : l’enchantement de l’Armée des Héros se dissipait.
Alors que la ville brûlait, les guerriers regardèrent autour d’eux, confus, comme s’ils sortaient soudainement d’un rêve.
La magie qui imprégnait leurs corps s’estompa, leurs muscles ne serrant plus leurs armes avec la même assurance.
Et, à mesure que leurs yeux se posaient sur les monstres qu’ils venaient tout juste de massacrer, les prémices de la peur envahirent à nouveau leurs cœurs.
« Continuez le combat ! » ordonna le roi en levant l’épée d’Uldar. « Ils sont en déroute ! Continuez le combat ! »
Les soldats du Thameland et les mercenaires d’Alex se regardèrent, se donnèrent du courage et s’avancèrent pour continuer à affronter l’ennemi. La plupart des rejetons du Ravageur avaient déjà été chassés de la capitale.
Tout ce que les combattants avaient à faire désormais, c’était…
« Quelque chose arrive ! » cria un chevalier depuis le haut des remparts. « Un monstre énorme ! Il n’est fait que d’yeux et de bouches… et il possède quatre ailes enflammées ! Il n’est pas seul, il y en a d’autres ! Uldar, aide-nous ! »
Un nouveau monstre ?
S’ils pouvaient…
« Encore des rejetons du Ravageur ! » cria un autre soldat depuis l’une des tours de guet de la ville. « Une mer de créatures arrive par le nord ! »
« Des rejetons du Ravageur à l’est ! » lança un autre cri. « Ils ont des Cœurs de donjon ! »
La peur grandit dans les yeux des soldats.
Et les rejetons du Ravageur restés dans la ville frappèrent. Ils attaquèrent les guerriers thameish sans retenue, broyant les os et la chair comme du raisin.
Des cris de mort emplirent bientôt l’air.
« Continuez le combat ! » commanda le roi. « Donnez-leur tout ce que nous avons ! Envoyez-les à la mort ! Nous devons tenir ! Nous devons tenir ! Aaaaargh ! »
Entouré de sa garde personnelle, le roi chargea le groupe de rejetons du Ravageur le plus proche. La peur le rongeait. Il craignait pour son royaume. Il craignait pour son peuple. Il craignait pour sa propre vie.
Il savait que la peur ne ferait que nourrir leurs ennemis.
Mais tout ce qu’il pouvait faire, c’était se battre à travers elle.
Se battre malgré tout et espérer qu’ils tiendraient assez longtemps pour que la situation change.
« Voyageur, » pensa-t-il. « Si tu peux m’entendre… je sais que tu peux m’entendre. S’il te plaît. Aide-nous. C’est notre heure la plus sombre. »
Serrant les dents, il enfonça son épée dans la chair d’une légion babillante.
Tout autour de lui, le sang des mortels se mélangeait à celui des monstres.
« Kyembe, derrière toi ! » hurla Ezerak.
Le Tueur d’Esprits — son épée enveloppée d’une flamme blanche — pivota, enfonçant sa lame brûlante dans la tête d’un Chevalier Rejeton. Ses yeux cramoisis se plissèrent tandis que l’intérieur de la créature bouillonnait, chauffé à blanc, explosant en une fontaine d’entrailles grésillantes.
« Gratitude, Ezerak ! » Kyembe repoussa d’un coup de pied un autre monstre qui tentait d’escalader le toit sur lequel ils se battaient. « Dommage que le sort nous ait quittés, mais maintenant, nous pouvons montrer notre propre puissance ! »
« Meurs, meurs, espèce de lèche-crasse à tête de pourriture et au babil insensé ! » Wurhi de Zabyalla poignarda à plusieurs reprises un chuchoteur, désespérée de rester en vie. « Kyembe, espèce de fou ! C’est le pire boulot de tous les temps ! On va mourir ! »
Kyembe laissa échapper un rire profond et sonore. « Tu étais si courageuse il y a un instant ! »
« À cause du sortilège dingue de ce magicien dingue ! » hurla-t-elle. « Il me rendait aussi folle que toi ! Mais il n’y a plus de sort maintenant, et je sais qu’on va mourir ! »
« Alors nous mourrons en légendes ! » Le Tueur d’Esprits fendit un autre rejeton du Ravageur.
« Je ne compte pas mourir, » grommela Ezerak.
Le roi déchu ordonna à son armée de monstres tatoués de quitter sa peau pour attaquer l’essaim de rejetons qui escaladait le bâtiment sur lequel lui, Kyembe, Wurhi et plusieurs autres mercenaires étaient montés.
Mais son armée rétrécissait… et il avait aperçu la marée infinie de bêtes se dirigeant vers la ville.
Une ligne entière de titans — au moins une douzaine — chargeait, prête à faire fondre leurs espoirs dans un océan d’acide.
« Que toutes les divinités soient témoins, » murmura Ezerak. « Et qu’il ne me soit pas donné de voir un autre royaume tomber en ce jour. »
« Priez, » ordonna Tobias Jay, se prosternant devant un autel. « Priez avec tout ce que vous avez. »
Derrière lui, près d’une centaine de prêtres s’étaient rassemblés, tous prosternés sur le sol de la cathédrale d’Uldar à Ussex, face au grand autel. Au-dessus de l’autel s’élevait la statue d’Uldar, observant les prêtres de ses yeux de pierre.
La simple idée que ses prêtres vénèrent encore l’image de ce dieu traître soulevait le cœur de Tobias… mais il ne pouvait rien y faire pour le moment.
À cet instant, il avait besoin que leur foi soit à son comble.
… afin de pouvoir la guider dans la bonne direction.
« Offrez votre foi et vos prières au Voyageur, mes enfants, » la voix grave du grand prêtre résonna dans la cathédrale. « Laissez vos prières l’atteindre. Elle a un plan pour nous tous, et elle a besoin de notre force. Uldar a moins besoin de notre foi qu’elle. Concentrez-vous sur elle, car tel est le plan divin. »
« Oui, grand prêtre, » firent écho les fidèles de Tobias.
Il ferma les yeux.
« Je n’ai pas menti, » pensa-t-il. « J’ai seulement omis des parties de la vérité pour nous aider tous. Puisse-t-elle me pardonner. »
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Il continua de prier devant l’autel dans la cathédrale d’Uldar…
… ou plutôt, devant l’objet sur l’autel :
Une simple lanterne, symbolisant le Voyageur.
À l’intérieur brûlait une petite flamme vacillante.
Une minuscule flamme représentant tous les espoirs de Tobias.
« Leur nombre semble infini maintenant ! Ils ne cessent d’arriver ! » cria un prêtre à l’extérieur de la Grotte du Voyageur. « Les monstres invoqués par le Général ont été pour la plupart détruits après la dissipation de la magie ! »
« Nous devons tenir ! » hurla leur commandant. « Nous ne pouvons pas laisser la Grotte tomber et être submergée ! Nous. Devons. Tenir. »
Sur les murs de la fortification, la paire de golems de fer imposants tiraient avec leurs armes dans la Coille, détruisant tout ce qui se dressait devant eux. Ils tenaient bon… pour l’instant, mais la marée de rejetons du Ravageur gonflait à chaque battement de cœur.
Ils allaient être submergés, et bientôt.
« Le lever du jour, Peter. » Paul plissa les yeux vers le soleil levant à travers la fumée qui s’élevait autour d’Alric. « Nous avons atteint le lever du jour. »
« Ouais, mais est-ce que ce sera notre dernier ? » se demanda Peter, le dos appuyé contre le parapet. Les cernes étaient lourds sous les yeux du garde. Il était trempé de sueur. Son arbalète reposait mollement entre ses mains. « Le sort du gamin Roth est terminé maintenant et les gens ont peur à nouveau. J’imagine que ça veut dire que le Ravageur est toujours dans le coin. »
« Ouais. » Paul grimaça alors qu’un golem tirait avec son canon dans les hordes de rejetons. « Mais au moins, nous avons pu voir le soleil, et par la grâce du Voyageur, nous en verrons bien d’autres. Oh… tu ferais mieux de te lever. Une autre armée de monstres arrive… celle-ci a l’air bien plus grande que les précédentes. »
Peter gémit. « Alors retour au combat. Continuons à vivre, Paul. Je te jure que si je meurs juste avant que le Ravageur ne soit vaincu, je serai d’une humeur massacrante quand j’arriverai dans l’au-delà. »
« Envoyez-les dans l’au-delà ! » commanda Gemini. « Je ne veux pas qu’ils s’approchent de ce Château ! »
« Nous n’avons plus de bombes de chaos ! » l’informa l’une des équipes de balistes.
« Nous non plus ! » cria une autre équipe.
« Pareil pour nous ! »
« Nous n’en avons plus non plus ! »
« Il ne nous en reste plus que trois ! »
« Deux de plus ici ! »
Le professeur Jules grimaça.
Les équipes de balistes semblaient épuisées, certains bâillaient, leurs mouvements étaient lents. Ils s’étaient battus toute la nuit, déterminés à repousser les rejetons du Ravageur, lançant des bombes de chaos qui dévastaient les landes autour du Château de Recherche. Une grande partie du paysage n’était plus que poussière et roche aplatie, une grande partie de la flore était détruite. Tout semblait mort… sauf…
« Rejetons du Ravageur ! Rejetons du Ravageur arrivant de tous les côtés ! » avertirent les Veilleurs volant au-dessus du champ de bataille. « De nouveaux ! Et plus de titans que nous n’en avons jamais vus ! »
« Nous n’avons pas assez de bombes de chaos pour les arrêter, » marmonna le Veilleur Hill.
« Alors nous devrons passer à la phase suivante. » Gemini se frotta son cache-œil avant de regarder le professeur Jules. « Vos ordres ? »
Le professeur d’alchimie fixa la marée de rejetons du Ravageur qui arrivait.
De quoi couvrir tout l’horizon.
De quoi submerger les défenses des plus puissantes forteresses.
De quoi dévaster des civilisations entières.
La terre tremblait sous leurs pas.
L’attention du professeur Jules se tourna vers le cercle d’invocation dans la cour en contrebas.
Il était presque temps.
« Utilisez les bombes de chaos restantes ! » cria le professeur Jules. « Puis quittez les murs ! Vos devoirs sont terminés ! » Elle se tourna vers ses étudiants diplômés, qui avaient été occupés à charger les bombes de chaos toute la nuit. « Je veux que vous retourniez à Generasi par le portail. »
Leurs réactions furent mitigées.
Certains semblaient soulagés.
Beaucoup d’autres se hérissèrent.
« Professeur ! » cria l’un d’eux. « Je ne peux pas partir, il reste encore… »
« Vous êtes tous épuisés : et vous êtes des étudiants en alchimie, pas des guerriers, » sa voix claqua comme un fouet. « Ne discutez pas avec moi. Vous avez accompli une part héroïque dans cette bataille jusqu’à présent. Je veux que vous soyez tous là où vous pourrez vous reposer en sécurité. Allez. Maintenant ! Je jure que si l’un d’entre vous refuse de m’écouter, je signerai moi-même vos papiers d’expulsion. Allez ! »
Les étudiants diplômés la regardèrent, puis se regardèrent entre eux, mais ne purent rien dire.
Ceux qui avaient encore des bombes de chaos retournèrent vers leurs équipes. Les autres commencèrent à quitter les murs du Château, se frayant un chemin à travers la cour jusqu’au cercle de téléportation dans le Château de Recherche.
Au cours des instants qui suivirent, les équipes restantes lancèrent les dernières bombes de chaos. Elles explosèrent en un nuage là où elles frappaient, illuminant l’horizon du petit matin, pulvérisant les rejetons comme des braises mourantes. Bien que certains étudiants du professeur Jules aient grogné, ils finirent par partir, se dirigeant silencieusement vers le cercle de téléportation, leur travail terminé.
Jules soupira de soulagement, ses étudiants diplômés seraient en sécurité, elle espérait qu’il en serait de même pour les étudiants plus jeunes, comme M. Roth et les autres. Elle plissa les yeux devant la mer de rejetons du Ravageur qui arrivait, puis flotta jusqu’à la cour et au cercle d’invocation auquel Baelin avait apporté les touches finales.
« Tout le monde en arrière ! » cria-t-elle. « Il est temps, et cette invocation sera tout de même difficile. »
Elle leva les mains, les mots d’une incantation ancienne coulant de ses lèvres.
Le cercle d’invocation commença à briller de puissance, et une magie teintée de chaos s’infiltra dans l’air. Des secousses firent trembler les pavés sous les pieds de Jules. La réalité ondula comme l’eau d’un lac lorsqu’on y fait ricocher un galet. Sa peau picota, et le mana se déversa de sa réserve alors qu’elle prononçait les mots du rituel ancien. Des mots de pouvoir, prononcés avec une efficacité précise. Des mots clairs. Des phrases tranchantes. Des sons gutturaux. Horribles à prononcer.
Une terrible note de nostalgie les saturait.
Un appel.
L’air changea.
Des tableaux de sorts se formèrent.
Les circuits magiques prirent vie.
Dans la lumière grandissante de l’aube, un crépitement et des mots atroces se glissèrent dans l’air.
Quelque chose d’invisible entra dans le cercle.
Le professeur ne pouvait pas le voir, ni le sentir. Elle ne pouvait pas l’entendre, bien qu’une partie oubliée de son cerveau — celle qui savait très bien pourquoi les mortels craignaient les ténèbres — le percevait.
L’air commença à scintiller.
Une présence massive imprégna l’espace : un esprit si vaste, et si ancien, que l’esprit de Jules lui-même semblait minuscule en comparaison, comme celui d’un éphémère.
C’était un esprit que — sans la participation de Baelin au rituel — elle n’aurait pu espérer contrôler ; un esprit capable de ce genre de merveilles et de cruautés extraterrestres qui briseraient l’esprit d’un mortel s’il tentait de les comprendre.
Mais c’était un esprit qu’elle avait l’intention de diriger contre leurs ennemis.
Autrefois, il y a longtemps, quand M. Roth était en première année à Generasi, elle avait invoqué un shoggoth mineur avec ses étudiants diplômés sous ses yeux. À l’époque, l’expérience avait apparemment causé quelque trouble au jeune magicien. Elle se demanda comment il aurait réagi si elle avait invoqué cette monstruosité à ce moment-là.
Ce n’était pas un shoggoth mineur.
C’était un shoggoth majeur, aussi supérieur à leurs parents mineurs que le ciel l’est aux entrailles de la terre.
Et le rituel — même avec la puissante influence de Baelin — le contenait à peine.
Le professeur Jules serra les dents. « Va, » ordonna-t-elle. « Détruis nos attaquants. Mange-les, savoure-les, fais ce que tu veux d’eux. Tout ce que tu leur prendras est à toi. »
Il lui répondit — une voix dans son esprit qui écorchait sa santé mentale : mais sa réponse fut affirmative.
L’esprit terrible quitta le cercle d’invocation, s’élançant vers le haut et à travers les nuages.
En planant là, il se manifesta pleinement dans le monde matériel.
Au-dessus des nuages, le shoggoth changeait entre toutes les couleurs que les mortels avaient jamais nommées — et dans des nuances qu’aucun langage mortel ne pourrait décrire — encombrant le ciel de son volume excessif.
La lumière du matin plongea instantanément dans une ombre profonde alors que le shoggoth majeur tendait des tentacules aussi épais que des serpents de mer massifs, s’étendant sur des kilomètres.
Ces tentacules écrasaient tout rejeton du Ravageur s’approchant du Château, leur simple contact réduisant la chair monstrueuse en une bouillie primordiale.
Mais… ils ne suffiraient pas à mettre fin complètement à l’attaque.
Le shoggoth majeur était — à lui seul — une force irrésistible, mais même ses dizaines de tentacules allongés et griffus ne pouvaient pas toucher chaque rejeton du Ravageur chargeant vers le Château.
Des milliers, des dizaines de milliers de monstres en pleine course.
« Cela nous fera gagner du temps, » dit le professeur Jules. « Et avec un peu de chance, le reste du Thameland pourra tenir. »
« Laissez le reste du Thameland à nous, » dit une voix familière.
Le professeur Jules leva les yeux vers les portes du donjon.
C’était le conseiller Kartika, qui s’était téléporté dans la cour avec un groupe de magiciens. Quelques secondes plus tard, des centaines de mages-soldats de Generasi commencèrent à apparaître dans la cour également, tous armés et prêts à la guerre.
« Nous sommes ici pour vous relever, » dit Kartika. « Et pour honorer notre alliance avec le Thameland. Nous aurions dû être ici il y a des heures mais… la bureaucratie. »
« En effet, et pendant qu’ils aident les mortels thameish, je m’assurerai que la propriété de l’université ne soit pas submergée. » dit une autre voix familière.
Le professeur Jules sursauta, se retournant, trouvant un autre visage familier qui l’observait.
Le registraire Hobb essuya son monocle. « Mes excuses pour le retard. Il y avait des affaires qui devaient être réglées avant que je puisse partir, mais je suis ici maintenant, tout à fait prêt à vous aider à tenir la ligne, si l’on peut dire. » Il haussa un sourcil. « Et il semble que ce ne soit pas trop tôt. »
« Que voulez-vous dire ? » demanda le professeur Jules, en fronçant les sourcils.
« Le mana de votre ennemi est en expansion, il devient plus dense dans l’air. Beaucoup plus dense, » dit Hobb. « Il ne faudra pas longtemps avant qu’il ne donne libre cours à sa véritable force. »
« Ce n’est pas encore le cas ? » Le professeur Jules pâlit.
« Non, je crains que non, mais je crois bien qu’il est sur le point de le faire. »